‹ Mémoires inédites (volume 2)Chapitre 56 sur 84 · Asseurance, sécurité · texte numérisé non relu

Asseurance, sécurité

Pour quoy led. s*" Beutterich fut commendé de partir et faire diligence; et led. s"" duc alloit en divers lieux, où il estoit besoin^, pour estre soustenu et favorisé en ceste entreprise.

Et, à cet effect, il me pria, sur l'cslection desjà faicte du duc de Parme pour cstablir ung aultre archevesque, esleu par le chappistre de Golongne, de la maison de Bavière ^ , de dresser ung mémoire , en forme de discours, tendant à fin de représenter et faire bien congnoistre aux princes protestans l'attentat du pape contre la liberté d'Alemaigne-, appuyé du support et connivence de l'Empereur, à l'effect de, soubz couleur de ceste guerre, avec l'intelligence des évesques du Rhin qui menaçoient tout hault de se mcctrc en protection d'Espaigne "^ , donner subject au duc de Parme , estranger choisy pour commissaire de l'exécution des volontez du pape, au grand mespris de tous les princes d'Empire, d'eslargir les frontières du Pais-Bas, jusques au plus hault du Rhin qu'il pourroit, aux despens de ceste frontière d'Empire. Ce que je fei

1. Ernest de Bavière, fils d'Albert V et d'Anne d'Autriche, fille de Ferdinand I", né, le 17 décembre 1554, évêque de Frisingen en 1565, de Hildesheim en 1573, de Liège en 1581, fut investi par l'assemblée des chanoines des dignités d'archevêque et d'électeur de Cologne. Il mourut le 7 février 1612.

2. A la nouvelle du mariage de l'archevêque de Cologne avec Agnès de Mansfeldt, le pape Grégoire XIII avait fulminé contre lui une bulle d'excommunication. Une copie de cette bulle, datée du mois d'avril 1583, est conservée iÀ la Bibliothèque nationale (F. fr., vol. 3336, f. 71).

3. C'était pour éviter ce danger que le roi de France, par une lettre confidentielle, du 25 octobre 1583, adressée à l'électeur de Hesse, se proposa comme médiateur entre l'électeur de Cologne et ses sujets (Bommel, ///.</. de Ilcsfic, 1835, t. V. p. 571).

avec si prégnantes raisons et considérations que, en ayant esté envoyé coppies à tous les princes protestans, ilz eurent la puce en l'oreille ; et, oultre les asseurances qu'ilz avoient jà donné aud. s"^ électeur de Colongne de le maintenir, ilz promirent aussy que si les forces du cercle du Rhin, conduites par led. s"^ duc Casimir, ne suffisoient, ilz le feroient suivre des cercles voisins et fortifier de telle sorte qu'il auroit moyem de venir à bout de ceste entreprise et d'empescher bien l'Espaignol de se prévaloir de ceste occasion au préjudice de la frontière de l'Empire.

Et, sur ceste occasion, me demandant led. s"" duc Casimir mon advis sur la procédure de ceste guerre , je fuz tousjours d'opinion de la faire lentement et de laisser enjamber l'Espaignol jusques sur la Mozelle ^ , pour tirer artificieusement l'effect de ceste promesse des princes, et, avec une grande force, le rechasser et son arche vesque nouveau, et establir led. s"" Electeur, ce que led. s"" duc avec ses seules forces ne pourroit pas aiséement faire contre une armée espaignole aguerrie , joinct les difficultez du passage du Rhin et le hazard d'ung combat, comme je luy disois à toutes occasions.

Led. s"" duc trouvoit mes raisons pertinentes et s'accordoit à faire ceste guerre contre l'Espaignol, en forme de défensive, garnir et défendre bien les places de l'Electeur et tenir l'aultre bord du Rhin, devant

\ . Le duc de Parme soutenait la cause d'Ernest de Bavière et avait offert le secours de ses armes (De Thou, liv. 76, 1740, t. VI, p. 230). Avant de commencer la guerre il envoya le prince d'Aremberg au sénat de Cologne avec de nouvelles offres de service (ibid., liv. 78, p. 331 à 352).

Bonne, libre avec sa cavalerye, pour faire venir à Bonne les vivres et munitions de tous costez et de là les distribuer où il seroit besoing, tirant ceste guerre en longueur, et souffrir souvent l'Espaignol faire ses advances vers la Mozelle, en advertissant lesd. s""^ princes à toutes occasions.

Et d'ailleurs j'estois d'advis que, par le comte de Mœrs^ lequel tenoit le party dud. Electeur, il feist envers les Ilolandois, par communication secrète de ce dessein, qu'il/ ne feissent pas tout ce qu'ilz pourroient bien faire contre l'Espaignol, et dont peust ensuivre une diversion, et, en le laissant faire insolemment en ceste frontière, servissent à son intention, affin d'arriver à ce poinct de faire armer tous les princes protestans contre l'orgueil espaignol et la connivence des évesques, et, en asseurant Testât dud. s"" Electeur , les faire fondre sur les forces du duc de Parme (comme il advint contre l'orgueil du duc Charles de Bourgongne devant Nuz, en mesme climat, par la prudence du roy Loys XP de France, qui ne s'opposa pas aux effortz dud. duc, sur ceste asseurance qu'il romproit ses forces en Alcmaigne-) et les contraindre à se retirer, comme feist dom Joan d'Austria devant

1. Probablement Herman, comte de Nieuwenaër et de Meurs, qui avait épousé Madeleine de Nassau, fille de Guillaume de Nassau, père du Taciturne, et de sa première femme, Walpurge d'Egmont.

2. En 1574, Charles le Téméraire, maitre de la Gueldre, s"ètait jeté sur Cologne en se servant du nom de l'électeur, Robert de Bavière, contre les habitants. Il usa une magnifique armée, 60 mille hommes, suivant Ponterus, au siège de Neuss, défendue par le landgrave de Ucsse-Gassel et son frère Herman (Reruvi Burgund. libri sex, 1614, in-S", p. 414).

Namiir, abandonnant la campaigne et les places qu'il ne pouvoit conserver, desquelles, bien'que petites, on se serviroit pour amener les grandes à la nécessité * .

Led. s' duc approuva ceste procédure, la trouvant artificieuse et sans risque, propre à son intention. Et, en ayant prins résolution, il manda à Beutterich d'advancer avec son régiment, et voulut que j'en dressasse ung mémoyre, pour envoyer au comte de Mœrs, et, par luy, en instruire les estatz de Holande, affin de s'y conformer, estant le vray moyem de parvenir à ce qu'ilz ont tant désiré et pourchassé : d'armer l'Alemaigne contre l'Espaigne.

J'estois plus oultre d'advis de ne s'opposer au dessein de l'Espaignol sur la ville de Coulongne, duquel nous avions de bons advertissemens, affin que lad. ville, capitale de ceste frontière, pour la chastier de la faveur qu'elle portoit au party contraire aud. Electeur, tombant èz mains dud. Espaignol, fust comme ung toxin à tous les princes et villes impériales, la recouvrer et chasser l'Espaignol et passer oultre contre luy, selon les occasions ; ce qui fut aussy trouvé bon ; et me commenda led. s^ duc de luy en dresser des mémoires. Mays, comme je vei qu'il en vouloit advertir led. s"" Electeur, je luy remonstray qu'il n'estoit expédient, que ceste procédure luy pourroit abaisser le cueur, qu'il le falloit nourrir en espérance d'estre secouru et estably promptement et non pas de tirer artificieusement ceste guerre en longueur, et le laisser tremper en incertitude de ses affaires; pourquoy il

i. Allusion à la prise de Namur par don Juan d'Autriche (juillet 1577).

estoit aussy expédient de bien regarder comme on se gouverneroit avec led. comte de Mœrs, qui estoit amy dud. s"" Electeur et luy en pourroit descouvrir quelque chose de plain sault; qu'il seroit plus aisé d'en rendre par led. s"" duc led. s"" Electeur capable, quand ilz seroient en armes ensemble, et de luy en faire gouster l'utilité par les événemens. Aquoy led. sMuc se remist et pour ce surcist d'en communiquer aud. s*" comte de Mœrs, jusques à ce qu'on feust en l'armée ; et que lors, led. s'" Electeur s'en rendant capable, en feroit la négotiation avec les Estatz de Ilolande, plus efficacement que led. comte de Mœrs.

Et, quant à l'affaire dud. s"" duc de Bouillon, duquel il désiroit aussy sçavoir les moyems, je luy diz qu'il ne falloit rien esventer de cela, mays qu'en faisant ceste guerre lentement et avec artifice, il convenoit seulement regarder comme on se pourroit saisir secrètement des places plus importantes, affin de n'y trouver poinct de difficulté, si le cas y eschoit par quelque accident du duc de Clèves; qu'au duché de Bergues il n'y a poinct de places d'importance que celle de Zicburg^ qui est belle et en protection dud. duc seurement , mays qu'au comté de La Mark il y en a plusieurs assez bonnes; que c'estoit où il convenoit travailler; et, quant à Zicburg, encores qu'elle feust en protection dud. duc, si est-ce qu'estant une abbaye seulement, au devant de Bonne et à une lieue delà l'eauc, elle seroit preste pour une retraicte de ses forces delà le Rhin, y ayant, au dessoubz du tort de

1. Siegburg sur la Sieg, près de Bonn: l'abbaye, qui existe encore, a été transformée en un asile d'aliénés.

l'abbaye, une assez bonne petite ville; et cjue ce seroit bien faict de s'en saisir pour un^- préparatif de l'aftaire dud. s*^ duc de Bouillon et servir cependant aux affaires dud. s'' Electeur, et d'en chercher les moyems de bonne heure.

J'adjoustay encores que la longueur artificieuse de ceste guerre seroit propre à attendre en armes le temps des négotiations du gentilhomme qui est party de Freidelzheim et de celles que je luy avois dict pour mon maistre; ce que led. s'" duc deist estre vray. Et recongneut ceste procédure estre fort propre à toutes choses, excepté en ung cas de son particulier qui le pourroit r'appeller; mays je répliquay qu'il pourroit jusques à son retour en laisser la charge au marquis de Baden. Et led. s"" duc ne me descouvroit pas ce poinct touchant son particulier et ne m'en parloit qu'en termes généraux; et, encores que j'en sceusse quelque chose que le s'" Beutterich m'avoit dict, si est-ce que je luy fei aussy sur cela une response générale: qu'il luy conviendroit , estant pressé d'aller à ses affaires particuliers, laisser led. s*" marquis de Baden son lieutenant général, avec bon conseil, pour suivre et exécuter lesd. résolutions, et, à cet effect, bien dresser ce prince au commendement de l'armée et le rendre capable de la confidence requise.

Je diz davantage que ceste guerre ainsy menée, et, par cet artifice d'intérest, les princes protestans, embarquez contrel'Espaignol, l'empescheroientbien d'exécuter ses desseins sur la France, qui est le plus grand poinct d'estat et plus important tant au repos de la chrestienté qu'à la conservation de la liberté germanique; et que, par ce moyem, il retiendroit plus faci- II 16

lement ceux qui ont naguères envoyé vers luy le gentilhomme à Freidelzheim pour la grandeur de mon maistre. Ce que led. s"^ duc advoua, et, tout ainsy bien considéré, résolut de tenir ceste forme artificieuse de guerre convenable à ses forces, qui n'estoient capables d'afronter celles du duc de Parme aguerries, saichant comme il en estoit pris au feu duc Christophle, son frère, à la bataille de Moch, bien qu'il feust le plus fort en nombre; et, qu'en ce faisant les affaires dud. s"" Electeur se porteroient assez bien, gardant le bord du Rliin, au devant de Bonne, et les duchez de Westphale et d'Engern, qui demeuroient delà le Rhin en son obéissance ; et qu'avec bonnes garnisons on défendroit les places sur le Rhin, faisant tomber par ce moyem les forces de l'Espaignol en l'hyver, qui seroit proche, pour les faire retirer aux garnisons; pourquoy la diligence du régiment dud. s"" Beutterich estoit nécessaire pour garnir lesd. places, et qu'il y debvroit desjà estre arrivé, de crainte que les Espaignolz préviennent et se saisissent de quelques places desgarnies; et, quand on ne feroit aultre chose que de défendre bien les places et le passage du Rhin, que ce seroit beaucoup.

Et pour ce que led. s"" duc Casimir et tous les aultres princes et villes protestantes du cercle du Rhin avoient désiré que led. s"" Electeur feist préalablement une déclaration des justes causes qui Tavoient meu à faire ceste réformation et changement, alTin d'assoir sur icellc le juste fondement de leurs armes, avant cjue de la mectre sur la presse, il en envoya ung original signé de sa main aud. s*^ duc Casimir, laquelle luy sembla contraire à ce qu'il avoit tousjours csjK'ré que led.

MÉMOIRES DE LA irUGUERYE. 243

s' Electeur feroit pareille profession quç luy, estant son intention d'estendre sa confession en Allemaigne, le plus que pourroit, à rexemplc du feu électeur Fédéric, son père ; pourquoy il la voulut réformer sur ce poinct-là. Auquel effect il me la communiqua et, m'en demandant mon advis, je fuz d'opinion, comme fut led. s*^ Beutterich, que lad. déclaration estoit faicte selon que la guerre et entretènement d'icelle pour la conservation dud. s"" Electeur le requéroit; que led. s*^ duc estoit seul prince de sa profession, que tous les aultres princes et villes estoient protestans, que de la plus grande partye deppendoit le plus grand secours, sans lequel bien asseuré il ne falloit rien espérer de ceste guerre pour les affaires dud. s"" Electeur, ayant affaire à une armée espaignole, de laquelle la solde est ordinaire^ et que luy seul n'y pouvoit suffire; que si tost que ceste déclaration , telle qu'il la vouloit réformer, tomberoit es mains des princes protestans, il est sans doubte qu'en hayne de sa confession, qu'ilz ont en horreur, ilz quicteroient la partye et abandonneroient led. s^ Electeur.

Et, contre ceste considération, ce prince, ainsy nourry par feu son père, remonstroit qu'il y hazardoit plus que tous les autres, y employant sa personne, sa vie et son crédit envers ses colonelz avec sa bourse ; qu'il ne vouldroit monter à cheval pour establir ceste confession, laquelle s'il pouvoit il changeroit du tout en Alemaigne. Et en demeuroit là résolu. Sur quoy je prins la hardiesse de luy répliquer que, si telle estoit son intention , il ne luy estoit pas honorable d'entrer

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