‹ Mémoires inédites (volume 2)Chapitre 46 sur 84 · S'il cchel, s'il advient malheur · texte numérisé non relu

S'il cchel, s'il advient malheur

MÉMOraES DE LA HUGUERYE. 199

cabinet, où il me donneroit tout loisir de luy dire ma charge. Sur quoy je m'en allay saluer fnademoiselle de Bourbon ' .

Et ayant disné à la table dud. s' duc de Bouillon, peu après il me print seul et me mena en son cabinet, où il me donna à lire les lectres dud. s"^ duc; désirant que, selon icelles, je luy déclarasse bien amplement et à loisir tout ce qu'il m'avoit commendé. Pour à quoy obéir je fei deux poinctz de ma charge : le premier fut des advis certains qu'avoit led. s"^ duc des grandz préparatilz que faisoient mess"^^ de Guyse pour la guerre, de leurs traictez en Flandres et Alemaigne, desquelz il estoit adverty à poinct nommé et l'en tiendroit adverty par moy ; qu'il désiroit séjourner près de luy à mesure qu'il en apprendroit; que le roy d'Espaigne estoit l'autheur de ceste tragédie pour se venger des entreprises faictes sur ses Pais-Bas par le roy et son frère, et, par mesme moyem, entreprendre sur l'Angleterre, sans empeschement du costé de France ; qu'à ce qu'il sçavoit au vray l'entreprise du duc d'Alençon estoit comme de neige fondue au premier soleil et cousteroit néantmoings bien cher à la couronne de France. Voilà pour l'advis.

Le second et principal poinct estoit concernant le bien des affaires dud. s'" duc de Bouillon, que les entrepreneurs de ceste guerre l'investissoient tant en France que dehors, de tous costez; qu'il debvoit recongnoistre le peu de moyem qu'il avoit de soustenir leurs efFortz, s'il leur en donnoit le moindre subject du

1. Catherine de Bourbon, fille du prince de Condé et de Marie de Glèves, était élevée à la cour de Sedau.

monde, joinct à la mauvaise opinion qu'ilz avoient de ses places comme retraicte ordinaire de leurs ennemys ; que d'espérer aulcun fruict de la protection du roy en ce cas il se tromperoit, en ce que le roy mesmes, à ce qu'il apprend, se trouvera bien empesché, voire contrainct de leur accorder toutes choses ; que d'attendre aulcun secours du roy de Navarre il n'y avoit apparence, estant si peu de défense qu'il a pour soy-mesmes, si loing de luy qu'il seroit mort avant l'arrivée du médecin, quand bien la volonté dud. s"" roy de Navarre y seroit disposée, dont il ne se fault asseurer pour bazarder tout sur ung si foible appuy, comme en ung coup de dé; que, quant à ce qui touche la personne dud. S' duc Casimir, il se sentoit, comme son tuteur, obligé à sa défense, et, comme son bon parent et amy très affectionné, à s'employer pour sa conservation , mays qu'il estoit bien empesché pour luy-mesmes et se préparoit pour ung affaire d'importance qui l'occuperoit ailleurs. Pourquoy le seul moyem qu'il luy sembloit rester pour sa conservation au milieu des tonnerres, quiestoient prestz d'esclater, estoit queled. s"" duc de Bouillon demeurast bien résolu de suivre le chemin de feu mons'" son père : n'offenser personne, ne retirer en son petit estât aulcuns qui puissent donner subject de plainte et sur tous des gens de guerre de party contraire aux entrepreneurs, garder bien ses places et ne prendre party ny s'obliger à personne quelconque ; qu'en se gouvernant ainsy led. s' duc espéroit avoir tousjours moyem d'adoucir par l'entremise de ses amys quelques petites aigreurs qui pourroient survenir, comme il n'y a si sage qui no choppe, mays (jue faisant aullrement il estoit sans double cju'il

ruineroit et luy et toute sa maison ; qu'à cet effect led. s"" duc le priolt de prendre bien garde à l'humeur de ses serviteurs, recongneust ceux qui presteroient l'oreille à quelque party et leur ostast toute charge, en laquelle ilz pourroient apporter de l'inconvénient à ses affaires, empeschant en somme ses serviteurs de tenir aultrc chemyn que luy, ou, s'ilz le vouloient faire, leur donnast congé; que c'estoit en somme le conseil et advis que led. s' duc, son tuteur, avoit jugé nécessaire de luy donner en sa jeunesse, laquelle le pourroit esmouvoir à faire aultre chose, mays qu'il s'en donnast bien garde ; protestant, quant à luy, que si en se gouvernant aultrement mal luy arrivoit, il ne luy en pourroit imputer aulcune faulte.

Ce jeune prince, n'ayant pas encores beaucoup d'expérience aux affaires du monde, se trouva fort estonné d'ouyr tel discours, et, bien que sa jeunesse feust fort difficile à persuader de demeurer coy et paisible en sa maison, si recongneut-il avec grandz remerciemens aud. s"" duc et à moy que c'estoit le vray conseil qu'il debvoit suivre. Et désira que j'en feisse pareil discours encores une fois à luy, en la présence de madame sa mère et de mons"" le comte, son frère S ausquelz l'affaire touchoit comme à luy ; et pour ce envoya appeller led. s"" comte. Et soubdain qu'il fut venu me print par la main et, parlant aud. s"^ comte son frère, me mena en la chambre de madame sa mère, de si bonne façon, qu'il ne parut poinct que ce feust pour affaire. Et entrez que nous feusmes, après avoir parlé en l'oreille

1. Jean, comte de La Mark, né en 1564, mort sans alliance en 1587, conduisant l'avant-garde de l'armée des reîtres.

à madame sa mère, elle donna commendement à la damoiselle d'Osquerke' de faire retirer tous ceux fjui estoient en sa chambre. Et lors estans seulz, led. s"" duc de Bouillon mist es mains de madame sa mère les lectres dud. s"^ duc Casimir, qu'elle leut et bailla aud. s' comte son filz pour lire, et tost après led. s"" duc de Bouillon me pria de réitérer les poinctz de ma charge, comme je fei de mesme ordre et en pareilz termes ; et prins subject de leur déclarer les advis plus particulièrement que je n'avois faict jusques à la recherche dud. s' duc par mess""^ de Guyse, à cet effect que led. s"" duc m'avoit chargé de dire comme de moy-mesmes, mays quant au conseil je leur diz que je n'y pouvois rien adjouster. Lad. dame reprint lors les lectres et les baisa, louant Dieu de ce qu'il avoit mys au cueur de feu mons*" son mary ung si prudent conseil de choisir led. s" duc Casimir pour tuteur à ses enfans, qu'il leur i'aisoit ofïice de père et à elle de mary de les advertir de si bonne heure d'ung si grand orage et du moyem d'obvier à ce qu'il n'en arrivast aulcun inconvénient à ses enfans ny à leur petit estât ; qu'elle et eux l'en remercioient et vouloient remercier très humblement par leurs lectres, à la première occasion que j'aurois d'y dépescher, et luy en demeureroienl très obligez toute leur vie, recongnoissans particulièrement en moy, qui en avois prins la peine, une bonne affection qu'elle et ses enfans n'avoient pas mérité de moy, mays que j'advisasse en quoy ilz nie pourroient faire plaisir et je congnoistrois en elVecl

1. La demoiselle d'Osquerke est signalée plus loin comme gouvernante de la princesse de Bourbon.

qu'ilz ne seroient poitict ingratz ; et, puisque j'avois charge de demeurer en leur ville et de les advertir aux occasions, que je les veisse souvent et leur feisse part de ce que j'apprendrois, que de leur costé ilz regarderoient de bonne heure à disposer leurs affaires selon l'advis et conseil dud. s' duc. Et, si je voyois qu'ilz V oubliassent quelque chose, ilz me prioient de les en advertir librement et m'en donnoient la puissance et hardiesse, saichant l'affection que j'avois au bien de leurs affaires.

Après ces discours, je les suppliay de ne communiquer ma charge à personne, les asseurant que led. s' duc traictoit de grandz affaires, bien résolu d'avoir soing d'eux comme de ses enfans en tout ce qui passeroit par ses mains pour l'utilité de leurs affaires. Ainsy le soir estant venu, led. s"" duc me ramena soupper avec luy et après soupper me feist conduire en mon logis, duquel je deslogé dès le lendemain et prins logis en la ville.

Et tost après, je dressay une lectre aud. s"" prince, mon maistre, en termes couvertz, plaine d'asseurance des poinctz qu'il m'avoit commendé, à l'effect desquelz on travailloit incessamment, dont j'avois veu faire les dépesches et dressé les instructions moy-mesmes. Et m'estois rendu en ce lieu pour y séjourner et tenir la main de près à toutes choses, signamment^ à ce qui s'y doibt traicter pour luy, dont j'ay jecté les fondemens par une aultre négotiation, bien que cela ait esté ung peu différé , à cause d'une aultre ouverture que j'ay trouvé en avant, à mon arrivée, au lieu d'où je viens,

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