Charlotte de la Trémoille
sèment de crédit, moyems et auctorité, pour faire pancher la balance du costé où il se joindra, a désiré, pour n'oublier aulcun office de son amitié, que je luy feisse encores ceste recharge avec ses lectres de créance.
Les aultres lectres connues estoient pour le faict de ses bagues, desquelles j'avois empesché la vente, comme il m'avoit commendé, par le respect des lectres que son amy en avoit escript au magistrat de la ville oîi elles sont, en espérance d'avoir bientost le moyem de les retirer et les luy porter, s'il mesnageoit bien l'occasion du gentilhomme qui doibt parler à luy, et de faire plus que cela ; que ses créanciers de Strasbourg s'en estoient retournez bien marriz, sans rien faire; que tout le mal qu'il y a en cet affaire de ses bagues ne provient que de Banos, qui, de ministre estant devenu banquier, aux despens de ses bagues, brouille tout et veult tirer d'ung sac deux moustures. Et quant aux nouvelles, qu'il doibt avoir entendu comme tout va mal en Flandres et que Dieu a faict beaucoup pour luy de n'estre chargé de la lieutenaiice misérable du duc d'Alençon. Et, quant à la personne du prince d'Orenge, qu'il a payé la faulte qu'il a faicte d'avoir mesprisé luy et son amy, pour appeller le duc d'Alençon, qui est cause de sa ruine, n'ayant rien tant recherché que sa mort en l'entreprise d'Anvers ^ ; que les Espaignolz disent touthault que, bien que Dieu
1. Lo 17 janvier 1583 le duc d'A.njou avait essayé par surprise de se rendre maitre de la ville d'Anvers ainsi que de quelques autres villes ilamandes. Voyez la note 3 de la page 105. On conserve dans la collection Dupuy (vol. 158) une curieuse lettre de Bodin, datée du 21 janvier 1583, sur cet événement.
ait faict esvanouyr les entreprises du roy et de son frère', si en auront-ilz bientost la revenge, au double pour le moings, car la vérité est que tout est conclud avec ceux qu'ilz ont gaigné dans le royaume, et que j'ay veu à Francford les colonelz assemblez pour adviser à faire leur levée ; mays que tout cela se dissipera pour son regard et se convertira en sa grandeur, s'il se peult accommoder avec le gentilhomme de Guyenne, au poinct sur lequel il le sentira et recherchera principalement.
Ayant dressé ceste dépesche-là, je fei partir mon homme le premier de may et luy fei prendre son chemin par Chartres, pour sçavoir Testât des affaires de nostre maison et pour ce que le chemin est plus couvert. Et pendant son voyage je dressay mon équippage pour partir incontinent après son retour, me doubtant bien que led. s' duc Casimir me retiendroit près de luy, pour si peu de temps qui resteroit à monter à cheval après sa capitulation. Et visitant souvent led. s*" duc de Bouillon, à son mandement, je le faisois resouvenir de regarder à ses affaires pour Clèves, afïin que tout feust prest pour la S^ Jehan, d'aultant que je n'espérois pas retourner; ce qu'il m'asseuroit de faire. Me faisant part des advis qu'il
1. Henri III n'épargnait rien pour éloigner de lui tout soupçon de complicité dans les entreprises de son frère en Flandre. Peu de jours après la Folie d'Anvers, il envoya l'évêque de Vannes au duc d'Anjou pour lui conseiller de retourner en France, et au duc de Parme pour décliner toute responsabilité dans le coup de main du 17 janvier. La minute originale de l'instruction confiée à l'évêque de Vannes est conservée dans le f. fr,, vol. 3396, f 26.
avoit de France et Flandres, il me communiqua certain affaire de quekjue grande somme à luy deue par les Ijourgeois de Liège, a cause du l'eu s"" cardinal de La Mark*, son prédécesseur, évesque dud. lieu, pour apprendre de moy si en cela il pourroit être favorisé dud. s"^ duc.
Je luy conseillay de faire mémoyres bien amples de toutes choses, touchant ce cartier-là, et que je n'oublierois rien de ce qui se pourroit exécuter, selon son désir; que, si nous passions l'eau, peult-estre feroit-on quelque chose avec ceux de Liège, mays que le principal poinct, auquel je voyois qu'il ne pensoit pas, estoit que, si pendant les armes dud. s"" duc il arrivoit quelque accident au duc de Clèves, prince d'Empire, n'ayant enfans masles'^' ny frères, regarder à faire valoir en sa personne les droictz et privilèges des fiefz masculins et principaultez d'Empire, qui vont tousjours aux masles, excluans les femelles, et qu'estant ceste coustume invétérée et observée de tout temps,
i. I']vrard de La Marck, fils de Robert !<='■, duc de Bouillon, et do Jeanne de Marli, élu évèque de Liège en 1505 et cardinal, s'était d'abord mis sous la protection de la France et servit fidèlement Louis XII et François I"". Mais en 1518, uni à Robert de La Marck, son frère, il passa au service de l'Espagne et contribua à l'élection de Charles-Quint à l'empire. Il mourut à Liège le 16 février 1538.
2. Le duc Guillaume de Clèves eut deux fils : l'ainè, Charles- Frédéric, mourut à Rome le 9 février 1575; le second, Jean-Guillaume, qui lui succéda, fut d'abord évèque de Munster, puis obtint du pape l'autorisation de se marier après la mort de son père; il mourut le 25 mars 1G09 sans laisser d'enfants, bien qu'il ait eu deux femmes. On voit par ce passage des Mcmoircs de La Iluguerye que, dès l'année 1583. on ne pensait pas qu'il fut en état d'avoir une postérité.
à icelle ne pourroit préjudicier ce qui avoit esté traicté par le feu duc Guillaume avec rempcM^eur Charles V''^ pour le retour de ses estatz, ny le traicté secret qu'on prétend estre faict en faveur des masles descendans des filles à faulte d'hoirs masles directz; que led. s"" duc de Bouillon portoit le nom et les armes plaines de la maison de La Mark-; et, en estant issu en droicte ligne, y avoit droict de succession, selon lad. coustume, principalement'^ au prince d'Aremberg ', qui ne procède que d'une fille, issue de La Mark ; que c'estoit le principal poinct auquel pensoit led. s"" duc Casimir, quand il Tavoit adverty par moy de penser à ses affaires, comme je l'avois bien recongneu, sans m'en parler ouvertement, d'aultant que cela doibt venir de luy; que je serois d'advis, soubz son bon plaisir, d'en faire faire une consultation secrète à Paris par quatre fameux advocatz et en avoir leur advis par
1. Charles-Quint, après le traité de Yenloo, accorda à Guillaume, duc de Clèves, la main d'une de ses nièces, Marie d'Autriche, fille de Ferdinand, roi des Romains (17 juillet 1546). En faveur de ce mariage il concéda par lettres patentes aux futurs époux, s'ils n'avaient que des filles, le droit de les faire héritières de « tous fiefs, principautés, comtés et pays, fiefs du Saint-Empire, ï Une copie de ces lettres est conservée à la Bibliothèque nationale (f. fr., vol. 3175, fol. 145).