‹ Mémoires inédites (volume 2)Chapitre 41 sur 84 · Desseignoit, formait le dessein · texte numérisé non relu

Desseignoit, formait le dessein

2. Charlotte-Catherine de la Trémoille, cinquième enfant de Louis III de la Trémoille, premier duc de Thouars, et de Jeanne de Montmorency, fille du connétable Anne, épousa le prince de

qu'ung fîlz, lequel mourant, la fille succéderoil à 50 mille écus de rente avec l'alliance Ct renouvellement d'amitié de toute ceste maison pour son service, au besoing; à quoy je fei response que c'estoient deux puissans moyems de persuasion en son endroict, mays qu'il avoit bien à poiser et considérer toutes choses contraires ; que pour le bien il en trouverroit tousjours assez et qu'il y en avoit plus en la maison de Bouillon, en tiltre de souveraineté plus propre à ses affaires, qu'il y avoit seulement ung fils d'advantage ; et, quant à l'amitié et alliance, que la maison de Bouillon estoit aussy alliée à celle de Mommorency, l'alliance de laquelle, par le mariage de madame sa mère avec feu Monseigneur son père, du costé de mons^ l'admirai, duquel elle estoit nyepce', n'avoit pas empesché que mons"^ le conestable ne disposast tousjours l'esprit des roys qu'il avoit gouverné à tenir la maison de Bourbon en bride et ne la laisser trop croistre en biens et authorité, qui estoit ung mauvais office d'une si honorable alliance pour sa maison ; lequel sçavoit mieux que moy pour l'avoir apprins, me deist-il lors, de feu Monseigneur son père en plusieurs importantes particularités , que lad. maison de Mommorency, desjà assez alliée à sa maison, estoit d'ailleurs pour sa conservation tellement obhgée au service de celle de Bourbon qu'elle ne pouvoit ailleurs trouver support plus asseuré contre

Gondé le 16 mars 1586. Voyez les documents publiés sur elle par M. le duc de la Trémoille, Chartrier de Thouars, in-fol., 1877, p. 259. Nous reparlerons de cette princesse.

1. Henri de Bourbon, prince de Gondé, était fils de Madeleine de Roye, fille de Louise de Montmorency, laquelle avait épousé en secondes noces Gaspard de Goligny, père de l'amiral .

l'inimitié mortelle de la maison de Guyse ; que la maison de Bouillon, oultre son alliance à celle de Mommoroncy, estoit alliée à la sienne en la branche de Mompensier', ce qui pourroit servir à retirer ceux de ceste maison de I\Iompensier de leur dévotion particulière vers celle de Guyse, et, qui plus est, estoit encores alliée à la maison de Clèves^ en Alemaigne, de laquelle il pourroit tirer beaucoup de support ; et, n'y ayant en lad. maison de Clèves qu'ung fils sans espérance de lignée et des filles, il y pourroit avec l'ayde et avys dud. s"" duc Casimir prétendre et en avoir, sinon le tout, au moings quelque bonne pièce, et, de ce costé-là, s'cstraindre aussy avec la maison de Nevers^, issu de lad. maison de Clèves; que l'alliance de la maison de Bouillon plaine de telles commoditez estoit d'ailleurs sans aulcun soupçon et crainte de danger, et que, au contraire, je craignois fort que la proposition de cette alliance de La Trimouille ne feust du creu du vicomte de Tureyne, son ennemy morteP, par une intelligence avec led. s"" roy de Navarre, qui ne l'aymoit pas et avoit conceu une grande jalouzie de luy; que led. vicomte a faict estât de ce mariage-là, et, y ayant trop bonne part, ne s'en déporte pas, sinon

1. Henri Robert de La Marck avait épousé en 1558 Françoise de Bourbon Montpensier, tille du duc.

2. La maison de Clèves descendait d'Engilbert IL comte de La Marck, mort en 1328.

3. Engilbert, troisième fils de Jean î"^ duc de Clèves et de La Marck, et d'Elisabeth de Bourgogne, avait hérité de sa mère du comté de Nevers à la fin du xv*-' siècle.

•'i. Par une singulière destinée Turenno était réservé à l'pouser cette princesse de Bouillon, dont La Huguerye jugeait l'alliance si avantageuse à Condé.

pour complaire aud. s' roy et avec quelque grand dessein ; qu'il se pouvoit ressouvenir du tour qu'il avoit tout i'raischement receu du mareschal de Mommorency, lequel avoit employé le verd et le sec pour le mectre hors de Languedoc par les négotiations et bravades du vicomte ; que la souche de la maison de Mommorency s'en alloit faulte d'hoirs masles, que led. mareschal avoit perdu tous deux l'ung après l'aultre'; que les filles emporteroient le bien en une aultre famille, de laquelle les alliez auroient leur support en aultre lieu, avec une grande apparence de la ruine briefve de ceste maison, laquelle d'ailleurs avoit de grandes imperfections et telles que, hormys mess""^ de Chastillon, il y en avoit peu qui ne feussent mal signez au corps et en la principale partye d'icelluy, qui est la veue, ce qui argue ordinairement ung vice en l'esprit ; et, pour conclurre ce discours, que ce mariage-là ne luy estoit pas propre et avoit esté mis en avant plustost pour sa ruine que pour son bien, à quoy il debvoit bien penser et jecter l'œil plustost sur celuy de Bouillon, duquel il n'avoit rien à craindre et plus à espérer.

Sur quoy led. s*" prince, me mectant la main sur l'espaule, me feist congnoistre qu'il avoit eu agréable mon discours et me deist que j'avois raison, qu'aussy n'avoit-il pas le visage tourné de ce costé-là, qu'il estoit libre et entendroit fort volontiers à celuy de la damoiselle de Bouillon, priant led. s' duc Casimir d' ad viser à le mectre en avant, de sorte que ce soit

1. Le maréchal Henri de Montmorency, autrefois appelé Damville, le chef actuel de la maison, eut trois fils qui moururent en bas âge. Le seul qui lui survécut, Henri de Montmorency, celui qui fut décapité à Toulouse en 1632, naquit en 1595.

faict avant qu'il soit sceu, pour n'estre empesché, à quoy il me commenda de tenir la main pour son service ; et , quant aux moyems d'armer, qui estoient deux, l'affaire de mons"" l'électeur de Goulongne et celuy des colonelz des deux partiz intéressez également au faict de leurs payemens, qu'il les approuvoit et que celuy de Goulongne serviroità l'aultre pour tenir prestz tous lesd. colonelz; qu'il désireroit y pouvoir estre en personne, mays qu'il laissoit au jugement dud. s' duc, si cela se pourroit faire sans mectre le roy et led. s' roy de Navarre en une merveilleuse alarme ; qu'il luy sembloit plus convenable à ung bon succez que led. s' duc advançast le mariage de Bouillon et en faveur d'icelluy sa résidence à Jametz, quand il vouldroit, où il se préparoit pour le recepvoir et joindre, au retour des affaires de Goulongne ; que cependant le roy de Navarre luy faisoit parler de faire ung voyage en Languedoc, en faveur dud. mareschal de Mommorency, pour le réconcilier aux villes du party ', en son gouvernement; que ma négotiation seroit cause qu'il accepleroit ceste charge, afïin d'avoir moyem, soubz ceste couleur, de renouer ses traictez avec ceux de Languedoc, Dauphiné et Provence, négotier avec les confidens de ce que je luy ay dict et exécuter froidement le restablissement dud. mareschal de Mommorency et en sorte que les villes demeurent maistresses de leurs iill'aires et seureté ; et, s'il se trou voit subject défaire une bonne résolution avec lesd. provinces pour la prise des ai'mes

1 . Une partie de la correspondance de Condé avec Montmorency, au sujet des allaires du Languedoc, pendant les années 1582 et 1583, est conservée dans le volume 399 des 500 de Golbert.

au mesme temps que led. s' duc seroit en armes, qu'il seroit homme pour séjourner plus longtemps en lad. province, et, estant adverty à propos par led. s' duc, passera luy pour faire les affaires ensemble, et s'il avoit disposé les affaires dud. mariage d'en résouldre et l'accomplir ; que Sarrazin estoit en Languedoc, duquel il se pourroit fier pour l'envoyer vers led. s' duc, si l'occasion le requéroit, mays qu'il désiroit sur tout de moy que je tinsse la main envers led. s' duc à ce qu'il disposast ses négotiations en sorte, ou qu'ilz peussent long-temps demeurer en armes ou qu'ilz feussent prestz de monter à cheval au mesme temps qu'il pourroit descouvrir que ceux de Guyse vouldroient armer ; auquel effect led. s'' duc auroit subject de renouer quelque chose avec lesd. s"^^ de Guyse de ce que cy-devant s'estoit passé entr'eux à Lautern, pour descouvrir leurs volontez par la dextérité de Beutterich. Et estans lesd. s''^ prince et duc avec messieurs de Bouillon et leurs amys, ilz donneroient ung grand empeschement ausd. s" de Guyse; que c'estoit tout ce à quoy il se pouvoit résouldre pour le mieux, sur les poinctz de ma charge et dont par moy il désiroit faire response aud. s" duc; me commendant d'en bien retenir tous les poinctz, pour les représenter bien particulièrement aud. s' duc, auquel à cet effect il me donneroit ses lectres de créance, telle que je luy avois apporté; et les escriproit et signeroit de sa main devant moy, comme il feistsur le champ. Et me les délivra pour les cacheter de mon cachet, me commendant de partir le lendemain et de ne prendre congé de luy que le matin, à son lever, soubz couleur de mes affaires particuliers, sans

communiquer sa volonté à aultres qu'aud. s' duc et à Beuttericli, auquel il se fioit.

Sur quoy je prins la hardiesse de luy dire qu'il ne debvoit avoir crainte de cela, mays bien prendre garde de son costé qu'il n'en parlast à aulcun de ceux qui estoient autour de luy et ne leur feist paroistre en ses actions et déportemens aultre chose que l'ordinaire; et sur tout qu'il ne feist aulcun acte qui donnast subject de congnoistre son juste mescontentement du traictement mauvais qu'il recepvoit du roy de Navarre, de peur de le précipiter en quelque plus mauvaise volonté en son endroict, de laquelle il avoit led. vicomte de Tureyne pour ministre prompt et artificieux et trop de gens autour de sa personne pour espier ses actions.

Ainsy je prins congé dud. s' prince le lendemain matin à son lever, avant que ses gentilzhommes feussent en sa chambre, estant tout botté, dont je vei le s"^ de Couvrelles, son chambellan, estonné. Et touteffois je fci si bonne rnine de presser ce prince de me permectre d'aller jusques à Chartres pour mes affaires, l'asseurant de retourner bien tost qu'il perdit tout soupçon. Et party de S' Jehan, le v™^ juillet aud. an 1582. Et, passant par Chartres et Paris, arrivay à Sedan, où je me reposay huict jours, sans me monstrer, afïin d'en partir sans dire mot, comme je fei. Et arrivay à Lautern le xw" juillet, n'ayant voulu repasser par Nancy, pour voir led. s' comte de Salm, duquel j'avois eu response de bouche , me remectant à y repasser, si telle estoit la volonté dud. s' duc; lequel estant à la chasse, j'allay trouver led. s' Beutterich en

sa maison à Niedcnfeldz, où on me dist qu'il estoit à Nieustat; où l'ayant trouvé, il me ramena chez luy et donna promptement advis de mon retour à son maistre, duquel il receut commendement de communiquer amplement avec moy, attendant son retour, et (|u'il l'advertiroit du lieu et jour qu'il me mèneroit à luy. Cependant je communiquay bien amplement avec led. s' Beutterich de la response que j'apportois dud. s' prince, dont il fut fort joyeux, craignant touteffois tousjours la facilité en ce bon prince.

Et il me discourut, de sa part, ce que pendant mon voyage Malroy estoit venu traicter avec eux, lequel l'estoit venu trouver, estant à Momberinge , pour l'asseurance du duc de Guy se*, auquel il avoit faict responce que , si on vouloit marcher avec luy plus rondement qu'on n'avoit faict en traictant par le comte de Vignory, on trouveroit une correspondence franche et véritable à l'Alemande, et qu'on eust souvenance des premiers fondemens sur lesquelz il faloit tousjours bastir et sans lesquelz son maistre n'y vouldroit prester l'oreille ny traicter contre sa conscience, laquelle sauve, il n'avoit aulcune obligation ny au roy ny à la royne d'Angleterre, ny au roy de Navarre, ny à aultre quelconque prince souverain ; mais qu'il ne dissimule-

1. Ces négociations du duc de Guise avec les princes protestants d'Allemagne, et spécialement avec Casimir de Bavière, sont un fait nouveau, du moins en 1582. De Thou lui-même ne pai'aîtpas les avoir connues; il ne signale d'autres rapports du duc avec l'Allemagne que ceux de 1585 (t. VI, p. 449). On conserve à la Bibliothèque nationale (f. fr., vol. 3902) un recueil de lettres de Butterich à Malroy, signées d'un sobriquet, La Chouette, et relatives à ces négociations.

roit jamais qu'entre son niaistre et mons"^ le prince de Condé, il y avoit une si parfaicte et fraternelle amitié que jamais il ne traicteroit à son préjudice, ne laissant pour cela d'y avoir beau moyem d'accommoder les affaires, si mons"" de Guyse s'en vouloit rendre capable, pour chasser bien loing la tyrannie et les autheurs et fauteurs d'icelle, reintégrer le royaume en son ancienne splendeur, restablir la justice et soulager le peuple; que led. s' prince feroit ce que son maistre luy conseilleroit, et il ne luy vouldroit rien conseiller qu'il ne feist volontiers luy-mesmes ; qu'il estoit prince neuf et se pouvoit estroictement allier avec eux et led. s' duc Casimir, son maistre, ausquelz quiconque s'opposeroit en France se romproit la teste; ce que led. s' Beutterich me déclara avoir dict aud. Malroy exprès pour l'attirer à une confidence et traicter fidèlement et au vray, ne congnoissant meilleur moyem d'obvier au grand trouble qui se préparoit au royaume de France ; que Malroy avoit fort preste l'oreille à son propos, confessant que led. s"" duc de Guyse s'asseureroit beaucoup plusdud. s"" prince, qui n'estoit poinct trompeur, que du roy de Navarre, lequel estoit de dangereuse confidence et n'avoit rien que le nom de la maison de Bourboii; mays que le poinct de la religion au chef d'une telle entreprise estoit fort à considérer, pour la conséquence en ung tel royaume ; qu'il ne croioit pas que led. s*" duc de Guyse se rengeast à ceste ouverture, sans l'asseurance de ce poinct-là. A quoy led. Beutterich avoit respondu que tout cela se pouvoit accorder en une assemblée d'Estatz, pour faire cesser tous troubles; et, cela faisant, il y avoit deux cai^dinaux en

la maison de Bourbon', qui faisoient desjà place; le prince de Conty ne donnoit poinct d'espérance de lignée* ; le duc de Mompensier n'avoit qu'ung filz, duquel on ne pouvoit rien asseurer^; le comte de Soissons, au besoing, suivroit son frère, prendroit alliance avec eux^ ; qu'il estoit plus expédient aux affaires de la maison de Guyse de mesnager ainsy doucement leur bonne fortune avec patience que de rompre l'anguille augenoil, et, par précipitation, ruiner toute leur espérance ; que la maison de Bourbon unie seroit tousjours suivye de la meilleure partye de la noblesse et divisée se ruineroit elle-mesmes, comme ilz l'avoient tousjours expérimenté, mays qu'il luy falloit laisser son temps, qui ne sembloit pas debvoir estre long, après la fin de ceste maison de Valois.

1. Charles de Bourbon, roi de la Ligue (t. I, p. 3, note 1). Le second cardinal est Charles de Bourbon, quatrième fils de Louis, prince de Condé, né le 30 mars 1562, coadjuteur de son oncle en 1582. Après la mort du roi de la Ligue, il essaya en vain de prendre la couronne de France. Il mourut d'hydropisie le 30 juillet 1594 (P. Anselme, t. I, p. 334).

2. Le prince de Conti passait pour n'être pas en état d'avoir des enfants. Voyez les notes des pages 136 et 137.

3. Henri de Bourbon, duc de Moutpensier, né le 12 mai 1573, mort le 27 février 1608, n'était alors qu'un enfant de dix ans. Les prévisions de La Huguerye sur son compte se réalisèrent. Il mourut jeune, ne laissant qu'une fille, qui épousa Gaston d'Orléans.

4. Charles de Bourbon, comte de Boissons, fils de Louis de Bourbon, prince de Condé, et de sa seconde femme, Françoise d'Orléans-Longueville, né à Nogent-le-Rotrou le 3 novembre 1566, suivit successivement le parti du roi et celui du roi de Navarre. Après la mort de Henri III, il fut un des plus fidèles serviteurs de Henri IV. Il mourut à Blandy le l^"" novembre 1602. Il avait épousé le 27 décembre 1001 Anne de Montafié, fille du premier mariage de sa belle-sœur, la princesse de Conti.

Tout cela ayant esté rondement discouru, au jugement de Malroy, qui confessoit y avoir beaucoup de raison, il avoit prié led. s"" Beutterich d'avoir ung peu de patience qu'il en eust communiqué avec ceux qui l'avoient envoyé, et qu'il luy feroit sçavoir en bref ce (|ui s'en pourroit espérer, mays qu'il faloit faire diligence, pour ce que les affaires dud. s' duc de Guyse estoient prestz et les remises dangereuses. Sur quoy estans demeurez, il avoit recueilly qu'il estoit temps de pourvoir aux affaires. Pour ce, son maistre avoit résolu de presser l'affaire de l'électeur de Colongne et estoit délibéré d'y envoyer le duc Jehan des Deux Pontz, son cousin, soubz couleur d'aller voir le duc de Clèves, son beau frère, et faire en sorte que l'électeur prene une bonne et brave résolution, sans s'amuser au chemyn qu'il sembloit vouloir tenir, en faisant requérir à ses subjectz la liberté de leur religion le long du Rhin, avec le temps, comme ilz y estoient desjà bien disposez en ses duchez de Westphale et d'Emgers*, et, leur accordant par forme de provision, pour éviter le trouble, de peu en peu rendre son estât capable de son desseing par l'intérest et conformité de ses subjectz, lesquelz en ce faisant garderoient bien ses places sans aulcun trouble ny despense, pour ce, disoit led. s' Beutterich, que ce chemyn-là estoit trop long et incertai-n. Mays je réphquay que c'estoit le plus seur et paisible chemyn pour faire ses affaires, sans deppendre d'aultruy ny de l'événement des armes, qui est très incertain; que touteffois, si ratïuire tomboit en

1. Engers, dans le cercle de Westphalie, comté de Ravensbei^, à quelques lieues de Munster.

saison où les armes feussent propres, il s'en l'alloit servir et le haster, affin d'employer le reste de lad. année 1582 et le commencement de l'aultre à faire résouldre led. s' électeur et préparer la force pour estre prestz sur la fin de l'année prochaine 1583, qui est le temps auquel led. s"" Beutterich deist avoir senty dud. Malroy que led. s"" duc de Guyse vouloit prendre les armes, et qu'ilz en avoient eu semblable advis de Flandre, où led. s' duc de Guyse avoit ses intelligences ordinaires avec le duc de Parme ; qu'il ne falloit pas encores presser le mariage de Bouillon; que son maistre en feroit tousjours ce qu'il vouldroit, d'aultant que ce seroit rompre du tout l'ouverture naguères faicte à Malroy ; que mon maistre avoit eu plus de patience, et qu'en Testât de viduité, auquel il estoit, il avoit plus de moyem d'ayder à ses affaires, et qu'il se gardast bien de prester l'oreille à celuy de La Trimouille, lequel ne tendoit qu'à luy oster moyem de prendre party à son advantage, oultre les raisons de son danger, que je luy avois discouru trop apparentes pour en doubter; qu'il estoit besoing d'en advertir mon maistre, mais qu'il faloit attendre des nouvelles de Malroy ou luy-mesmes, affin d'en parler et résouldre sur un g bon fondement ; et qu'en tout cas la viduité de mon maistre seroit tousjours ung bon moyem de nouer ung grand affaire à son advantage, ne se laissant pas tromper.

Nous feusmes quatre jours ensemble en ces discours; et, ayans receu lectres dud. s' duc pour l'aller trouver à HeidelzheimS comme led. s' Beutterich luy

1. Heidelsheim , dans le Palatinat du Rhin, à une lieue de Brucksal, sur le Saltzbach.

avoit conseillé, ce lieu-là estant escars et plus propre aux affaires secrètes, nous arrivasmes le premier jour d'aoust, aud. an. Luy représentasmes derechef tout ce que nous avions discouru ensemble; à quoy j'adjoustay seulement deux poinctz de considération pour parvenir au but de noz intentions : le premier concernant le voyage qu'on pressoit mon maistre de faire en Languedoc, où il sembloit besoing d'en advertir de bonne heure ung confident, pour tenir la main avec ses amys au desseing dud. s' prince et y disposer secrètement les affaires ; et l'aultre poinct touchant la négotiation du duc de Guyse; qu'il me sembloit du tout nécessaire de changer dextrement la personne de Malroy en ung aultre confident dud. duc, d'aultant que Icd. Malroy ne céleroit rien à Clervant, son frère, ny led. Clervant au roy de Navarre, ny le roy de Navarre au roy ; que Clervant, employé ordinairement par le roy de Navarre aux affaires de la court, ne le céleroit poinct d'ailleurs à Belièvre, et ainsy cet affaire, estant es ventée, ne feroit poinct de coup. A quoy adjousta led. s"" duc : « Clervant m'a faict grand tort d'avoir révélé le secret de ma négotiation avec les colonelz du roy, que luy avois confié. » Et deist Beutterich : « Il a raison ; c'a esté Clervant qui a gasté toute la négotiation dud. s"^ prince en Languedoc. » Et continua led. s' duc : « La nécessité de Clervant faict qu'il cherche tous les jours nouveau maistre. Il estoit premièrement Alemand avec feu le duc des Deux Pontz, mon cousin, puis on l'appella républicain* pour ce qu'il se rengea du party

I. L'épithète de républicain, au xvi« siècle, s'appliquait à tous ceux qui pensaient que le pouvoir des rois avait des limites. Trois ouvrages, suivant d'Aubigné, résument leur doctrine : le Traité

de ceux qui estoient malcontens des princes; depuis, en l'année 1 576, il devint mon serviteur, et, tost après, il s'adonna au service de mons' le prince, mon cousin, lequel mescontentant , il s'est donné au roy de Navarre et au duc d'Alençon ; et il verra comme il luy prendra de telz changemens. Cependant je trouve bon pour le Languedoc d'advertir Sarrazin qui ne nous a poinct faict de faux bond et le s"" de Serres, tous deux bien confidens et ayans bonne créance. » Me commendant d'en faire la dépesche en créance pour celuy qu'il adviseroit d'y envoyer; ce que je fei sur tous les poinctz de la response dud. s"" prince, concernant led. voyage. Et y fut envoyé le secrétaire Mathieu, encores que led. s"^ duc eust tousjours tant de doubte de la facilité dud. s"" prince qu'il ne se pouvoit persuader que le roy de Navarre le deust envoyer en Languedoc, d'où il avoit eu tant de peine de le retirer l'an passé, qu'il ne feust bien asseuré ou de la personne dud. s"" prince ou de la province de Languedoc. Et, quant à Malroy, il fut résolu que, ne recongnoissant pas bien les confidences dud. s' duc de Guyse, Beutterich, au premier voyage dud. Malroy, négotieroit avec luy; que, pour l'asseurance de sa négotiation, il ameneroit ung confident dud. s' duc de Guyse avec luy, comme il avoit auparavant amené le comte de Vignory, et que lors Beutterich traicteroit avec led. confident, en sorte que le progrez de la négotiation demeureroit incongneu aud. Malroy. Et après cela, je rendy compte aud. s' duc Casimir de ce que j'avois faict avec mon s' le comte de

de la servitude volontaire, par La Boétie, Franco Gallia, par Hotman, Vindidx contra tyrannos, par Hubert Languet (Hist. univ.^ 1626, col. 670).

Salm à Nancy et de sa response et pourquoy je n'y estoi repassé, remectant à mon retour d'y passer, s'il trouvoit qu'il feust convenable.

Incontinent après, led. s"^ duc Casimir résolut d'aller en forme de chasse jusques à Langstal, et de là, comme chassant plus oultre, voir led. duc Jehan des Deux Pontz, son cousin, et traicter fondamentalement avec luy pour l'affaire de Colon j^ne, estant led. duc Jehan fort estroictement uny avec luy. Et, bien qu'il foust protestant de profession, si estoit-il en l'àme de confo»ssion semblable. Et, soubz le manteau de protestant, s'entretenant led. duc Jehan avec les aultres princes, descouvroit tout et donnoit bonne espérance à tout le monde dud, s' duc Casimir, son cousin, lequel, de son costé, esmouvoit led. duc Jehan d'espérance que ceste guerre de Colongne luy donneroit quelque bonne occasion de luy servir en sa prétension de Clèves, à cause de sa femme. Et, à quelque prix que ce feust, led. s' duc Casimir vouloit armer à sa mode, aux despens d'aultruy , pour retenir par la crainte de ses armes l'électeur Ludovic, son frère, qu'il avoit aigry par la surprise de Nieustat, prévoyant d'ailleurs, par les advis qu'il avoit de ses médecins, que, depuis qu'il avoit espousé la fille du comte de FriseS il estoit tombé en une continuelle indisposition, qu'il n'estoit pas pour vivre encores longtemps, et que, s'il passoit ung ou deux ans, ce seroit tout. Et estant adverty d'aucuns de sa mauvaise volonté, que sur telle indisposition il

1. Louis V, duc de Bavière, fils et successeur de Frédéric III, avait épousé en secondes noces Anne, fille d'Erard, comte d'Oostfrise, le 2 juillet 1583.

MÉMOIRES DE LA HUGUER^Tl. 185

avoit testé à son préjudice et nommé des tuteurs de son filz et administrateurs de son estât aultres que luy, dont il estoit extrêmement irrité, ne voulant souffrir que ce tort feust faict à luy, qui estoit le plus proche et légitime tuteur et administrateur, et ce préjudice à Testât de la maison palatine, que les secretz et affaires en feussent descouvertz ny au duc de Wirtemberg\ ny aux landgraves, princes voisins, nommez par led. s' électeur Ludovic, et qui s'en pourroient prévaloir, pendant la minorité du filz, au préjudice de Testât palatin, à cause de leurs différendz et prétensions sur les limites de leurs estatz, spécialement led. duc de Wirtemberg, duquel les prédécesseurs s'estoient desjà servy d'une aultre occasion en la disgrâce de leur maison, de laquelle ilz avoient usurpé et retenoient encores plus de cent mille florins de rente. Et led. s"" duc Casimir sçavoit particulièrement toutes choses par le moyem dud. duc Jehan, lequel s'entretenoit en grande confidence avec led. s"" électeur Ludovic; et, quelque mine qu'il feist d'avoir agréable lad. nomination testamentaire, au préjudice dud. s'^ duc Casimir, si en estoit-il fort marry pour Tintérest de sa maison, la plus proche après led. s*" duc Casimir.

Et comme nous estions par plusieurs jours empeschez en telles délibérations, led. s"^ duc Casimir reçeut

1. Louis, duc de Wurtemberg, né le !«■■ janvier 1554, mort le 8 août 1593. Il ne faut pas confondre ce prince avec son cousin Frédéric de Wurtemberg, né le 19 août 1557, qui entra plusieurs fois en France et posséda le duché d'Alençon en nantissement de sommes à lui dues par le roi. Frédéric ne devint duc de Wurtemberg qu'après 1593, date de la mort de son cousin. Il mourut le 29 janvier 1608.

ung pacquet dud. Junius, son conseiller, estant es Pais-Bas , qui l'advertissoit plus particulièrement des traictez dud. s^ duc de Guy se avec le duc de Parme, et de l'espérance qu'avoit le roy d'Hespaigne de rendre bientost le change au roy de France des entreprises faictes par le duc d'Alençon, son frère, sur ses estatz des Pais-Bas; que les affaires dud. s"" duc d'Alençon estoient gouvernez par si mauvais conseil et avec si peu de confidence du prince d'Orenge qu'on ne jugeoit aultre chose, sinon que led. duc d'Alençon minutoit quelque coup, lequel irriteroit tout le pais contre luy et ruineroit tous les affaires de son eslection, estant led. s' prince d'Orenge bien adverty en son particulier de sa mauvaise volonté et y pourvoyant fort secrètement. Lesquelz advis me communiquant pour en advertir mon maistre, il me deistquejeluyavois tousjours bien prédict cela, et avoit bien recongneu par les discours, que je luy en avois faict en Flandres, les humeurs dud. s"" duc d'Alençon et de ceux qui estoient autour de luy, qu'il eust mieux valu que le prince d'Orenge, pour son asseurance, se feust accommodé avec ses amys que de se courroucer contre le petit PatrioV de Beutterich, qui luy descouvroit si bien l'intention dud. s' duc d'Alençon. Et enfin, donnant ordre à toutes ses résolutions, me l'eist demeurer avec luy, suivant la permission que j'en avois de mon maistre, jusques à ce qu'il eust pourveu à tout, ne voulant touteffois que led. duc Jehan des Deux Ponlz

1. Allusion au pamphlet le Patriote, publié par Beutterich quelques années auparavant. Ce pamphlet ne figure pas dans les énumérations des Mémoires pour servir à l'Histoire littiraire, de Pacot. Louvain, 1770. 18 vol. in-8.

me veist, afifin qu'il ne congneust qu'il y eust quelque affaire françoys meslé en celuy de Colongne, me disant néantmoings qu'il ne se pourroit passer de moy, lorsqu'il seroit venu si avant que de traicter avec les colonelz pour ceste guerre de Colongne, en laquelle ilz ne s'embarqueroient pas aisément, si ce n'estoit en intention d'estre prestz pour le service de France, et que, me voyant près de luy, ilz croiroient indubitablement ce qu'il leur en diroit. Et, pour ce qui touchoit le mariage de mon maistre avec mademoiselle de Bouillon, led. s' duc me deist, comme Beutterich, que cela estoit en sa puissance, mays qu'il estoit bon de surceoir jusques à ce qu'on eust response de Malroy, affin de ne préjudicier à l'ouverture qui luy en a esté faicte, dont il désiroit que j'attendisse la response par le retour dud. Malroy, sans me faire voir, pour estre tesmoing de l'ordre qui auroit esté donné à faire changer de main à ceste négotiation-là, selon mon advis; qu'aussy n'estois-je poinct pressé de retourner, mon maistre ayant remis à sa discrétion de me retenir, affin qu'au retour dud. Malroy je sceusse quel confident il ameneroit et quelle espérance il y auroit en sa négotiation ; que je demeurasse près de luy, et, quand Malroy viendroit,j'irois à Neydenfeldz faire bonne chère, où je serois adverty de tout, pour avoir mon advis sur ses propositions. Pourquoy je demeuray tout le moys d'aoust et jusques à la foire deFrancford, en septembre, où j'avois affaire pour la conservation des bagues de mon maistre qu'il m'avoit fort recommendé. Et fei la dépesche pour le Languedoc, qui fut envoyée par Mathieu jusques à Genefve seulement, d'où elle fut envoyée par aultre confident jusques à Nismes.

Et me fut aussy communiqué par led. s"" duc tout ce

qu'il avoit résolu avec le duc Jehan des Deux Pontz, son cousin, qui luy avoit promis de partir pour Clèves vers lad. foire de Francford et voir led. électeur de Colongne, comme en passant, à Bonne, avec lequel il traicteroit confidemment , l'asseureroit de l'amitié et secours dud. s"^ duc et de toute la maison palatine, ayant à cet effect avec luy le s"" baron de Dhona', de la part dud. s" duc, pour l'asseurer dadvantage de ce qui luy avoit esté desjà proposé : d'estre maintenu en sa dignité parles princes protestans, et que, s'il se trouvoit de l'opposition armée à son desseing, led. s' duc Casimir, aux despcns du cercle du Rhin et de toute sa maison, armeroit et viendroit en personne à sa défense, solliciteroit office semblable en France, dont il avoit bonne espérance et gens propres à cela, à sa dévotion et près de luy à cet effect.

Environ la my-aoust, Malroy retourna, lequel ne me veitpoinct, car je fuz envoyé à Neydenfeldz, rapporta asseurance de bouche que les propositions à luy faictes par Beutterich avoient esté bien goustées par ceux (jui l'avoient envoyé (descouvrant particulièrement que le s"" de Rosne-, aymant led. s"" prince, y avoit bien servy), lesquelz, comme il avoit préveu, ne trouvoient

\. Fabian, burgrave de Dhona, seigneur de Karwinden, capitaine allemand, originaire de la Silésie, commanda en chef les reîtres de l'armée d'invasion en 1587. Nous reviendrons sur ce personnage; voyez le tome UI des Mémoires de La Huguerye.

2. La Huguerye a déjà parlé du s. de Rosne (t. L P- 347). Il désigne probablement Chrétien de Savigny, seigneur de Rosne, capitaine de 50 hommes d'armes, qui, après la mort du duc d'Aujou, se donna à la Ligue, et reçut du duc de Mayenne le titre de maréchal de France. Chassé de France par Henri IV', il passa au service de l'Espagne et fut tué pendant la campagne de 1596 dans les Pays-Bas.

en cela aultre difficulté en la personne dud. s'^ prince que la religion, avec lequel, s'ilz ^s'allioient en cest estât, ilz perdroient tous amys et toute créance envers ceux de leur party et ruineroient leurs affaires de fondz en comble, à quoy ilz prioient d'adviser pour la personne dud. s' prince seulement, asseurans au reste, pour ce qui touche la religion, de donner satisfaction aud. s' duc Casimir et de passer si avant, s'il en est besoing, de le faire ratifier pour le repos du royaume par une assemblée d'estatz contre les nourrissons de la division, mays que servir à faire tomber ceste couronne très chrestienne et catholique en ung chef d'aultre religion il leur estoit impossible ; adjoustant led. Malroy qu'on sçavoit bien que led. s"" prince n'en seroit poinct trop esloigné, feu son père ayant esté deux fois tout prest à faire mesmes, moyennant une lieutenance générale, la première, et l'aultre pour le mariage de la royne d'Escosse*; qu'on sçavoit bien que l'intérest de leur maison plus que la religion leur avoit faict prendre ce party (ce sont les propres termes); que c'estoit ung poinct qui ne recepvoit aulcune modération, et, lequel accordé, non seulement contenteroit tous leurs amys dedans et dehors le royaume, mays les rendroit plus promptz et affectionnez à employer leur authorité et moyems pour le maintenir, en cas d'opposition.

Sur lequel poinct, rapporté par Beutterich aud. s' duc, son maistre, il respondit qu'il ne vouloit poinct estre instrument d'ung tel changement, et que, tant s'en fault, si cela dépendoit de luy, il l'empescheroit plustost

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