Deutz, vis-à-vis de Cologne, sur le Rhin
rivière, de telle sorte que le Magistrat de ceste belle et grande ville d'empire, n'ayant pas eu l'esprit assez ouvert pour le recongnoistre de bonne beure et l'empescber, l'apperceut seulement à l'effect et aux incommoditez que leur apportoit la perte de leur liberté et traffiq ordinaire, voyant une forte citadelle bastie audevant de leur quay et les batteaux de guerre ausquelz il faloit demander licence de passer la rivière.
Le Magistrat et habitans de lad. ville, n'ayant le moyem d'y remédier et considérans que, d'une plainte qu'ilz feroient à l'Empire, le fruict seroit long à venir, et qu'on leur eust peu respondre qu'ilz avoient imprudemment faict de laisser entrer l'Espaignol à la sollicitation du chappitre, qu'ilz debvoient recognoistre pour espaignolizé, et regardant de tous costez où ilz pourroient avoir recours pour estre promptement secouruz, ilz furent contrainctz de s'en adresser aud. s"" duc Casimir et aud. s'" Electeur, leur promectant à cet effect vivres et munitions et une bonne somme de deniers pour estre délivrez de ceste citadelle, se persuadans que c'estoit aultant le service de l'Electeur que de leur ville.
Contre laquelle négotiation je fei une remonstrance aud. s"" duc, luy donnant à entendre que c'estoit au contraire ce qu'il avoit deu désirer, que les aflaires commençoient à venir au poinct que je luy avois prédict, qu'il falloit laisser sentir le mal plus avant à ceux de Colongne, leur remonstrer le tort qu'ilz avoient faict à l'Empire et à eux-mesmes de favoriser les desseings des Espaignolz et des chanoines espaignolizez et donner courage à lad. ville d'en faire sa plainte non à l'Empereur, car ilz n'y gaigneroient rien, mays aux
villes, leurs confédérées, à ce que toutes ensemble en dressent leur plainte non aux électeurs ecclésiastiques et suspectz en ceste matière, mays aux électeurs séculiers et princes protestans, les supplians, au nom et pour le bien de la liberté de l'Empire, dont ilz sont ung membre, les vouloir secourir promptemcnt, qu'aultrement ilz estoient en évident danger d'estre contrainctz de recepvoir l'Espaignol dedans leur ville, qui leur donneroit le moyem d'assubjectir tout au dessoubz et au dessus et à joindre les Pais-Bas à la Bourgongne, aux despens des princes, villes et estatz qui sont entre deux ; leur offrir argent et moyems pour lever gens de guerre à cet effect; que c'estoit la résolution du premier conseil tenu à Lautern , sur l'ouverture que je leur en fei, prévoyant cet accident; que Dieu luy envoyoit ceste occasion à soubzhait pour attirer les forces de l'Empire sur les bras de l'Espaignol et que c'estoit ung gaing de cause et l'asseurance des affaires dud. s"" Electeur, auquel j'en parlay si amplement qu'il recongneut la vérité de mon discours, me disant que c'estoit ung gentil et subtil conseil.
Mays ung gros présent qui fut faict à Beutterich, lequel, fault que je le confesse de luy qui estoit mon amy, estoit extrêmement avare, et aud. s"" duc, son maistre, qui l'estoit encores plus, leur feist passer par dessus ce bon et salutaire conseil qu'eux-mesmes avoient approuvé, me disans que, s'ilz laissoient tomber lad. ville de Colongne es mains de l'Espaignol, il en arriveroit comme de Metz, Thoul et Verdun, et que toutes les forces de l'Empire ne la recouvreroient pas et y viendroient trop tard, et, qui pis est, que ce seroit le vray chemin d'asseurer à la maison d'Aus-
triche tout Testât de Glèves, en suite et vertu du traicté du feu duc Guillaume avec l'Empereur Charles, au préjudice dud. duc de Bouillon, pupille dud. s"" duc Casimir, de la ligne masculine, de la maison, nom et armes dud. duc de Clèves, et, en tout cas, au préjudice des prétensions de plusieurs princes d'Empire et nonmément du duc de Neubourg*, cousin dud. s"" duc Casimir, à cause de leurs femmes, et au grand péril et dommage de Testât palatin, lequel, par ce moyem, deviendroit frontier du roy d'Espaigne. Ung bel esprit n'a jamais faulte de raisons pour colorer son dessein.
Je répliquay au contraire plusieurs raisons suffisantes : « Mays quand bien ainsy seroit, disois-je, si fauldroit-il , au chemyn que vous voulez prendre, traicter d'aultre façon, regardant à Tadvancement du party que vous tenez, et à faire restablir led. s"^ Electeur en son siège, au milieu de lad. ville, la faire déclarer de son party comme de son archevesque, sauf ses droictz et liberté impériale, asseurer une ayde de vivres et munitions et du passage au devant d'elle et à la faveur de ses murailles, toutesfois et quantcs que bon sembleroit ausd. s" duc et Electeur, et traicter de toutes choses requises à renvoyer TEspaignol d'où il est venu, comme ceste ville feist du temps du duc Charles de Bourgongne et contre ses desseins, au siège de la ville de Nuiz. » A cela ilz furent contrainctz de prester l'oreille, à la sollicitation dud.
1. L*hilippe-Louis de Bavière, duc de Neubourg, né le l*"" oct. 1547, épousa le 27 sept. 1574 Anne de Clèves, seconde fille de Guillaume, mariage d'oii il tira ses droits à la possession du duché lie Clèves. Il muurut le 12 août 1614. Voyez la note de la page 2"2-2.
s' Electeur par mon advis, pour le moings, puisque pour une avarice ilz mesprisoient le plus salutaire conseil. Mays, comme ilz sentirent de lad. ville qu'elle vouloit demeurer en sa liberté et neutralité, ilz laissèrent le premier et le second advis, prindrent le présent, allèrent assiéger le fort de Tabbaye de Duitz, le prindrent et rasèrent, et, en ce faisant, ruinèrent le plus beau dessein du monde. Et ne fut jamais dict sans cause que l'avarice faict plus de mal à ung cappitaine que l'ennemy mesmes. Beutterich avoit l'esprit bon et gentil, mays peu de prouffit luy faisoit tout oublier. Et fault que je die de ce prince-là* comme j'ay dict de mon maistre, que jamais serviteur n'aprocha de ses affaires qu'il ne feust tost après attaché à ce vice, mays cela provenoit de luy-mesmes et pour luy complaire, et non de mon maistre aussy, qui haïssoit le vice de ses serviteurs. Et par ce vice feist led. s"" duc Casimir une aussy grande playe en ceste affaire, comme par vice semblable il feist en capitulant avec mon maistre pour la levée de l'armée de l'an 1 576, au préjudice du mariage de sa seur et de sa propre maison, en se servant de l'avarice du docteur Weyer, lors son conseiller, comme j'ay dict cy-dessus.
Dès l'heure que je vei sortir la garnison espaignole du fort de Duitz par composition, je diz au marquis Jacques de Baden, lieutenant général : « Adieu les affaires de l'Electeur de Golongne, nous voicy en l'hyver, nous retournerons d'où nous sommes venuz et le laisserons là. Il eust mieux valu luy laisser faire
i. Ce prince-là est GsisimiT de Bavière. — Mon maistre est le prince de Condé.
^fS'ê MÉMOIRES DE LA HUGUERYE.
ses affaires, à sa mode, que de le précipiter aux armes, n'en vouloir pas suivre les reigles et raisons et l'abandonner. » Ce que je disois de pitié que me faisoit led. seigneur Electeur. Quand, ayant bien digéré mon advis et rccongneu l'utililé évidente d'icelluy, voyant prendre le chemin du tout contraire par avarice, les larmes luy tombant des yeux, « Je voy bien, deist-il, mons*" mon amy, parlant à moy, que je suis perdu. » Je répliquay que je l'avois tousjours ainsy préveu , estant d'opinion de luy laisser tenir le chemyn de la douceur et prudence, qui estoit long mays de succez infallibie. Et luy conseiliay que, sur ce point, pour son salut, il feist ung tour; qu'il empescliast la démolition du fort qui estoit basty sur sa terre, le fortifiast davantage, y mist une bonne garnison et que par le moyem de ce fort il feroit de lad, ville de Colongne tout ce qu'il vouldroit et en tireroit de grandes commoditez.
Il en rechercha led. s"" duc qui le trouvoit bon; mays Beuterich, qui s'estoit par présent obligé à le faire raser, deist (jue si on le laissoit entier, si tost que son maistre seroit retiré, il seroit reprins sur led. s' Electeur et feroit les mesmes maux. Je diz que ce n'estoient pas maux, et, passant plus oultre, que c'estoient les biens qu'il avoit recongneu et approuvé luy-mesmes, avant qu'entrer en ceste gueire. Mays je n'y gaignay rien ; l'avarice n'a poinct d'oreilles; et confesse qu'avec raison on appelle ceste guerre doctorale, car elle fut gouvernée à la fantasie d'ung docteur, qui aymoit l'argent plus que toutes choses. Je vey faire les festins et joyes sur le bord du llhiu, joignant led. fort razé, de la prise et démolition d'icelluy.
et diz qu'on se resjouissoit de la ruine dud. s' Electeur, qui ne sçavoit où il en estoit, me disant qu'il eust voulu luy avoir cousté beaucoup et qu'il m'eust congneu il y a ung an.
C'est tout ce qui fut exploicté en ceste belle guerrelà; et depuis on ne feist aultre chose que remonter le Rhin jusques à Bonne , entrant dans les chasteaux du duc de Glèves et y prenant chevaux et tout ce qu'on y trouvoit. Et sur l'advis d'une indisposition qui survint aud. s"" duc de Glèves, je fei resouvenir led. s'' duc de l'affaire du duc de Bouillon ; mays on eut aussytost ad vis de sa convalescence. Et montant ainsy le Rhin, on alla jusques à Cuniwinter, qu'on feist mine de vouloir forcer; mays ceux de dedans qui avoient desjà soustenu l'effort de Beutterich, qui y avoit esté blessé, ne s'en estonnèrent guères.
Et , comme je vei , au commencement d'octobre , qu'il faisoit desjà bien froid, monter plus hault le Rhin et par les boys aller jusques audessus de Lentz, soubz couleur d'assiéger ung chasteau qui tenoit fort là auprès, je me doubtay qu'on avoit quelque advis et qu'on commençoit la retraicte soubz ceste couleur, encores qu'on menast deux pièces de canon exprès. Et n'ayant rien faict aud. chasteau, après avoir séjourné en ung aultre fort proche, nous descendismes en la plaine et vinsmes loger à Romerdorff*, belle abbaye audessoubz du chasteau d'Erembrestein^, voyant sur l'aultre bord du Rhin l'armée espaignole qui montoit comme nous pour nous empescher de
1. Romersdorf, au-dessous de Coblentz, aune petite distance du Rhin, près de Neuwied.
2. Etirenijreitstein, ciiàteau fort sur le Rliin, près de Coblentz.
faire aulcun effect, comme à la vérité nous ne feismes rien que beaucoup de mal au comte de Sein', auquel le régiment dud. Beutterich brusla ung beau et grand bourg, où j'estois logé chez le ministre, et eu bien de la peine à garantir mes chevaux du feu.
En ceste plaine fut pris le s' de Buhy~, qui estoit au régiment de Créange, venant de son cartier, qui estoit audevant d'Andernacht, par quelques cavaliers eniiemys qui avoierit passé le Rhin, à la faveur d'une petite ville de l'électeur de Triefves", qui favorisoit l'Espaignol plus que les aultres de sa robe. Et congneusmes bien que led. Buhy avoit esté pris de guet a-pens et de son consentement, pour nous faire ung meschant tour, soubz couleur de ceste prise artificieuse, comme il estoit homme de mauvaise foy, non à la solde dud. s"" duc, mays dud. s"" Electeur, duquel il voyoit les affaires aller en ruine et en vouloit tirer prouffit. J'ay tousjours creu qu'il avoit résolu de me faire surprendre avec luy, comme saichant tous les secretz de nostre armée. Et de faict, estant led. Buhy
1. Lo comte de Sayn, de la maison de Wittgenstein, possédait une seigneurie sur un affluent du Rhin, entre îseuwied et Goblentz.
2. Pierre de Mornay, seigneur de Buhy, de Saint-Cler et de la Chapelle en Vexin, frère de Du Plessis-Mornay, devint successivement maréchal de camp, lieutenant général dans l'Ile-de-France, et chevalier des ordres du roi. Il prit une part importante aux négociations qui amenèrent la réconciliation des deux rois de France et de Navarre en 1589, et mourut en 1598.
3. Jean do Schomberg, archevêque et électeur de Trêves depuis la mort do Jacques d'Eltz (3 juin 1581). Il ontrotonait de bonnes relations avec le roi de France; mais pendant la guerre de 1587 il lui refusa l'autorisation de faire des levées dans son électorat (Lettre orig. du 17 juillet 1587; F. fr., vol. 331 i, f. 49).
venu disner au cartier de Beutterich et m'en voulant aller à Romersdorff, il ne cessa qu'il ne me menast avec luy; mays comme il veit qu'aprochant de lad. ville je laissay son chemin pour rebrousser à Romerdorff, il me rappella, me pressant d'aller en son Cartier. Et ne tut pas à ung demy-cart de lieue de moy qu'il fut prins par lesd. cavaliers, embusquez en une saulsaye près de lad. ville, où ilz l'attendoient ; et l'emmenèrent delà l'eaue avec eux, ce que je sceu avant qu'arriver à Romerdorff. Et en donnay l'advis aud. s"" duc, luy remonstrant sur cela qu'il convenoit changer de cartiers, qu'aultrement l'ennemy entreprendroit quelque chose, au préjudice de son armée, par la menée dud. s*" de Buhy, à la faveur de lad. ville, où l'ennemy passoit librement la rivière.
Je trouvay lors led. s"" duc plus joyeux que Testât de son armée ne méritoit; et me respondit en riant qu'il y pourvoiroit et changeroit de cartier, regardant Beuterich. Lequel, s'approchant de moy, me deist en l'oreille : « Ouy, vous dictes vray, il nous fault changer de cartier et nous en aller loger à Heydelberg. L'Electeur est mort^ ; il fault que mon maistre aille en diligence à Heydelberg, licencie et ramène son armée vers Francford ; et vous et moy irons avec mon régiment et le promènerons par le Palatinat sur les terres ecclésiastiques, jusques à ce que mon maistre soit estably. Et voilà le but et la fin de nostre guerre, deist-il. » Je répliquay que je m'en estois tousjours
\. Ludovic de Bavière avait épousé en secondes noces, le 2 juillet 1583, Anne de Frise, âgée de seize ans. Passionnément amoureux de sa femme, il mourut d'épuisement le 12 octobre suivant (De Thou, liv. 79, 1740, t. VI, p. 349), à l'âge de 44 ans.
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bien doublé. Et il me monstra celuy qui en avoit apporté l'advis, en poste.
Ainsy, après en avoir adverty et asseuré led. s"" électeur de Colongne, par gentilhomme exprès, de la nécessité de son partement et de son retour au printemps, avec promesse de négotier à cet effet tout cet hyver, tant en France qu'en Alemaigne, luy recommandant surtout de bien garder cependant ses places, dès le lendemain, de bon matin, on feist sonner les trompettes et acheminer l'armée vers Hacquenbourg\ ville du comte de Sein, où il laissa les deux canons de l'Electeur, que nous avions mené jusques là avec nous. Led. s'' duc s'en alla au devant en diligence, et l'Espaignol passa le Rhin pour nous suivre; et n'y gaigna rien, sinon que, faisant peur aud. comte de Sein de piller sa ville, il luy feit rendre lesd. canons. Voilà la fin de la guerre de deux moys-^.
Pendant laquelle guerre, le s"" Haren, avec aultres depputez de Flandres, fut envoyé à l'instance du prince de Cimay " , en Alemaigne, pour solliciter le retour du s"" d'Embize ' , premier eschevyn de Gand , qui s'estoit retiré à Frankenthal , à cause de la hayne