‹ Mémoires inédites (volume 2)Chapitre 58 sur 84 · Avalci', descendre en aval · texte numérisé non relu

Avalci', descendre en aval

Rhin, passer. Et desjà, bien que trop tard, à mon advis, led. régiment marchoit pour s'embarquer, comme il feist, environ la my-aoust. Et descendit le Rhin passant partout, nonobstant les canonades, harquebuzades, basteaux de guerre, feux artificielz, pour brusler leurs batteaux, et tous aultres empeschemens quelconques jusques à Bonne. En quoy faisant et tousjours depuis led. s"" Beutterich (bien qu'on appellast à son occasion ceste guerre doctorale, comme auparavant on en avoit appelle une aultre cardinale^), feist néantmoings ce que aultres plus expérimentez cappitaines n'eussent osé entreprendre. Et, estant suyvy de bons cappitaines et soldats, y fut blessé en une cuisse, d'une harquebuzade , devant Guningswinter ^ , que le chappistre avoit aussy prins, delà le Rhin, au dessus de Bonne, qui en estoit fort incommodée, comme Lentz, où led. s*^ Electeur fut mal servy; car, s'il eust bien gardé ses places delà le Rhin, l'armée arrivant les eust conservé, et, en faisant teste à l'Espaignol, asseuré lesd. duchez de Westphale et d'Engern; mays led. s"" Electeur, n'ayant jamais pratiqué les armes, estoit assisté seulement du baron Charles, son frère, qui n'en avoit pas aussy beaucoup d'expérience.

Qui fut cause que led. s"" duc Casimir, avec l'advis

\. Les historiens du xvi» siècle appellent guerre cardinale une campagne que le cardinal de Lorraine, évêque de Metz, dirigea, dans la première moitié de 1565, au nom de certaines lettres patentes qu'il avait reçues de l'empereur, contre Pierre de Salcède, gouverneur de Metz et représentant du roi. Lenglet-Dufresnoy a réimprimé dans le tome VI des Mémoires de Condé (in-4, 1743, p. 135) un très-curieux pamphlet du temps sur cette guerre.

2. Kœnigswinter, ville située dans la partie supérieure de l'archevêché de Cologne, au bord du Rhin.

de ceux qui estoient près de luy, comme le baron de Dhona et moy, print résolution de s'advancer jusques à Freidenhourj^ ' , de la maison du comte de Nassau, frontière du duché de Bergues, à une grande lieue par delà Siegen^, affin de faire haster ses colonelz, qu'il en advertit et qui marchoient desjà, où il séjourna environ quinze jours, en ung pais appelle Zurland'^, qui est à la vérité bien aigre et stérile. Et là peu à peu le vindrent trouver ses colonelz, faisant passer leurs reistres, avec lesquelz il communiqua ce qu'il avoit délibéré de la guerre, lesquelz louèrent fort son conseil, luy représentans chacun colonel ce qu'il en avoit traicté avec son prince, en prenant congé, et qu'ilz les avoient tous laissez en bonne volonté, selon que led. s"" duc les en avoit adverty, en partant de Freidelzheim, par petitz mémoires qu'il leur en avoit baillé, et qu'oultre la conformité de religion le poinct d'estat qui leur estoit communiqué aigriroit merveilleusement Icsd. princes; que c'estoit le plus grand coup que led. s"" duc Casimir peust et deust faire que de laisser advancer l'Espaignol en caste frontière pour engager lesd. princes. Et, me voyant prez de luy : « Voilà, deist-il, l'homme qui en a dressé les mémoyres. »

De Freidenbourg, led. s"" duc alla à Bonne, où led. s"" Electeur l'attendoit. Et pendant que les reistres s'assembloient es villages de la plaine , au devant de

1. Freudenberg, dans la partie du Westenvald qui appartenait à la maison de Nassau (Cercle du Haut-Rhin).

2. Siegen, dans le Westerwald, sur un ruisseau du morne nom, appartenait à la maison de Nassau.

3. Suderland ou Surland, un dos trois cantons de la Westphalie.

lad. ville, pour faire leur monstre, comme ilz feirent, led. s"^ duc communiqua amplement avec led. s"^ Electeur, lequel ne manqua jamais de chose qui feust en sa puissance et mist tout à la discrétion dud. s"" duc, qui ne tarda guères à mal enfourner cet affaire, en se laissant aller, à la poursuitte du s"" de Lenty*, bon gentilhomme françoys, lequel, ne recongnoissant pas bien sa portée, le pressoit de luy donner la place de mareschal de camp, suivant la promesse qu'il en prétendoit avoir dud. s' duc, lorsqu'il feist donner au s"" de Vasage, son filz, une compaignye au régiment dud. s"" Beutterich. Lequel j'adverty assez que c'estoit ung coup de partye, et qu'ung mareschal de camp conservoit ou ruinoit une armée; que ce bon gentilhomme-là estoit plus propre à resjouyr led. s"" duc, ignorant du tout les partyes requises en telle charge. Lequel me respondit que je sçavois bien qu'il n'alloit en ceste guerre ny de combat ny de rencontre, seulement de garder les places delà le Rhin et le costé du Rhin vers la Westphale ; que led. s^ de Lenty en auroit le nom, qu'on ne se reposeroit pas sur luy de la charge ; qu'il avoit tiré ceste promesse de son maistre inter pocula; lesquelles estoient si asseurées que, de solliciter son maistre au contraire, il aymeroit mieux commettre ung crime de lèze majesté; qu'il sçavoit bien que led. s'" de Lenty n'estoit pas cappitaine et ne congnoissoit ny le pais ny la langue et ne sçavoit rien d'alemand, sinon bien boyre; mays que son maistre désiroit, et led. s"^ de Lenty l'en avoit requis, que je

1. Le s. de Lenty, gentilhomme français, resta au service de l'électeur palatin. En 1594 il remplit une mission auprès du roi de France {Lettres de Henri IV, t. IV, p. 194).

prinsse tousjours mon logis avec luy, pour quelquesfois luy resveiller l'esprit en son debvoir; que sans luy le mareschal de camp alemand feroit entièrement la charge.

Estans sur les lieux et en armes, je pressay tousjours l'exécution du premier conseil, que l'on mist la plus grande partye de l'infanterie dans les places, pour les bien défendre et faire tomber l'Hespaignol en l'hyver, qui le feroit retirer, choisir de quatre régimentz alemandz, françoys et valons deux mille bons harquebuziers et les mectre à cheval, pour accompaigner la cavalerie, mectre pied à terre, au besoing, courir les bordz du Rhin pour le conserver et en empescher le passage à l'Espaignol, et faire porter des vivres et munitions dans les places , laissant en chacune garnison quelque peu de cavalerie pour faire des sortyes; faire ung fort devant Bonne , pour conserver le passage, comme il fut faict, et ung grand amaz de batteaux pour passer l'armée de là l'eaue, à la faveur de Bonne, quand besoing seroit, et que, courans ainsy la campaigne, nous rafraischirions les places de vivres et munitions et tiendrions tout delà le Rhin en subjection , asseurant aud . s"" Electeur ses duchez de Westphale et d'Engern. Pressant tousjours qu'on regardast aux moyems de se saisir du fort de l'abbaye de Zcibrich, pour commender tout le duché de Bergue et en tirer des vivres, je répétois souvent ceste leçon, pour ce que je voyois qu'on l'oublioit, promenant la cavalerie et infanterie delà l'eaue, sans raison et sans effect; dont led. s*" duc commença à concepvoir quelque mescontentement en son esprit, ne trouvant pas les moyems qu'il avoit espéré près dud. s"^ Electeur,

auquel toutcfîois je leur avois dict de bonne heure qu'il ne se falloit pas attendre.

D'aultre costé les gens de guerre, voyans le temps couler et leur solde faillir, sans rien faire, s'ennuyoient. Et l'Espaignol, du costé de Colongne, soubz la charge du comte d'Aremberg * , conseillé par le s"" Baste ^, albanois, saisissoit tout ce qu'il pouvoit, et, ne trouvant pas l'empeschement qu'il avoit craint de ceste armée, achemina son dessein sur lad. ville de Colongne mesmes, laquelle il tenoit desjà comme bloquée par le chasteau de Carpen^ et les places de l'Electeur qu'il avoit pris alentour. Et, regardant de la serrer de plus près, du costé de delà le Rhin, et, pour avoir le passage de lad. ville, s' ad visa de prendre une bonne et forte abbaye au bourg de Duitz*, au devant de lad. ville, n'y ayant que le Rhin entre deux, laquelle ilz fortifièrent, au possible, en toute diligence, qui estoit une forme de citadelle sur lad. ville; de laquelle ilz se rendirent tellement maistres, en tenant toutes les advenues tant par eaue que par terre, qu'il n'y pouvoit rien entrer ny sortir qu'à leur discrétion, ayant mis des batteaux de guerre au hault et au bas de la

1. Charles de Ligne, comte d'Aremberg, fils de Jean de Ligne (t. I, p. 237, note 1), épousa, le 4 janvier 1587, Anne de Groy, tille de Philippe de Groy, duc d'Arschott. Son dévouement à la cause espagnole le fit désigner comme gouverneur général des Pays-Bas en cas de mort du comte de Mansfeld. Il mourut le 10 juin 1616 (Gachard, Correspond, de Philippe II, t. II, note).

2. George, comte de Basta, colonel d'un régiment de cavalerie albanaise, au service de l'Espagne, puis de l'Autriche, né à Naples, mort en 1613. Il a publié quelques écrits.

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