Marguerite de Valois
dernière, et que, tant s'en fault que Icd. s"" roy luy donne sa sœur, c(u'il luy estera plutost toute authorité, corronipera ses serviteurs pour sçavoir ses desseins et le mectra en tel estât qu'il ne luy puisse nuire; que le vray moyem qu'il avoit de se maintenir et conserver estoit d'abandonner toute ceste opinionlà de sa sœur, se bien fortifier et establir en ces trois provinces, avoir ung fondz ordinaire en Alemaigne avec l'amitié fraternelle dud. s"" duc Casimir et des Suisses, bastir quelques intelligences le long de ces provinces, comme en Savoye et aultres lieux; laissant faire aud. s"^ roy de Navarre de sa sœur ce qu'il vouldra; que de grande alliance il n'en peult manquer, s'il faict ce que dessus et a patience ; que, par le moyem de ces provinces, il s'accomodera de la principaulté d'Orenge souveraine et contraindra le prince d'Orenge d'en composer avec luy; que de là, avec les forces de ces trois provinces, la surprise d'Avignon et du Comtat luy est comme toute asseurée ; et, s' accommodant de l'amitié du duc de Savoye par le moyem dud. s' de Lesdiguières et par son voisinage, il se rendroit si grand et redoutable que tout besoing seroit au roy de Navarre de le rechercher à bon escient et non par faintise et simulation ; et, au lieu de luy faire faire d^^s ouvertures de ce mariage-là, affin de l'abuser, seroit bien heureux de s'asseurer par ce moyem-là de son amitié, si plustost il ne se présente plus advantageux party ; que ces trois provinces l'avoient pris en telle affection et luy avoient asseuré tel entretenement qu'il auroit avec son bien de quoy tenir une maison grande et honorable et d'estre bien suivy de noblesse, au Heu II 9
130 MÉMOIRES DE LA HUGL'ERYE.
que, s'en allant ainsy, il se trouvera réduictàSMehan, privé de toute authorité et congnoissance des affaires du party et à la miséricorde de la mauvaise volonté desd. s"^^ duc et roy de Navarre, en son gouvernement; le suppliant, au nom de Dieu, de ne se laisser poinct abuser, et, s'il demeure résolu d'aller à Montauban, au moings ne faillir à retourner et ne perdre la créance de ces troys provinces, en ne leur tenant une promesse si solennelle par escript; s'il le faict ainsy, il ne donnera ce plaisir au roy de Navarre de le voir mesprisé partout.
Nonobstant toutes mes remonstrances et prières, ce prince, mal servy de plusieurs des siens, et, entre tous ceux qui le suivoient, dud. s"^ de Clervant, lequel, s'estant laissé gaigner aud. s"" roy et aud. s"^ duc d'Alençon pour ses affaires particuliers et au s"" de Belièvre mesmes, qui estoit l'autheur des lectres que sur ce subject il escripvoit aud. s' prince, plaines de persuasions et d'espérances, il s'achemina de Nismes à Montpellier ; où, ayant faict son pasque et disposé les affaires avec led. vicomlc, prins la promesse d'icelluy, donné la sienne de retourner avec lesd. depputez, signé Ja closture des comptes du recepveur général et ses assignations, et signé les pouvoirs dud. s' Sarrazin et moy pour les affaires publiques et les particuliers dud. s' prince, jusques à son retour', il s'achemina droict à Montauban, au grand regret desd.
1. Au moment de son départ, le prince de Gondé reçut une lettre du roi, du 29 avril 1581, qui l'invitait avec instance ù faire exécuter le traité de Fleix en Languedoc lorig., V^ de Colliert. vol. 29, f. 443).
provinces, qui recongnouront bien quv toutes choses se passeroienl au contraire desd, promesses et y disposèrent leurs affaires.
Pendant le voyage dud. s' prince, led. s' Sarrazin et moy, suivant noz pouvoirs, usions de toute diligence aux affaires publiques pour les entretenir en Testât auquel led. sieur prince les avoit laissé, comme le s' Beutterich, qu'il menoit avec luy, nous en avoit prié et nous luy, de tenir la main au retour dud. s' prince, recongnoissans tous les déportemens dud. vicomte, desquelz nous estions tidèlement advertiz. Lequel, si tost qu'il eut receu advis de l'arrivée dud. s' prince à Montauban, contre sa promesse, se seroit servy des ministres et confidens dud. s*^ duc de Mommorency, son oncle, qui craignoit extrêmement la résidence dud. s»" prince en lad. province, pour gaigner le peuple de Mompellier, se résolvant, pour ce qu'il ne pouvoit venir à bout du général, de faire publier particulièrement la paix en lad. ville, espérant que les aultres villes suivroient son exemple. Pourquoy nous allasmes trouver led. vicomte, luy remonstrans l'asseurance qu'on nous donnoit de sa résolution et le supplians de se souvenir de sa promesse, dont il ne tint compte. Et dès le lendemain feist publier led. traicté de Coutraz, à Mompellier; dont nous protestâmes contre luy, au nom dud. s'^ prince, des inconvéniens qui en pourroient arriver et de l'en advertir en diligence, comme nous feismes par homme exprès en poste. Lequel, si tost qu'il eust receu noz lectres, conceut ung tel mescontentement que, n'eust esté led. s' roy qui le retint et le respect de l'assemblée, avec asseurance de mander incontinent led. vicomte pour luy rendre compte de
ses actions et luy en faire raison, sans double, il feust monté à cheval pour retourner à Mompellier, où il eust eu sa raison du mespris dud. vicomte; lequel, plain de cholère contre led. s"" Sarrazin et moyS à cause de nostre advis donné aud. s"" prince et du mandement receu par luy de partir de la province, feist le chemin en diligence et arrive en peu de jours à Montauban, ayant communiqué en passant avec led. s"^ duc de Mommorency, son oncle, pour empescher le retour dud. s"^ prince. Et, tost après son arrivée, feist tant, par l'entremise dud. s"" roy de Navarre, que led. s"" prince modéra sa cholère ; et, repeu d'espérance de tout ce qu'il pourroit en son particulier désirer dud. s"" duc d'Alençon,quiestoit à Coutraz, se laissa persuader par led. s"" roy de l'aller trouver après lad. assemjjlée, afïin de l'esloigner tant plus de la province et l'aprocher de S' Jehan-d'Angely.
Il advint en lad. assemblée tout ainsy qu'il avoit esté prédict aud. s"" prince% par le moyem des voix d'ung grand nombre de gentilzhommes, que led. s' roy de Navarre y feist entrer sans pouvoir ny procuration quelconque, afiin seulement d'estouffer les voix des depputez des provinces, notamment de ceux de Languedoc, Dauphiné et Provence. En quoy led. s' roy de Navarre feist une si grande brèche à la liberté desd.
1 . Les mémoires de La Iluguerye et ceux de Turenne sacoordeut parl'aitement sur le récit de ces incidents (édit. du Panl/i. lit t., p. 424).
2. Le procès-verbal du synode de Montauban, daté de mai 1581, est conservé, en copie du temps, dans les 500 de Colbert, vol. "29, f. ■'153. Le volume 15871 du fonds français contient d'importantes pièces sur cette assemblée, notamment des remontrances de liellièvrc et une partie de sa correspondance.
assemblées pour parvenir à la confirmation de son traicté de Coutraz, faire rendre les villes de la conférence de Nérac% seul but de ceste guerre, et faire aussy rendre celles qui avoient esté prises, durant ceste guerre, que depuis le party n'a eu aulcun moyem de se garantir de telle oppression. Et, quant au particulier dud. s"" prince, cependant que led. s'^ roy faisoit traverser les affaires du sel par les assignations de Beausemblant, son tailleur, pour estoffes et façons d'habitz, on ne luy parla jamais ny dud. mariage ny de lad. lieutenance dud. s"^ duc d'Alcnçon, ce qui luy feist souvenir de ce que je luy en avois dict, à son partement de Languedoc, comme il me l'escripvit ; m'asseurant que, si après avoir veu led. s"" duc d'Alençon il ne voyoit aultre chose, il ne fauldroit de retourner incontinent, ainsy qu'il en avoitasseuré lesd. provinces, au retour de leurs depputez, qui en avoient touteffois aussy peu d'espérance que moy, saichant bien qu'estant led. s' prince si fort advancé, on trouverroit assez de moyem de le faire passer de Coutraz jusques à S' Jehan, sur aultres vains prétextes. Comme il advint, n'y ayant près dud. s"" prince ung seul gentilhomme ny conseiller et secrétaire qui eust la volonté et le courage de luy remonstrer son danger et luy servir à s'en desvelopper, estans la pluspart gaignez par led. s''roy de Navarre; et sur tous ung sien chambellan, nommé Brethainvilie % gentilhomme normand poitevinisé, et ung auvergnat, nommé Du Four-, qui
1. On retrouve ce personnage en Poitou, en 1602, gouverneur de Pons, alors ville forte aux mains des Huguenots {Lettres de Henri IV, t. V, p. 710).
2. Dufour était non-seulement secrétaire, mais agent de confiance
avoit espousc sciemment une putain publique, à Paris, et luy servoit plus de bouffon que de secrétaire ; lesquelz advcrtissoient led. s'^ roy de tous les propoz et négotiations dud. s'^ prince, les rejectant sur led. S'' Sarrazin et moy ; dont led. s"" Beutterich nous advertit par lectres. Et y respondit librement et véritablement, en présence dud. s"^ roy, comme tesmoing oculaire de toutes noz actions au service dud. s' prince, en lad. province de Languedoc. Mais il n'osa sur ce passer si avant qu'il eust bien voulu, se voyant au milieu de tant de dangers, parmy ceux qui n'aymoient ny son maistre ny luy, recongnoissant lors qu'il avoit l'aict faulte de ne me croire pour demeurer au Languedoc et de là se retirer, quelque bonne mine qu'on luy feist. Et se contenta d'avoir recongneu au \Tay les actions et desseins dud. s"" roy de Navarre et les insolences par luy commises en lad. ville de Montauban, par le maquerelage du s"" de Guitry, trahissant son hostesse, femme de l'advocat ConstansS absent, dont led. s^ roy faillit à tomber en danger de sa vie ; comme le ministre Tenans% de Sedan, parent de la damoiselle,
de Condc. Ou conserve à la Bibliothèque nationale la copie d'une importante instruction, datée du 'i mai 1581, que ce prince lui donna eu l'envoyant en mission auprès du roi (T'= de Colbert, vol. 102, f. 59). "
1. Un trouve à cette époque plusieurs Constans à Montauban. Cette famille, originaire de Cahors, appartenait à la réforme depuis les premiers temps du prote.-^tantisme (Haag. La France prok'sl.^ art. Constans). Il ne faut pas confondre ce personnage avec le s. de Constans dout nous avons parlé dans les noies des pages 18 et 83.
2. Tenans, de Sedan, ministre protestant, ét^iit vicaire de Sébastien Lepusculus à Bâle, en 1573. Appelé à Metz en 1576, après la paix de Monsieur, il fut député des églises de Champagne aux
qui estoit de la partye, me l'a déclaré particulièrement, avec une infinité d'aultres .choses malséantes à uiig si grand prince; qui firent résouldre led. s"^ Beuttericli de partir d'auprès de luy le plus honestement et seurement qu'il peuit, ne voyant ny fondz ny rive en toutes les affaires dud. s"^ roy pour y embarquer son maistre, comme il estoit résolu de faire, si led. s' prince n'eust bougé de Languedoc.
Le traicté de Goutraz ayant esté ainsy confirmé et led. s' prince retiré à S' Jehan et Beutterich en Alemaigne, lad. province de Languedoc se laissa aller à toutes choses, tant pour la reddition des places de la conférence de Nérac que de Mande, en faisant la reddition de laquelle le capitaine Merle recula tant que lad. province désira. Et, en la rendant, s'accommoda de la baronnie de La Gorce\ premier fief de Viverais, avec le seigneur qui entroit en sa place au gouvernement de Mande, dont il sortit bien tard et avec ung extrême mescontentement dud. s"" roy de Navarre, m'ayant protesté depuis, en sa maison de La Gorce, qu,e jamais il ne porteroit armes pour son service et qu'ayant au contraire recongneu une grande preudhommie et syncérité aud. s"" prince, mon maistre, il seroit tousjours prest d'obéir à son commendement et y emploiroit ses moyems et sa vie, comme me deist aussy led. s"^ de Vacherolles et plusieurs aultres.
synodes de Montauban et de Saint- Jean-d'Angely, de 1579 à 1582, puis pasteur à Sedan, de 1586 à 1589, et enfin professeur d'hébreu à Montauban (Haag, La France prokstante, art. Tenans).
1. Mathieu Merle consentit à déposer les armes moyennant le don des baronnies de La Gorce et de Salavas (Aubais, Pièces fugit., t. II, notice).
Tost après telles résolutions et exécutions dud. traicté, led. s'" duc d'Alençon se prépara pour le secours de Cambray* (où led. vicomte, contre sa f'oy et serinent, le suivit et fut prins prisonniers), sans avoir jamais dict ung mot aud. s"" prince de sa lieutenance générale, mays au contraire, au lieu de faire ses affaires en son gouvernement de Picard ye, on chercha de l'en priver du tout, afïîn de Tesloigner desd. Pais- Bas et de la frontière d'Alemaigne, par le moyem d'une récompense en argent content ou rente ; qui fut cause que le duc de Nevers l'aymant l'en advertit et le pria instamment par lectres, s'il estoit si mal conseillé que de se deffaire dud. gouvernement, de le préférer à tout aultre. Auquel il feist response, le remerciant de son advis et l'asseurant qu'il ne laisseroit jamais son gouvernement qu'avec la vie. Comme, au mesme temps, on le pressa Ibrt d'avoir agréable le mariage^ de mons. le prince de Conty^, son frère,
1. Le duc d'Anjou parut sous les murs de Cambrai le 17 août, et le duc de Parme, se sentant le plus faible, abandonna le siège. Le prince ontra en triomphateur dans la ville et en donna le commandement à Jean de Monluc de Balagny. Voyez le Journal de Lestoile, édit. Ghampollion, p. 135. On conserve à la Bibliothèque nationale (f. fr., vol. 3902, f. 238) un récit inédit de cette campagne.
2. Le mariage fut célébré au Louvre le dimanche 17 décembre 1581, sans grand appareil {Journal de Lestoile, édit. Ghampollion, p. 141).
3. François de Bourbon, prince de Gonti, né à la Ferté-sous- Jouarre le 19 août 1558, suivit tour à tour le parti du roi et celui du roi de Navarre pendant le rogne do Henri IIL Après l'avèneniont do Henri IV, il fut le premier à le roconnaitre, et reçut le gouvernement do Paris. Il mourut le 3 août l(îl4. Sans être absolument muet, comme le disent les pamphlets du temps, il avait de la difficulté à parler.
avec la veiifvc du comte de Montafîié\ laquelle luy envoya de Piedmont deux beaux 'Coursiers, affiii de gaigner sa bonne grâce. Et, pour ce qu'il n'estoit en estât d'y pourvoir, il en laissa faire mons'" le cardinal de Bourbon, son oncle, désireux toutefFois d'une meilleure alliance que celle-là, plus propre à abaisser qu'à advancer sa maison.
Pendant que led. s' roy de Navarre traictoit si rudement la province de Languedoc en l'exécution de son traicté de Goulraz, il ne fut jamais parlé de chose qui peust apporter deffiance à la province de Dauphiné ny au s'^ de Lesdiguières, qui espéroit demeurer en Testât qu'il estoit, affin que Icsd. provinces ne se joignissent ensemble. Mays, si tost que le Languedoc fut par led. s' roy de Navarre réduict à l'intention du roy, on commença à remuer les affaires du Dauphiné, selon les advis dud. Galignon% et presser led. s' de Lesdiguières de rendre les places, par plusieurs voyages et négotiations tant du roy que du roy de Navarre, suivies d'une armée commendée par le duc de Meyne^ ; ce qui feist ouvrir les yeux à ceux de Languedoc plus qu'auparavant et les feist résouldre
1. Jeanne de Goesmes, dame de Bonnestable et de Lucé, veuve de Louis, comte de Montatié, en Piémont, mourut le 26 décembre 1601, sans laisser d'enfants de son mariage avec François de Bourbon, prince de Gonti.
2. Sur l'action de Galignon dans les affaires de Dauphiné, notamment dans l'élection de Lesdiguières, voyez le piquant récit de d'Aubigné (Hisl. univ., liv. V, chap. 1).
3. Le duc de Mayenne arriva en Dauphiné au milieu de l'été avec le maréchal de Tavannes et une armée de 15,000 hommes. Sa campagne est racontée par d'Aubigné [Hist. univ., 1626, col. 1073).
d'asseurer led. s' de Lesdiguières de leur prompt secours. Auquel effect, pour bien garnir la place de Livron, furent promptement levez six cens harquebuziers, en Viverais, pais plus proche de lad, ville, pendant que la levée se feroit de deux mille bons harquebuziers pour faire passer au Dauphiné; à quoy je travaillois par charge expresse que j'en avois dud. s' prince, avec lectres dud. s"" de Lesdiguières. Mays led. s"" roy de Navarre, recongnoissant cela estre contraire à son dessein de désarmer le party, tant qu'il pourroit, envoya d'ung costé le cappitainc La Meaulse vers led. s' de VacheroUes, gouverneur dud. pais de Viverais, pourempescher lad. levée, quijà estoit dans Livron ; laquelle ville seule, commendée par le s"" de Blacoiis, gentilhomme d'honneur, résolu au siège et bien pourveu de toutes choses, estoit capable de consumer l'armée dud. duc de Meyne. Et, d'aultre part, employa le crédit de ses confîdens en Languedoc pour empescher la levée desd. deux mille harquebuziers ; et sollicita led. s"" de Lesdiguières, par le moyem dud. Galignon, de rendre les places de Gap, Puyniaure et aultres, chose qui feist évidemment congnoistre aud. s"^ de Lesdiguières qu'il seroit, sans doubte, abandoimé dud. s"" roy de Navarre en sa défense et de tous aultres costez par ses négotiations et auctorité, de sorte qu'il demeureroit seul ; ce (jui le feist résouldre à s'accommoder par force à l'intention dud. s' roy de Navarre, céder à la force dud. duc de Meyne, après plusieurs négotiations, et se retirer de lad. province, s'acheminant vers led. s"" roy de Navarre, comme il me deist en passant à Nismes, pour y estre en seureté, pendant qu'il verroit que deviendroient les affaires.
Et ne fut pas si tost lad. province de Dauphinc privée de ses places* que le roy 'par ses lectres n'en remerciast led. s' roy de Navarre, recongnoissant de lui seul le bon succèz de son affaire, lesquelles lectres ne furent pas tenues si secrètes qu'ung serviteur dud. s"" roy, bien affectionné au party qu'il voyoit périr par les négociations de son maistre, n'en envoyast la coppie à toutes les provinces. Et je la vei entre les mains de ceux de Languedoc, qui en receurent ung tel mescontentement et défiance formele dud. s"" roy de Navarre, qu'il fut contrainct de faire dresser ung cahier de sa justification par personnes qu'il y dépescha exprès avec peu de prouffit. Et recongneut bien ceste province ce qui luy advint depuis, que non content de cela led. s'^ roy les remectroit es mains dud. s"^ duc de Monmorency, à la poursuite dud. vicomte, et pour faire avec led. duc ses affaires particuliers, qui estoit ce qu'ilz craignoient le plus et que touteffois ilz ne peurent éviter.
Tout cela fut cause que, voyant les affaires à moy commandées par led. s"" prince entièrement désespérez, après l'en avoir adverty bien amplement, par homme exprès, et entendu le retour dud. s' Beutterich en Alemaigne par lectres qu'il m'escripvoit, me faisant assez entendre en termes couvertz, soubz cou-
1. Mayenne fit raser les fortifications de Sailians, de Pontaix, des Tours de Quint, de Vinsobres, de Tulette, de Saint-Paul- Trois-Châteaux, de Loriol, de Livron, de Ghàteaudouble, de Grane et du Puy-Saint-Martin (Long, Guerres de reUyioii en Dauphinc, p. 181). Sur l'expédition de Mayenne, voyez deux lettres de Henri III à du Ferrier (Négoc. du Levant, t. IV, p. 29, notes, dans les Documents inédits).
leur de mes affaires, que son maistre désiroit que j'allasse le trouver, je me résolu de partir, rompi mon dessein de m'accommodcr par mariage en lad. province. Et y laissant led. s"^ Sarrazin pour y faire ce qu'il pourroit, m'acheminay par le Dauphiné en Alemaigne, et arrivay à Ileydelberg, en septembre aud. an 1581; où, après avoir salué led. s"" duc Casimir, j'apprins de la bouche dud. s' Beutterich tout ce qu'il a voit recueilly des actions dud. s"" roy de Navarre, tant à Montauban qu'à Nérac : qui estoit en somme que, nonobstant les présens qu'il avoit rapporté à son maistre et à sa maistresse, plus riches que le présent de vaisselle de Pise et senteurs que j'avoiz envoyé, de la part dud. s"" prince, et les belles paroles et apparences d'amitié dont on avoit usé en son endroict, jamais il ne conseilleroit à son maistre de s'embarquer en affaire quelconques avec led. s' roy de Navarre, qui ne faisoit pas les affaires du party, mays les siens particuliers par une estroicte intelligence avec le roy, aucjuel il servoit et s'accommodoit en toutes choses jusques à luy faire rendre toutes les places de Languedoc et Dauphiné, voire luy vendre Périgueux pour soixante mil livres, à la poursuite dud. vicomte ; lequel, en hayne de ce que la dame de Gaumont' ne luy vouloit donner en mariage la marquise de Fronsac", sa
1. Marguerite de Lustrac, veuve du maréchal Saint-André, avait épousé en secondes noces Geoffroy de Caumont, frère aine de ce Frant^ois de Caumont qui fut tué à la Saint-Barthélémy.
2. Anne de Caumont, née posthume, le 19 juin 1574, était une des plus riches héritières de Franco. Elle eut pour tuteur Jeau d'Escars, comte de la Vauguyon, qui l'enleva vers 1580, et la fiança successivement à ses deux fils (Lettres de Henri IV, t. I, p. 344). Le duc de Mayenne l'enleva encore une fois au mois
fille, ne peult luy faire plus grand déplaisir que de faire niectre hors de lad. ville dq Périgueux, par surprise*, celuy qui y commendoit^ lequel avoit bonne part aux bonnes grâces de lad. dame de Gaumont, auparavant mareschalle de S' André; que led. s"^ roy de Navarre en rendant ainsy les places du party avoit retiré toutes celles de son domaine et que lorsque led. s"^ Beutterich print la hardiesse de luy remonstrer qu'en ce faisant il destruisoit son party et luy ostoit toutes ses retraictes et asseurances, il n'eut aultre response de luy, sinon que ses places et chasteaux leur scrviroient d'asseurance, telle que l'appennage dud. s"" duc d'Alençon, l'an 76, qui tost après print les armes contre ceux qui luy avoient acquis led. appennage. Respondit en oultre aud. s' Beutterich, comme feist la roy ne de Navarre, sa femme, que son authorité vers le roy serviroit plus à ceux de son party que toutes leurs armes et places d'asseurance. Et de faict il estoit si avant entré en confidence du roy qu'il fut
d'octobre 1586, pour la marier à son fils (Journal de Lestoile, p. 209). Elle finit par épouser François d'Orléans liOngueville, comte de Saint-Paul.
1. La ville de Périgueux fut prise par les catholiques à la fin de juillet 1581 (n. 3, p. 100). Henri III désavoua formellement cette prise et écrivit à Gondé : « J'en suis si desplaisant et indigné que je ne « seray contant que je n'aye très bien faict cbastier les autheurs « d'icelle et réparé toutes choses... » (Lettre du 5 août 1581 ; V^ de Golbert, vol. 29, f. 444.) Cependant il ne put rendre la ville.
2. Geoffroy de Vivans, seigneur de Doissac, né le 18 novembre 1543, capitaine de cinquante hommes d'armes, gouverneur du Périgord et du Limousin, tué d'une arquebusade, le 21 août 1592, à la défense du château de Villandreau. Il était l'ami de la dame de Gaumont, et avait pris son parti dans ses démêlés avec La Vauguyon [Lettres de Henri IV, t. I, p. 259, 309, 579).
en délibération de l'ai 1er trouver pendant que led. s"" duc d'Alençon estoit à Cambray, n'ayant iaulte de gens qui luy persuadoient cela, notamment le s' de GrateinsS son chancelier, le secrétaire La Marsilière, avec led. vicomte, Le Plessis Mornay et Glervant; mays les remonstrances que luy feist led. s' Beutterich du danger où il se mectroit, que seul il ne pouvoit contrepoiser le conseil du roy, jusques à luy dire en riant qu'il luy conviendroit pour ce faire avoir une teste de soixante ans et une braguette de quatre vingtz ans, et que de loing il t'eroit tousjours mieux ses affaires avec le roy qu'en se mectant du tout entre ses mains, luy feirent tenir bride en main ; et fut envoyé led. s"" chancelier en court.
Et de la vie et dissolution de la court dud. roy de Navarre led. s"^ Beutterich compta merveilles, en présence de sonmaistre, lequel, comme prince alemand, haïssant les vices, crachoit de mespris en terre. Sur quoy je prins la parole, avec le congé dud. s"^ duc, luy remonstrant qu'il n'estoit pas raisonnable de laisser périr le navire pour se deffaire du pilote, qu'aux affaires de Languedoc et Daulphiné j'avois recongneu ung si grand mescontentement en tout le monde des actions dud. s' roy de Navarre qu'il y avoit moyem de redresser toutes choses ; qu'il congnoissoit le naturel dud. s' prince esloigné de telz vices, qu'il meist peine
i. Charles, ou Louis Du Faur, seigneur de Glattens, magistrat du parlement de Paris, protrgé du premier prosideut de Thou, devenu chancelier du roi de Navarre, décida l'institution de la chambre mi-partie qui fut envoyée en Guyenne après le traité de Fleix. J.-A. de Thcu le vit à Nérac en 1581 {Mémoires de de Thou, 1741, p. 43).
de le retirer de S' Jehan et l'esloigner dud. s"" roy, et qu'il en feroit tout ce qu'il pourrojt raisonnablement désirer, comme led. s' duc et Beulterich le confessèrent; n'estoit, deist de rechef Beutterich, qu'il faisoit, selon Tacite, eadem facilitate bona et mala, estant prince trop bon et trop aisé à divertir; qu'on l'appelloit opiniastre, mays ([u'il ne l'estoit pas à demy, et quejesçavois mieux que luy que deux petites lectres fardées d'amour luy avoient faict abandonner la plus belle résolution du monde pour le party et pour luymesmes, qui nous avoient donné tant de peine à négotier de demeurer à Orenge pour le commandement de ces trois provinces, se saisir d'Avignon et du Contât, faire ung fondz en Alemaigne et en Suisse et entretenir les voisins; que c'estoit le salut du party et sa grandeur; quejesçavois ce que moy-mesmes luy en avois remonstré, jusques à l'advertir du danger de sa vie; que je prévoyois qu'il n'avoit tenu cela secret et s'en estoit fié à des gens qui l 'avoient trahy et m' avoient faict sur ce subject-là de mauvais offices vers led. s"" roy; que led. s"" prince avoit encores ce vice de n'estre pas secret et d'estre trop vain en affaires d'importance , confessant touteffois qu'il estoit ung instrument plus propre à bien faire ; que jamais il ne tromperoit personne, estant homme de bien et de parole, esloigné des vices et dissolution.
Led. s"" duc Casimir le recongneut aussy, proposant luy-mesmes de regarder aux moyems de développer led. s' prince du danger où il estoit, que led. s' Beutterich confessa avoir recongneu encores de plus près que moy, et que, lorsqu'il seroit esloigné dud. s"^ roy de Navarre et détrompé de ceste proposition de ma-
riage et aultres vaines espérances, il y auroit moyem de faire renaistre l'occasion pour le restahlir mieux en ces provinces-là que devant ; qu'il avoit deux mariages en main, l'uiig de sa pupille de Sedan', qui avoit deux frères, de la santé desquelz il avoit mauvaise opinion pour les avoir veu en son eschole de Nieustat, et l'aultre de la fille du comte de Culembourg^ qui estoit pour demeurer héritière de cent mille talers de rente; que, ne goustant l'ung ou l'aultre party, il avoit sa fille, laquelle il luy donneroit avec une terre souveraine en tiltre, digne de luy, et espérance de toute sa succession qui valoit en meubles et acquestz plus de 12 cent mille écus, et en estant bien asseuré de luy. Il avoit aussi deux négotiations en main pour le bien employer, lesquelles il me déclara conlidemment , l'une de farchevesque électeur de Colongne, ïruxes^, et l'aultre de la conjonction des colonelz du roy avec les siens pour le faict de leurs paycmens, qui estoient des moyems pour bien marier et armer led. s"" prince ^ le maintenir en son crédit