‹ Mémoires inédites (volume 2)Chapitre 60 sur 84 · Hachenbourg dans la principauté de Nassau · texte numérisé non relu

Hachenbourg dans la principauté de Nassau

2. L'indiÛércnce des princes protestants d'Allemagne ruina la cause de Gebhard Truchsess. Ernest de Mansfeld se rendit maître de l'électorat et mit son adversaire en fuite. Après avoir erré en Hollande et réclamé inutilement l'appui du prince d'Orange et de la reine Elisabeth, Gebhard se fixa à Strasbourg; il y mourut on

3. Philippe III, sire de Croy, duc d'Arschott, prince de Ghimay, né en 1526, mort en 1595.

A. Jean d'Imbize (voy. plus haut, p. 26, note 2).

que luy portoit le prince d'Orenge^ Et passèrent exprès par l'armée dud. s"^ duc pour luy en parler, qui remist cela à la discrétion dud. s"" d'Embize ; lequel, s'estant laissé persuader par lesd. depputez, qui le feurent trouver à Frankenthaî, de retourner en Flandres, se mist en cliemyn, et, passant par l'armée pour prendre congé dud. s"" duc et me disant aussy adieu, comme mon bon amy et avec lequel j'avois négotié à Gand, de jour et de nuict, de bons affaires s'il eust esté secondé, je ne luy respondy qu'ung mot : « Adieu pour toujours », ne pensant pas le revoyr jamais. Et me deist lors led. s"" Haren, en l'oreille : « Je vous prie ne dégouster poinct ce bon gentilhomme icy ; nous avons eu tant de peine à le tirer de Frankenthaî! Il fera encores ung grand service en Flandres avec mons"" le prince de Cimay contre le prince d'Orenge, et sera cause que led. s'" duc Casimir et vous aultres y viendrez encores une fois^. » Et nonobstant cela, je deschargé mon cueur et diz aud. s"" d'Embize : « Vous vous allez perdre; on se servira de vous pour faire une chose et puis après on vous laissera au bourbier. » Ce nonobstant, il continua son chemyn. Et eusmes

1. LaHuguerye, entraîné par sa haine pour le prince d'Orange, falsifie complètement les faits. Imbize et son complice, Pierre Dathene, ancien moine, deux démagogues vendus au roi d'Espagne, avaient usurpé à Gand un pouvoir qui visait particulièrement à entraver l'action du prince d'Orange. Guillaume n'eut qu'à se montrer pour retrouver sa popularité et mettre en fuite ces deux agitateurs (juillet 1579). Voyez Motley (Hist. de la fond, des Prov. tmies, t. IV, p. 348 et suiv.)-

2. Chassés de Gand par le prince d'Orange, qui commit la faute de leur sauver la vie, Imbize et Dathene s'étaient réfugiés auprès de Casimir et en avaient reçu une pension (Hoofdt, Hist. de la lutte pour l'indép. des Pays-Bas, t. XV, p. 135-150).

depuis advis qu'il avoit esté décapité à Gand*; grand argument de l'inconstance de la faveur de ce peuplelà, que j'avois veu adorer led. s' d'Enibize.

Led. s"^ duc Casimir, ayant festoyé ses colonelz sur une si bonne nouvelle, leur asseura qu'à ceste heure il auroit plus d'authorité que jamais pour les employer et faire payer de leurs debtcs , tant en France qu'en Flandres, et que bientost il seroit, comme il estoit desjà, recherché vifvement de tous costez. Et print congé d'eux et s'en alla en poste à Heydelberg; et Beutterich et moy demeurasmes avec son régiment, passasmes la rivière de ^lain au devant d'ung chasteau du landgrave George- et le Rhin àOpnheym; et, lors me laissant la charge, il alla trouver son maistre pour le servir en ung affaire de telle conséquence contre les princes nommez par le testament de son frère, s'ilz vouloient se remuer, me priant, comme avoit faict led. s' duc, de ne bouger dud. régiment, le promener et entretenir par les terres des évcsques et chappistres, soulageant les subjectz du Palatinat, pour cause, et faisant bonne chère jusques à ce que led. s"" duc feust receu à Heydelberg et eust receu partout les sermens des subjetz; ce que je fei. Et, à la faveur dud. régiment et de l'armée qui marchoit vers Francford, se retirant, led. s*" duc n'eut point de difficulté; et sans cela il en eust trouvé beaucoup. Et c'estoit l'affaire

1. Sur la fin d'Imbize et la trahison par laquelle il couronna sa vie, voyez les notes 2 et 3 de la p. '20 et les documents cités par Motley, t. IV, p. 509.

2. Georges I""", dit le Débonnaire, fils puîné de Philippe I", landgrave de Hesse, né le 10 septembre 1547, mort le 7 février

MÉMOIBES DE LA IIUGUERYE. 263

particulier dont il m'avoit souvent parlé en termes généraux et auquel il avoit tousjours tendu et pour lequel, sur le poinct de l'indisposition dud. s*" Electeur, son frère, il avoit armé, soubz couleur de l'affaire dud. s' électeur de Colongne, et aux despens d'aultruy et de son frère propre.

Pendant que j'estois occuppé en ceste guerre-là je fuz recherciié pour ung party de mariage à Sedan, lorsque j'y pensois le moings. Et, pour me faire promptement retourner, on m'escripvit par homme exprès, lequel print le chemyn de Liège et Golongne pour entrer en nostre armée; et, la trouvant sur sa retraicte, il nous suivit tant qu'il me trouva au Palatinat. Et m'ayant délivré mes lectres, je fuz joyeux d'avoir ce subject de demander congé, comme je fei par lectres. Mays led. s"" duc me pria d'avoir encores ung peu de patience et qu'il auroit tost faict ses affaires, ne me voulant laisser ainsy retourner, et que par moy (selon qu'il avoit promis à l'électeur de Golongne de négotier pour son secours en France, pendant qu'il négotieroit en Alemaigne), il vouloit advertir le roy de Navarre et mon maistre du succez de cette guerre, des entreprises des Espaignolz pour la conduite de leur dessein de la conjonction des terres de la maison d'Austriche, au grand dommage des princes voisins, et de l'accroissement de son authorité par la mort de son frère, les priant de se vouloir entendre et y employer avec luy pour conserver led. s'' Electeur et empescher les entreprises desd. Espaignolz; auquel effect, entretenant des forces françoyses et alemandes, ce leur seroit ung secours tout prest, au premier besoing; désirant aussy sçavoir de mon maistre ce qui

avoit succédé de la négotiation du gentilhomme de Guyenne, pour se gouverner selon cela, à ceste heure qu'il s'asseuroit d'estre plus recherché que jamais pour l'authorité (|ui luy estoit escheue; et qu'il désiroit que je prisse mon chemyn par Nancy vers led. s"" comte de Salm, avec lectres de luy pour luy représenter le succez de ceste guerre et l'intention desd. Espaignolz, affin d'y pourvoir en Lorraine; et de porter ses lectres aud. s"" duc de Bouillon pour luy rendre compte du soing qu'il avoit eu et auroit encores cy-après de son affaire, pendant que dureroit ceste entreprise, laquelle il ne vouloit pas abandonner, me dépeschaiit exprès à cet effect en Guyenne.

Je le remerciay de l'honneur qu'il me faisoit de se vouloir fier de moy d'affaire de telle conséquence, le suppliant d'avoir agréable qu'avant que faire ce voyage j'eusse loisir de regarder à ung honeste party de mariage qui s'offroit pour moy à Sedan et pour lequel on avoit exprès envoyé vers moy; ce qu'il m'accorda, me permectant d'y employer tout le reste de l'hyver, pour partir incontinent après Pasques, me commendant d'en dresser toutes les lectres, mémoyres et instructions et les dater de ce temps-là pour les emporter avec moy et argent pour mon voyage. Ce que je fei à loisir à \eydenfeldz et à Lautern, après le licenciement dud. régiment de Beuttericli. Et ayant tout receu de luy signé et cacheté, avec argent, je prins congé dud. s"^ duc, lequel me remercia de beaucoup de service que je luy avois faict, qu'en l'authorité où il estoit il avoit bon moyem de me recongnoistre, et que j'aurois tousjours part en son pain, comme il parloit, et serois tousjours quand je vouldrois le bien

venu en sa maison, où il me donneroit honeste moyem de vivre.

Et sur ce je party à la fin de novembre , et aliay droict à Nancy, où je présentay ses lectres aud. s'" comte de Saim; et luy discouru, à diverses fois, l'espace de deux jours entiers, tout le succez de la guerre de Golongne, par le menu, l'occasion de la retraicte dud. s"" duc, l'entreprise des Espaignolz, nostre dessein de les laisser faire, cet hyver, pour aigrir les princes protestans, à quoy travailloit de présent led. s"^ duc avec authorité, et m'envoyoit travailler en France ; ne voulant luy celer ce que mess" de Guyse ont traitté jusques à présent avec luy et à quoy il a preste l'oreille, pour le repos de la France, la conservation de ceste branche de la maison de Lorraine, à laquelle il est obligé, et le bien et honneur de mon maistre qu'il ayme comme son frère ; voulant à ceste fin les allier si estroictement que la division n'y puisse plus trouver de lieu, et s'estant faict fort de faire le mariage de mon maistre avec madamoiselle de Guyse ^ Il me remercya infiniment de telz secretz, dont il feroit son proufiît envers son maistre ; et, sur le poinct du mariage de mon maistre, il me deist à demy en cholère que son maistre avoit assez de filles pour donner le choix à mon maistre, en ce cas, n'estant pas raisonnable que lesd. s"^^ de Guyse taillent et rongnent ainsy de toutes choses, au préjudice de son maistre, vers lequel il tiendroit la main qu'il ne se laissast ainsy

I. Henri de Lorraine, troisième duc de Guise, avait épousé, en septembre 1570, Catherine de Clèves, veuve d'Antoine de Croy, prince de Porcian, et en avait eu cinq filles qui étaient encore en bas âee en 1583.

mener et l'advertiroit de tout à propos; désirant d'estre souvent adverty de tout ce qui se passeroit, pour servir au bien, à quoy il s'asseuroit que son maistre se rendroit tousjours facile, sans vouloir entrer en aulcune brouillerye; qu'il congnoissoit assez les artifices de mess" de Guyse, mays qu'on les empescheroit bien de faire tout ce qu'ilz vouloient. Sur lesquelz propos je ne luy célay rien de tout ce qui s'estoit passé, comme il m'avoit esté ordonné, estant led. s"" comte, amy confident dud. s"" duc et seigneur, désireux du bien et du repos. Et ayant prins congé de luy, qui ne me pouvoit laisser aller, il me pria de repasser par là et n'y faillir pas comme l'aultre fois. Et m'en allay à Sedan. Et, y arrivay le viij^ décembre 1583, où je présentay mes lectres aud. s"^ duc de Bouillon. Et, deux ou trois jours durant, luy discouru tout ce qui s'estoit passé tant en ceste guerre qu'en ses affaires, l'autliorité en laquelle estoit parvenu led. s"" duc, l'intention d'icelluy de négotier tout cet hiver en Alemaigne et mon voyage pour cet effet; que j'avois veu ung jour son affaire en bon train, sur une indisposition du duc de Glèves, duquel la guérison nous feist cesser, mays que, prenant alliance avec l'ennemy de l'électeur de Golongne, la niepce duquel, seur du marquis de Baden*, il espouse, led. s"" duc au retour le respecteroit encores moings et yroit plus chaudement en ses affaires ; que je luy en dirois des

1. Plnlip])0. marquis de Bade, fils de Philibert, marquis de Bade, tué à la bataille de Moncontour, fut élevé sous la tutelle du duc de Bavière qui rétablit la religion catholique dans le marquisat de Bade. Il mourut sans enfants le 17 juin 1588 à l'âge do 29 ans. Ses Etats passèrent à son cousin Christophe de Bade.

nouvelles à mon retour de Guyenne environ la S' Jehan, ayant affaire cet hyver. Et il nie deist qu'il alloit aussy à Paris, où il avoit affaire et d'où il m'escriproit souvent. Estant deschargé de telz affaires, je traictay et concludz le mariage, pour lequel on m'avoit escript, avec une fille de feu mons' de La Marsilière*, s"^ de Grangemenant et Moulins et conseiller au grand conseil, ce que je fei, tant pour l'honneur et alliance de ceste bonne maison, qu'en espérance que cela pourroit servir à engendrer quelque confidence entre le s^ de La Marsilière, secrétaire d'estat du roy de Navarre, qui estoit oncle de ma femme, et moy, pour faire de bons affaires ensemble.

Et cela faict, le xv« janvier 1584, j'employay le reste de l'hyver à mes affaires et à minuter les discours que je debvois faire aud. s"^ roy de Navarre et à mon maistre, selon qu'il m'avoit esté ordonné parled. s'^duc, tuteur et administrateur de l'Electorat et Palatinat, qui consistoient en plusieurs poinctz. Le premier estoit des deux fondemens de ceste guerre de Colongne, l'ung descouvert, tendant à la conservation de l'Electeur de Colongne, et l'aultre secret, tendant à ce que led. s"" duc se trouvast en armée, lors de la mort de l'Electeur palatin, son frère, pour empescher qu'en vertu de son testament troys aultres princes nommez en icelluy ne se peussent emparer des affaires et authorité de la maison palatine, au préjudice de luy, auquel de droict cela appartient.

Le second poinct estoit de la résolution prise pour

1. La Marsilière, seigneur de Grangemenant et Moulins, conseiller au grand Conseil, était frère de la Marsilière, secrétaire d'État du roi de Navarre. Yoy. la note de la page 390 du tome I.

la conduite de ceste guerre en telle lenteur qu'avec le fondement des affaires dud. s"" électeur de Colongne, les entreprises des Espaignolz sur ceste frontière d'Empire, desjà auparavant par eux tant escornée, peussent irriter les princes protestans jusques à les fiaire armer contre eux, comme il advint contre le duc Charles de Bourgongne à Nuiz, et auquel effect led. s"" duc les avoit artificieusement faict monter jusques à Confluence*, par la connivence de l'archevesque électeur de Triefves ; ce qui avoit esté cause qu'au préjudice de ce dessein touteffois led. s*" duc avoit prins et rasé la citadelle de Duitz, bastie et occuppée par les Espaignolz, pour la crainte de la perte de Colongne, sans grande espérance de la retirer de leurs mains, et de leur en voir faire ung magazin de guerre, trop proche des frontières de sa maison.

Le troysiesme, qu'estant led. s'" duc bien adverty des desseings desd. Espaignolz sur la France par intelligence avec la maison de Guyse, comme il le sçavoit du chef de ceste maison, négotiant avec luy, il avoit jugé que ceste guerre venoit fort à propos pour entretenir une armée preste à secourir led. s"" roy et mon maistre, travailler et empescher si bien l'Espaignol de ce costé-là avec la Rolande, qu'il n'eust loisir ny moyem de s'employer en France; que la mort de l'Electeur palatin, son frère, de laquelle il n'y avoit que trop d'apparence, et l'hyver l'avoient contrainct de licencier ses forces, après avoir donné ordre à la deffense des places dud. s"" électeur de Colongne, pour venir en toute diligence à Heydelberg, et avec

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