‹ Mémoires inédites (volume 2)Chapitre 54 sur 84 · Descouverture, découverte · texte numérisé non relu

Descouverture, découverte

bien que plusieurs s'enquissent de moy, où j'estois, que je faisois et pourquoy je Tavois envoyé, ausquelz il respondoit que c'estoit pour les bagues ; ce qui ne contenta pas les curieux, qui en estoient en grand soupçon, lequel alla jusques au roy de Navarre par le moyem de ses espions, sans touteffois avoir peu asseoir aulcun jugement jusques à ce que led. s'" duc feust en armée; qui luy feist croire qu'il y avoit de l'intelligence entre luy et mon maistre, laquelle à son acoustumée il interprétoit tousjours à son préjudice et en augmentoit sa mauvaise volonté envers luy, quelque respect et honneur que led. s"^ prince luy portast, et nonobstant l'extrême patience qu'il avoit de se voir par luy despouillé de l'autliorité qui luy avoit esté solennellement donnée par eslection et privé de la congnoissance des affaires, spécialement de la court, où il avoit de secrètes confidences ; qui fut cause que led. s"" prince commenda à mon homme de partir ainsy inopinément pour éviter surprise.

Je laissay reposer le cheval de mon homme huict jours. Et cependant pressay la dépesche dud. s"" duc de Bouillon, qui estoit trop long et mal servy en la recherche de ses affaires, dont enfin il me donna ung mémoyre, duquel l'article principal estoit celuy dont je luy avois faict ouverture, lequel comprenoit toutes choses et demeuroit couvert sans expresse déclaration, et me délivra ses lectres et de sa mère avec mille asseurances de recongnoistre tant de bons offices de moy. Il feist partir aussy devant moy le s"" de Schélandre-Videbourse ^ , pour aller en Glèves visiter le duc

1. Robert de Thin, baron de Schelandre (Mémoires de la Ligue,

et ses amys, sans luy avoir rien déclaré du secret ny du voyage dud. s"" duc Casimir, que led. Videbourse apprint depuis et en advertit son maistre, qui le sçavoit mieux que luy, ce qu'il ne sçavoit pas, mesmes ce qu'il faisoit en Clèves.

Et ayant prins congé desd. s' et dame de Bouillon, je party de Sedan le xii® juing, affm d'estre près dud. s"" duc Casimir avant l'arrivée de ses colonelz. Et arrivay le xvi® à Lautern, où je le trouvay de loisir, luy présentay les lectres de mon maistre et les miennes , qui en estoient l'interprétation, que je luy t'ei entendre; dont il fut très joyeux, mays ne s'en pouvoit touteffois asseurer, me disant ces mots : « Vaille que vaille, nous ferons nostre debvoir envers luy; et, s'il manque à soy-mesmes, à son dam, la pelotte sera recuillie par aultres! »

Je luy présentay aussy les lectres desd. s"" et dame de Bouillon, luy faisant voir le mémoyre qu'ilz m'avoient délivré, duquel n'entendant pas l'article dernier remis sur moy, je luy déclaray; et lors il me deist : « Voilà comme on se rencontre quelquefois en ses jugemens; c'estoit là le seul subject qui m'avoit meu de vous charger de ceste créance ; à bon entendeur il ne fault qu'ung mot. » Je répliquay que si j'en eusse ouvert le propos aud. s"" duc de Bouillon ny luy ny les siens ne s'en faussent pas ad visez, a II fault,

t. III, p. 565), gouverneur de la ville et du château de Jamets, combattit avec vigueur la Ligue et arrêta au siège de Jamets, en 1589, toutes les forces du duc de Lorraine. La Noue le considérait comme un des meilleurs capitaines du parti du roi de Navarre (Amyraut, Vie de La Noue, p. 321). L'épithète Videbourse est un surnom, dont nous ignorons l'origine.

deist-il, excuser la jeunesse ; nous nous gouvernerons en cela, selon le temps ; et si tost que j'auray advis de mes colonelz qu'ilz seront en cliemyn, nous les irons attendre à Freidelzheim , et faictes bonne mine. Je vous feray seoir au hault bout de la table, près de moy, et serez souvent avec moy en ma chambre, et serez cause que j'auray cent mille florins de bon marché d'eux, dont je vous recongnoistray, leur faisant entendre que vous avez charge, comme il est vray, de venir vers moy pour y attendre les derniers commendemens,afïinde succédera ceste guerre de Golongne^ Hz vous congnoissent et vous ayment ; vous me servirez beaucoup pour jouir d'eux. » Et, me voyant en chemin avec luy sur des chevaux travaillez. « Je vous en veux, deist-il, donner d'aultres » ; qui me servirent bien avec ung aultre roussin qu'il me donna depuis en Glèves.

Estant arrivez à Freidolsheim, le xx®, et y attendant lesd. colonelz, il receut advis de Lautern qu'il y estoit arrivé ung gentilhomme françoys seul, qui avoit affaire à luy ; et pour enseigne feist dire que c'estoit celuy qui estoit la dernière fois venu avec Malroy. Et led. s'" duc y envoya Beutterich qui l'amena à Freidelzheim, où il luy deist qu'il luy vouloit faire carhousavec ses colonelz et moy, sans nous congnoistre l'ung l'aultre ; car, à la vérité, je le vey plusieurs fois et ne le congneu poinct. Il estoit seul et avoit laissé son homme en chemin, de sorte qu'on ne pouvoit rien apprendre de luy que par luy-mesmes. C'estoit ung

\. La guerre de Cologne est la guerre doctorale. Voyez la note de la p. 214 et le récit de La Huguerye, p. 247 et suiv. 2. Faire carroux, boire.

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homme de belle apparence et sage en ses propos. Il fut bien esbahy, après avoir faict sa charge, quand led. s"" duc luy deist qu'il le désiroit traicter en bonne compaignye; qu'il ne craignist rien, il ne seroit congneu de personne; qu'il me verroit, mays que je ne le congnoissois poinct; et qu'il luy feroit voir la response sur le poinct du gentilhomme de Guyenne ; dont il fut fort aise, estant une partye de l'occasion de son voyage, affin d'y donner ordre de nostre part pour y disposer led. s"" prince et facihter la négotiation, avec ce que led. s"" duc a voit désiré son retour en ce temps-là, pour voir ses préparatifz et s'en servir à advancer l'affaire par le moyem de ses armes ; et pour ce luy deist qu'il luy feroit voir des compaignons de bonne volonté, qui ne demandent que playe et bosse. Ce gentilhomme, sage et accort, fut bien aise de voir ce mesnage et y demeura volontiers, estimant, sur les termes où il en estoit avec led. s"" duc Casimir, qui estoit fin et mectoit toute pierre en œuvre, que ce seroit une bonne nouvelle à son maistre d'entendre que ce prince, avec lequel il estoit sur le poinct d'estraindre une grande confidence ^ feust si prest de monter à cheval et faire des effectz dont il peust tirer prouflfit; ne saichanl pas, comme il ne sccut jamais, pourquoy c'estoit, car en Alemaigne on traicte les affaires avec ung grand et profond silence. Nous estions souvent à la table près l'ung de l'autre, mays je ne le peu jamais rccongnoistre. J'avois aultresfois imaginé La Seurre, serviteur secret du duc de Guyse, comme

1. C'est-à-dire avec lequel il était sur le point d'entrer en

affaire intime.

MÉMOIRES DE LA HUGUERl'E. 231

on me l'avoit figuré; et me disoit-on qu'il commençoil desjà à voyager par l'Alemaigne pour le service de son maistre; mays je ne pouvois juger que ce teust luy, car il avoit mine d'ung gentilhomme de bon lieu et bien versé aux affaires.

Ainsy nous passasmes le temps jusques au jour S' Jehan ; et le lendemain ses colonelz et reittermaistres arrivèrent pour la cavalerye seulement, car led. s"" duc pourvoyoit d'ailleurs à ung fort régiment d'infanterie alemande qui feist monstre de 4500 hommes; d'ung régiment de ^000 harquebuziers françoys, soubz la charge du s"" Beutterich, qui changea lors sa plume en une espée et fut cause qu'on appella ceste guerre doctorale; et ung pareil régiment de Walons, que le commissaire Schregel ^ n'ayant peu obtenir, l' Alemand taschoit de commender; avec ung aultre régiment françoys du s"" Thomas de Créange '. Les deux premiers jours se passèrent en bonne chère; et puis ilz vacquèrent à leur capitulation, laquelle, voyans lesd. colonelz ce gentilhomme et moy, acceptèrent sans difficulté telle qu'il pleut aud. s*" duc, en espérance d'estre récompensez aux estatz et soldes estrangères ; dont il les repaissoit. Sur quoy, me congnoissans de

1. Schregel, capitaine allemand, faisait partie de l'expédition des reîtres en France, en juillet 1587. C'est lui qui sauva les restes de l'armée allemande, après le combat d'Auneau (Mémoires de la Ligue, t. Il, p. 228). Yoyezle t. III des Mémoires de la Huguefye.

2. Thomas, comte de Créange, capitaine d'origine allemande (Lettres de Henri IV, t. IX, p. 40), avait levé ce régiment en France, malgré la défense du roi. Un ordre de Henri III, daté de juin 1583, lui défend expressément toute levée afin de ne pas donner prétexte aux ennemis de l'électeur de Cologne de lever des troupes à leur tour (F. fr., vol. 3304, f. 108).

longtemps familiairement, ilz taschèrent à me sentir; mays j'avois la bouche faicte en sorte qu'ilz jugèrent que je ne leur voulois descouvrir ma charge, de laquelle ilz n'estoient pas importuns enquesteurs, comme les Alemandz sont sages es affaires d'aultruy; et, plus je ne disois mot, plus se persuadoient-ilz que j'estois envoyé pour (iaire leur levée, comme ilz m'avoient tousjours veu employé en tel cas. De l'aultre gentilhomme ilz ne peurent jamais rien sçavoir. La capitulation estant faicte et signée, ce fut à boyre aux santés de noz maistres, où personne ne fut espargné ; et y fut led. gentilhomme pris, ne s'estant jamais trouvé à telle teste, qui fut passée en joyes de toutes sortes, à l'alemande. Et puis on leur délivra leur enritgeld. Et s'en allèrent faire diligence, aflfin d'estre à la monstre-place, à la fin d'aoust.

Et, après le partement desd. colonelz, vint trouver led. s"" duc le marquis Jac(|ues de Baden ', jeune prince qu'il avoit choisy pour le nourrir soubs luy aux armes. Et c'estoit, à la vérité, ung jeune prince qui promettoit beaucoup de luy ; et ne recongnoissois rien en sa personne, sinon qu'il estoit ung peu superbe, humeur que je sçavois de longtemps mal propre à gouverner led. s"" duc, qui aymoit surtout la douceur et familiarité. Et touteffois, espérant de le dresser, il luy donna sa lieutenance générale avec une cornette de cavalerye près de sa personne, comme led. s"" duc avoit sa hauffanen avec une reutfanen près de luy ; de sorte tju'il

1. Jacques de Bade, second fils de Charles, marquis de Bade- Dourlach, et d'Anne de Veldentz, devint marquis d'IIochberg et se fit catlioKque. 11 épousa Elisabeth de Culeiubourg, dont il n'eut qu'une fille, et mourut le 7 août 1590.

estoit asseuré d'avoir 6000 chevaux et 1 0000 hommes de pied, avec canon et munitions suffisantes à Bonne, en l'arsenal de l'Électeur; lequel il en advertit incontinent par homme exprès, affin de l'asseurer de son secours aud. temps, l'exhortant à bien garnir cependant ses places. Et, pour mon regard, m'ordonna, comme j'avois préveu, de demeurer près de luy pour le service de son entreprise en toutes occurrences.

Et, quant à ce qui touche l'aultre gentilhomme, il me compta qu'il luy avoit dict qu'il avoit traicté avec luy en prince alemand qui ne faict poinct le fin, luy avoit voulu taire voir cet affaire, qui en engendrera ung aultre de plus grande importance, luy deist-il, et faire voir davantage la response de mon maistre, affin qu'on congneust qu'il marchoit rondement et ne failloit poinct à ses promesses; ce qu'il faisoit tant plus volontiers en l'affaire que menoit ce gentilhomme pour ce qu'il congnoissoit en deppendre les choses qu'il aymoit le plus, le repos de la France, la grandeur de mon maistre, qu'il appeloit son frère, et l'asseurance de la maison du maistre dud. gentilhomme, à laquelle il avoit de l'obligation dès sa jeunesse ; suivant les discours de première conférence sur cet affaire ; priant son maistre par luy de faire de mesmes, de son costé, et tenir ce chemyn de patience, plus propre aux affaires de ceste quahté qu'une risqueuse précipitation, et de faire diligenter la négotiation de Guyenne, comme il avoit, de sa part, disposé celui auquel le pacquet s'adressoit; s'asseurantque si leurs trois testes se pouvoient une fois couvrir d'ung chapperon (ce sont les propres termes), avec les asseurances promises, il n'y aura opposition qui vaille ; que celuy qui

prétend au devant de mon maistre, est si mal et avec le party, qu'il veult qu'on croye qu'il tient, et avec tout le monde, qu'il ne trouverra guères de gens qui le suivent ; qu'il asseure son maistre qu'il l'a veu prest de monter à cheval, avec 8000 chevaux et 10000 hommes de pied, pour se préparer à tels jeux par ung affaire qui est en sa main, affin d'estre d'aultant plus prest pour ung aultre affaire qui l'avoit mené icy; pour lequel il luy deist que, les choses prenans fin comme elles avoient esté commencées, il doubleroit, au besoing, ceste levée; et, pour establir toutes choses selon les traictez, il n'y avoit authorité qui luy survint qui l'empeschast d'y aller en personne, avec 20000 chevaux et 20000 hommes de pied, douze canons et les munitions requises, dont il advanceroit les fraiz, moyennant bonne asseurance, à son contentement, atFin de ne perdre poinct temps à chercher argent et de relever ses amys des submissions désadvantageuses qu'il leur convient faire pour en trouver à plus grandz qu'eux, qui les vouldroient après gourmander et disposer de leurs affaires à baguette.

Ce fut la dépesche de ce gentilhomme, lequel, au partir, voulant monter à cheval me print par la main en m'escartant^ ung peu, me deist qu'il voyoit en ce prince beaucoup de choses conformes à l'humeur de son maistre, qui seroit joyeux d'entendre ce qu'il luy a rcspondu; et quant à moy, qu'il ne m'avoit jamais congneu que ceste fois, sinon par réputation, en ayant ouy souvent parler à son maistre et à d'autres ; qu'avec le temps et les affaires je le congnoistrois aussy pour

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