‹ Mémoires inédites (volume 2)Chapitre 69 sur 84 · Pomponne de Bellièvre (t. I, p. 364, note) fut envoyé par · texte numérisé non relu

Pomponne de Bellièvre (t. I, p. 364, note) fut envoyé par

des amis et intelligences pour sa conservation au besoing. Et peu après S. M. me mena en sa sale de lauriers, où il voulut encores ouyr de moy, en présence du secrétaire Du Pin, les plus pregnantes particularitez de ceste guerre de Coulongne, de l'importance de laquelle tombant d'accord avec moy, aussy grande à la France et à luy qu'à S. A. et à l'Alemaigne, il me deist que, quand il n'iroit que du particulier de S. A., il n'y vouldroit rien espargner et encores moings pour l'utilité commune aux deux nations et à tous deux, si estroictement alliez et confédérez.

Je le suppliay d'y adviser donc et résouldre en bref de quelz moyems il pourroit ayder pour nourrir ceste guerre. Sur quoy S. M. me respondit qu'il voudroit pouvoir bien faire entendre au roy tout ce que je luy ay dict; que S. M. peult estre se trouverroit disposée à favoriser ceste entreprise; que led. s' de Belièvre estoit près de luy, par lequel il en pourroit faire une bonne dépesche au roy. Je répliquay qu'il n'estoit ny bon ny besoing d'en advertir si promptement le roy; mays qu'après avoir disposé les moyems de renouveller l'armée , quand elle seroit en campaigne, les cffectz exhorteroient plus le roy que les discours et paroles; que lors il seroit libre à S. M. de

Henri III au roi do Navarre pour le déterminer à reprendre sa femme après le fâcheux éclat que le roi lui-même avait donné au départ de la princesse (voyez la note 3 de la page 16-2). La Huguerye fixe avec plus de précision qu'aucun autre historien du temps la date de cette mission. Une partie de la correspondance de Bellièvre et d'autres pièces relatives à cette atïaire sont conservées en copie dans la collection Brienne (vol. 295) et en originaux dans le fonds français ivol. 4736 et 15891).

juger lequel seroit le meilleur ou de le communiquer au roy ou de ne luy en poinct parler ; mays pour le commencement qu'il me sembloit dangereux, joinct que je n'en avois poinct de charge et doubtois que cela ne seroit pas agréable à S. A., qui m'avoit seulement commendé d'exhorter de sa part S. M. de contribuer à ceste entreprise en telle proportion qu'il en pouvoit tirer d'utilité, et que le plus secrètement qu'il le pourroit faire seroit le meilleur; que le s^'deBelièvre estoit une créature de la royne mère, laquelle estoit favorable à la maison de Lorraine et ne leur celoit rien*; que S. A. mesmes n'avoit pas trouvé bon, pour le secret et diligence, que je traictasse de forces avec S. M., mays seulement d'argent, comme S. A. et led. s"" Electeur traictent en Angleterre, saichant bien où prendre les forces convenables à ceste entreprise ; suppliant S. M. d'avoir agréable que de mon creu je luy remonstre qu'y ayant vingt ans ou environ que sa maison a receu plusieurs notables secours et faveurs de S. A. et aultres princes de sa maison et de l'Empire, il appartient grandement à ses affaires, proches à esclorre, de faire voir sur ma proposition une prompte et favorable inclination de S. M., laquelle y procédant au contraire lentement et froidement pourroit recepvoir cy-après en ses propres affaires pareil et peult estre pire traictement; ce que S. M. receut de

1. Depuis que la reine Catherine avait l'assurance que Henri III n'aurait point d'enfants, elle n'épargnait rien pour faire tomber la couronne, en cas de mort du roi, sur la tête de son petit-fils, Charles de Lorraine, au préjudice du roi de Navarre. Voyez les détails donnés par Lestoile dans son Journal à la date du 30 juillet 1585 (édit. ChampoUion, p. 188).

moy en bonne part, m'asseurant qu'il estoit de fort bonne volonté. Et estant, disoit-il, pressé de parler aud. s"^ de Belièvre, qui attendoit au bout de l'allée, il y adviseroit et en feroit traicter avec moi par Du Pin.

Lequel me receut en son logis, me remonstrant le peu de moyems qu'avoit lors S. M. , à cause des grandz fraiz qu'elle avoit faictz es affaires publiques. Je luy diz que cela seroit prins pour prétexte d'excuse et non pour vérité ; qu'il estoit expédient à son maistre d'employer son crédit. Mays sur le discours qu'il me feist des nécessitez de son maistre, je luy diz que je vovois bien qu'ilz me vouloient chanter la chanson de Beliè^Te: il n'y a poinct d'argent. Et me resouvenant de ce que j'avois dict à mon maistre, je diz aud. s"" Du Pin : « Vostre volonté est bonne, à ce que je voy, si vous aviez ou pouviez trouver argent ; je mectray S. M. hors de ceste peine et de toute excuse ; et, avec pouvoir de luy d'engager une de ses terres en Flandres ' , pour telle somme qu'il advisera de contribuer, S. A. se fera fort de la recouvrer. » Que S. M, estoit ung grand prince de 400 mille écus de rente, et S. A. n'en avoit pas le cart, et néantmoings, quand il estoit question de servir aux affaires de S. M. ou du public, il ne plaignoit pas une bonne somme d'argent, et, s'il no l'avoit en ses coffres, il la trouvoit sur son crédit. Que diroient S. A. l'Electeur de Colongne et tant d'aultres princes intéressez, si je reportois ceste excuse-là pour response?

1. Sur l?s terres de Flandre du roi de Navarre, voyez la note de la page 292.

Et lors, je l'exhortay fort vifvement à bien prendre garde à tout ce que je luy disois; que le roy, son maistre, estoit prest de tomber en une grosse guerre, en laquelle il auroit tout besoing d'estre secouru , et que, s'il faisoit peu de compte de secourir S. A. en cet affaire de Colongne , qui concerne non seulement le public de l'Empire au faict de la religion et de l'Estat et la seureté des affaires particuliers de S. A., mays encores plus les affaires de France et de S. M., je congnoissois l'humeur de ce prince alemand, qui marqueroit tellement ceste chasse qu'au besoing il s'en souviendroit. « Et que direz-vous, adjoustay-je aud. s"^ Du Pin, si S. A. seul peult donner ordre à cet affaire-là et qu'il vueille néantmoings faire preuve en si peu de chose de ce qu'il peut espérer de S. M. Souvenez-vous qu'il a esté recherché par voz ennemys, en sa médiocrité, et qu'il ne tiendra qu'à ung mot qu'il ne le soit encor plus vifvement, et que lors, recongnoissant en vostre maistre si peu d'amitié et de secours, veu tant d'obligation qu'il luy a du passé, il n'ait en la négotiation de ses affaires tant d'esgard au bien du service du roy, vostre maistre, et de toute sa maison qu'il a eu jusques à présent; ce que je vous diz non de sa part, mays comme serviteur de S. M. veu Testât où je sçay que ses affaires vont tomber. J'ay charge de demander argent, et néantmoings pour faciliter le bien j'ay trouvé ung expédient de me contenter d'ung pouvoir pour engager du bien dud. s"" roy en Flandres, jusques à la concurrence de la somme qu'il vouldra contribuer; remonstrez-luy bien, je vous en prie, comme j'ay faict, et tenez la main qu'il face son debvoir ; autrement je prévoy que vous aurez bien

tost tout loisir de regreter que vous ne m'avez ereu. » Ces propos luy fëirent tenir bride en main, et touteffois, comme si je les disois de mauvaise volonté, il me remist devant les yeux, comme en cholère, qu'il voyoit bien que je n'estois pas tant affectionné au service de S. M. comme je disois, et que c'estoit ce que plusieurs luy avoicnt voulu faire croire ; que je m'accommodasse entièrement à la volonté de S. M. et luy feisse service comme S. M. le désiroit bien fort, et luy en avoit donné charge de me le dire, et que j'en recepvrois ung grand honneur et advancement ; que S. M. recongnoissoit en moy, ce qu'il avoit tousjours creu, que je luy pouvois faire beaucoup de service, me déclarant lors bien particulièrement, du commendement exprès de Sa Majesté le faict de la reprise de la royne sa femme • , à laquelle il estoit contrainct de consentir, pour ne pouvoir seul suffire à la résistence'- ; que ceux de son party, ingratz de tant de faveurs et secours receuz de luy, avoient refusé de l'assister en cet affaire, non seulement particulier à S. M. mays aussy public, en conséquence en avoient respondu

1. Sur los circonstances du retour de Marguerite auprès de son mari, voyez la note 3 de la page 162. Lestoile est celui de tous les historiens du temps qui raconte avec le plus de détails ce curieux incident de la vie de la reine Marguerite. Voyez son Journal à la date du 8 août 1583 (édit. GhampoUion, p. 164).

2. Le roi de Navarre refusa longtemps de recevoir sa femme. Lestoile dit que Henri III l'y força par « lettres escrites de sa maiu avec paroles piquantes » {Journal, loc. cit.). Les documents du temps constatent que, s'il n'y eut pas d'ordres, il y eut au moins de longues négociations. Une lettre de Henri HI publiée par M. Berger de Xivrey semble prouver que la réconciliation apparente de Henri de Navarre et de Marguerite fut le prix d'une transaction [Lettres de Henri IV, t. I, p. 624).

ouvertement qu'ilz ne prendroient poinct les armes pour cela; quoy voyant Sa Majesté avoit désespéré d'estre secouru des princes estrangers, et se seroit laissé forcer à recepvoir la royne, sa femme, comme je verrois demain; que S. M. sçavoit bien que ceste action-là seroit particulièrement fort odieuse aux princes alemandz, vers lesquelz il avoit pour ce faict-là dépesché le s"" de Ségur-Pardaillan ' ; mays recongnoissoit que, si j'en voulois prendre la peine, ayant esté présent à la réception et en saichant les causes, je pourrois faire ung bon service au roy, son maistre, en persuadant à S. A. de me dépescher vers lesd. s"^^ princes pour leur en faire congnoistre la vérité, en traictant de l'affaire de Goulongne et d'aultres.

Je luy fei response que j'estois d'humeur de faire moings par authorité qu'aultrement; que je luy avois desjà dict et au roy que j'estois prcst de respondre à toutes calomnies; qu'il faloit accorder cela ou n'en parler plus, et que, recongnoissant de telles arrièreboutiques, j'aurois peu de subject de me mesler de leurs affaires, ayant assez de quoy m'employer

1 . Le roi de Navarre avait dépêché Ségur aux princes allemands au mois de juillet 1583 avec des instructions datées du 15 juillet (imprimées dans Goldast, Politica imperialia, in-fol., 1614, f. 1317) et du 18 juillet (Lettres de Henri IV, t. I, p. 535 et suiv.). Il lui envoya de nouvelles instructions au inois de février 1584 (ibid., p. 633). L'empereur, les rois de Suède et de Danemark, les électeurs de Saxe et de Brandebourg, l'archevêque de Magdebourg, les ducs de Brunswick, de Lunebourg et de Holstein, le landgrave de Hesse, le prince d'Anhalt, le comte de Nassau, les villes de Liibeck, de Hambourg, de Magdebourg et de Brème répondirent au roi de Navarre à la fia de 1583 ou au commencement de 1584. Leurs lettres sont imprimées par Goldast (loc. cit.).

ailleurs; et toutefîois que, faisant S. M. ce que je requérois de luy, j'espérois avoir moyem de satisfaire à son désir envers S. A. pour le fàict de lad. réception ; mays que, si je n'emportois contentement à S. A. , je doubtois fort de cela et de plus grande chose advenir. Sur quoy, estant led. s*" Du Pin appelle à la table du conseil, il m'asseura d'employer le reste du jour à fiaire résouldre son maistre sur mon affaire. Et je luy diz pour le dernier propos que cinquante mille écus, que S. M. pourroit employer présentement en l'affaire de Goulongne, luy en vaudroient deux cens mille, avant qu'il feust deux ans. Et me retiray en mon logis.

Le lendemain matin, estant encores en ma chambre, S. M. m'envoya appeller; et je le trouvay à cheval entre la haie et mon logis. Et s'approchant de nioy me deist : « La Huguerye, je ne vous pourray voir aujourd'huy, pour ce que je m'en vais recepvoir ma femme au Port-S'^-]\Iarie ' ; et passeray tout ce jour en cet affaire-là , lequel je suis bien aise que vous voyez ; et, sur ce que vous avez dict à Du Pin plus qu'à moy, j'espère avoir demain le loisir de prendre une bonne résolution et vous dépescher en bref, à vostre contentement. Du Pin demeure icy; vous en pourrez encores diviser^ ensemble, en mon absence. » Sur quoy je luy baisay les mains et me retiray en mon logis.

Peu après le disner, j'allay voir led s"" Du Pin; et, discourans encores de cet affaire, j'apprins de luy que

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