‹ Mémoires inédites (volume 2)Chapitre 70 sur 84 · Diviser, deviser · texte numérisé non relu

Diviser, deviser

le roy, son maistre, estoit tousjours d'advis d'en faire une dépesche au s"" de Glervant, en court, et que S. ]\I., au contraire de mon advis, en avoit communiqué avec led. s^ de Belièvre, lequel avoit fort gousté mes remonstrances et loué ma procédure, et estoit de cet advis, et, qui plus est, qu'ung si notable advertissement auroit beaucoup plus de poix, si je voulois le porter moy-mesmes au roy, en repassant, et estre porteur de la dépesche de son maistre, m'asseurant que je ferois en cela ung grand service à leurs Maj estez.

Je luy couppay propos, résistant à ce conseil, par la congnoissance que j'avois des cabales de la court, où j'avois seulement séjourné quatre jours, laquelle j'avois trouvé fort troublée, par l'asseurance de la mort briefve dud. s' duc d'Alençon, et divisée en factions contraires, le roy d'une humeur et la roy ne, sa mère, de l'aultre, qui empescheroit les effectz que je désirois, préjudiciables à ses desseins du tout bandez à l'advancement de la maison de Lorraine, comme nous le sçavions très bien ; et, de vouloir avoir rien à négotier avec led. sMe Glervant, je ne le pouvois faire, ayant presque esté cause de mon rebroussement de S'-Jehan, qui feust advenu à son occasion, n'eust esté la puissance de mon maistre sur moy, qui m'avoit faict passer oultre, et que j'avois recuilly de quelques propos dud. s'^ Du Pin qu'il estoit de l'humeur dud. s' de Glervant, en mon endroict ; que, si la court estoit telle qu'elle debvroit, je m'asseurerois d'y faire quelque chose de bon; mays, en Testât qu'elle est, je ne ferois aultre chose que descouvrir des desseings dont aussy tost l'Espaignol seroit adverty; joinct que je n'avois

aulcune charge de cela et me mectrois peult-estre en danger; que j'avois assez faict congnoistre au roy son maistre le péril de telle procédure; et, puisque, contre mon advis, Belièvre en estoit adverty, que je tenois l'affaire fort endommagé; qu'il n'avoit poinct esté besoing de me faire voir à luy ny de luy en parler, si on vouloit faire quelque chose; que j'avois faict mon debvoir et désirois estre dépesché, pour m'en retourner en diligence, le temps me pressant fort. Ce qu'il me promist d'advancer, remonstrant encores au roy, son maistre, toutes mes raisons. Je luy diz davantage que S. A. n'avoit aulcune négotiation en court et n'en vouloit donner aulcun ombrage à ses amys.

Peu après que j'en laissé led. s'^ Du Pin, le roy et la royne sa femme arrivèrent, environ les quatre heures, et furent tous deux seulz se promenans en la galerie du chasteau de Nérac jusques au soir, où je vey ceste princesse fondre incessamment en larmes, de telle sorte que, quand ilz furent tous deux à table, où je les voulu voir (c' estoit fort tard, à la chandelle, en ce temps-là), je ne vey jamais visage plus lavé de larmes ny yeux plus rougis de pleurs. Et me feist ceste princesse grande pitié , la voyant assise près du roy, son mary, qui se faisoit entretenir de je ne sçay quelz discours vains par des gentil/hommes, qui estoient à l'entour de luy, sans que luy ny aultre quelcon({ue parlast à ceste princesse , qui me feist bien juger ce que Du Pin m'avoit dict que c'estoit par force qu'il l'avoit reccue. Et soubdain qu'ilz furent levez de table, je me retiray, sans que le roy m'eust veu . prévoyant que ceste réconciliation-là ne dureroit guères et que tel ti^aictement feroit prendre à ceste

princesse nouveau party au trouble qui alloit esclorre ' . Le lendemain matin, S. M. me feist appeler pour reprendre les erres de ma négotiation, où nous en estions demeurez, comme je fei, luy disant de rechef tout ce que j'avois dict à Du Pin, duquel il me déclara l'avoir ainsy entendu et qu'il avoit meilleure espérance de la court que moy, sur ce que Belièvre luy en avoit dict. A quoy ne voulant plus contredire, de crainte de l'offenser, je diz seulement en général à S. M. que j'avois suffisamment vérifié à Du Pin que c'estoit en vain qu'on recherchoit l'advancement de cet affaire du costé du roy et qu'aussy n'en avois-je poinct de charge et estois très asseuré que S. A. ne le trouverroit pas bon; que j'en avois assez remonstré les inconvéniens, et que, ce qui en tomberoit sur l'affaire de Golongne, S. A. y remédieroit bien seul ou accompaigné, mays que les inconvéniens qui en retomberoient sur les affaires de S. M. seroient irrémédiables; que, si S. M. vouloit faire par moy ce que j'avois dict à Du Pin, touchant le pouvoir pour recouvrer la somme qu'il vouldroit contribuer, digne de ses moyems, j'espérois faire en sorte que tout iroit bien et qu'après mon partement il seroit libre à S. M. sans moy ny aulcune mention de S.A. d'en traicter en court, selon qu'il verroit estre expédient à ses affaires ; que c'estoit le seul moyem que je voyois entre sa volonté et ma charge pour faire ce que S. M. trouvoit bon et accomplir ce que je désirois de luy, sans rien gaster; qu'aultrement je n'en espérois rien, suppliant S. M. de se résouldre là-

1. La reine Marguerite, avec qui le roi de Navarre ne vivait plus maritalement, le quitta au mois de mai 1585, se jeta dans Agen et l'insurgea au nom de la Ligue.

dessus, sans perdre le temps qui m'est cher, ayant à taire ung grand chemyn et recongnoistre beaucoup de choses en icelluy, pour servir à la résolution de S. A. es affaires qui se présentent; et, si sa dépesche n'estoit conforme à ma charge, je suppliois S. M. de me la faire donner par escript, affin qu'on ne me peust rien imputer; l'asseurant que toute aultre response que ce que je désire sera receue pour excuse. Et sur ce je prins congé de S. M., pour partir le lendemain, comme il m'asseura que ma dépesche seroit preste.

Et m'en allant en mon logis je passay par celuv de Du Pin, auquel je diz que je voyois bien que le roy s'estoit résolu à la court, et que j'avois dict à S. M. (|u'en ce cas-là je ne désirois porter aulcune response en bouche; qu'il escripvist à S. A., de la part du roy, ce qu'il vouldroit, et je luy rendrois compte bien ample de toute ma négotiation. Du Pin me respondit (ju'ilz envoyroient mon instruction à Paris au s'" de Clervant qui me la délivreroit, sur laquelle je reporterois lectres de créance du roy à S. A. Je luy diz résolument que je ne voulois poinct contester, mays que je ne parlerois poinct à Clervant et ne recepvrois de luy aulcune chose; que je sçavois bien ce que cela vouloit dire; et, de ma part, que je me contenterois de rendre bon compte à S. A. de tout ce que j'ay traicté à diverses fois avec le roy et luy. Dont led. Du Pin se courrouça, comme si je voulois presser le roy à me faire telle response que je désire. Je luy diz qu'il le prenoit fort mal, mays que s'il disoit que je ne voulois recepvoir la response du roy, son maislre, à Paris, des mains de Clervant, après qu'il en auroit parlé au roy et faict aultre chose, pcult-cstre au pré-

judice de ma charge et de nioy, il diroit vray ; que telle response que le roy me vouldroit faire icy d'ouy ou de nenny ou de remise à quelque temps par ung des siens exprès, que je la recepvrois, sans m'obliger d'aller en court ny parler à Glervant. Et ainsy je le laissay.

Et le lendemain matin, xix^may, estant botté, j'allay trouver Du Pin , qui estoit encores au lict , selon sa coustume, ayant veillé toute la nuict pour ma dépesche, comme il faisoit ordinairement pour toutes aultres, et tout le jour se rendoit subject près du roy son maistre; le priant de me donner ma dépesche et me la laisser veoir, avant que la fermer, comme il feist, pressé de moy; qui estoit plaine de complimentz et d'espérance de satisfaire au désir de S. A., par ordre que S. M. avoit donné en poste au s"" de Glervant plus tost que je ne serois de retour près de luy ; avec mille remerciementz de ses bons advis et de l'asseurance qu'il luy avoit donné par moy de sa bonne volonté, etc. Et lors je priay Du Pin de cacheter lesd. lectres et me les délivrer.

Et les ayant en main, comme je luy disois adieu, il me voulut monstrer la dépesche faicte aud. Glervant, partye dès hier matin, en poste, avec le pacquet de Belièvre ; me voulant asseurer que le grand contentement que le roy recepvi^oit de la réconciliation de la royne sa seur avec le roy son maistre , comme aussy feroit la royne sa mère, seroit cause que cet aultre poinct de ma charge, contenu en la mesme dépesche, leur seroit agréable, et que j'en verrois les effectz en passant, sans qu'il me feust besoing de séjourner ny parler à personne. Je luy respondy que

ââP MÉMOIRES DE LA HUGUER\T:.

je ne me voulois charger d'aultres lectres que celles que j'avois receu de luy, et qu'encores que je m'asseurasse de sçavoir à Paris et au vray tout ce qu'auroit faict Clervant sur ceste dépesche-là, si est-ce que je ne parlerois à luy et ne recepvrois de luy aulcune chose ; et adjoustay en riant que, quand ilz auroient affaire à Son Altesse, il les pourroit aussy bien remectre à la volonté de l'Empereur, à leur exemple, ce qui leur apporteroit aultant d'efîect comme à moy la remise à la volonté du roy.

Et sur ce luy disant adieu, j'allay monter à cheval; et trouvay le s"" de Spanheim me venant dire adieu et s'excuser sur ce qu'il n'avoit peu obtenir son congé de S. M. Et tout ce jour-là je ne suivy jamais mon chemyn et me destournay tout exprès que je feu cinq jours avant qu'arriver à Coutraz. Et de là j'allay à La Rochelle, où j'avois adresse dud. s"" prince, et d'où on me feist conduire jusques à S' Bris; d'où je renvoyay l'homme de La Roche Alez; et, le lendemain, xxviij® may, arrivay à S' Jehan.

Je trouvay led. s"" prince, mon maistre, en grand peine de moy, veu le long temps qu'il y avoit que j'estois party d'auprès de luy. Et, après luy avoir tout à loisir discouru ce que j'avois faict de jour à aultre et quelle dépesche je reportois, il ne fut pas seulement esbahy de ce qu'on avoit remis l'affaire à Clervant, mays le print, comme moy, ainsy que si on eust \ oulu de propos délibéré me faire tomber en mauvais lieu, tant pour me faire dire les affaires et intention de S. A. que pour me faire encores pis; qu'il estoit bien aise de ce que j'estois retourné en seureté ; et qu'estant à Paris je me donnasse bien garde d'estre descouvert

par Glervant, comme je l'asseuray bien de faire de ma part, ne craignant que Desmarestz et Belenger', qui me pourroient descouvrir, m'ayant renvoyé à eux pour mes affaires. Sur quoy il résolut de leur en escripre et commender très expressément de ne me descouvrir à personne quelconque, et de me dépescher promptement.

Et reprenant les erres de ma négotiation avec luy, il me deist qu'il avoit mandé Glermont, pour résouldre avec luy le moyem de faire ce que je luy avois dict et de quelz gentilzhommes il se pourroit ayder, sur l'asseurance que je luy avois donné des vaisseaux et avitaillement de Holande, comme pour le secours de ce païs-là ; et que de La Rochelle il estoit asseuré ; qu'il avoit espéré que je trouverrois Glermont près de luy, à mon retour; qu'il t'ault bien qu'il ait eu quelque empeschement , mays que pour cela je ne laisserois à retourner; et qu'aussytost qu'il seroit venu il m'advertiroit par la poste à Paris, et adresseroit tout à Desmaretz, avec charge, si j'en estois party, d'envoyer son pacquet après moy à Sedan. Et quant au poinct de sa voisine, qu'il avoit tellement rompu toutes les brisées de cet affaire-là, qu'il n'y auroit jamays plus de moyem de le renouer; et, partant, que j'en asseure Son Altesse et tienne la main au faict de Bouillon. Pour les forces, qu'il avoit desjà le mot de vingt cappitaines, pour aultant de compaignyes de gens de pied, soubz telz colonelz qu'il leur vouldroit donner ; qu'il seroit aisé à Glermont, avec quelque aultre gentil-

l. Il est question dans les Lettres de Henri IV d'un s. deBellanger, secrétaire de finances (t. Ill, p. 36).

homme, de faire le reste; que je feisse mon voyage jusques à Paris doucement et hors des grands chemins, comme je l'asseuray de faire, et dès Tours prendre le chemin de Chartres, où je séjournerois pour mes affaires, luy donnant d'aultant plus de loisir de m'escripre ; luy recommendant surtout le secret jusques à ce qu'il feust hors de la puissance de son cousin, lequel j'avois senty n'estre pas sans soupçon que j'eusse traicté de la mouelle des affaires avec luy et que j'eusse seulement réservé l'escorce à S. M., qui m'a par toutes sortes alléché à son service, voulant que je feisse ung voyage vers tous les princes protestans, pour excuser la réception de sa femme, ayant tasché d'apprendre de moy beaucoup des affaires dud. s"" prince, ne croyant pas ce que je leur asseurois n'avoir traicté avec luy que de mes affaires particuliers. Je party de S' Jehan le premier jour de juing, arrivay à Chartres le viii^, où je séjournay deux jours, et le XII® à Paris. Et m'en allay tout botté trouver le trésorier Bélenger. Luy donnay les lectres dud. s"" prince, et il me mena au logis dud. s"" Desmarestz, en la rue des Escouffes • ; lequel , au lieu de me dépescher promptement, selon les conditions résolues par led. s"^ prince, se mist à marchander. Et. voyant qu'il ne pouvoit rien tirer de moy, n'estant question de deniers contens, me força de m' accommoder à sa volonté. Sur quoy je luy diz qu'en pensant mesnager il gastoit tout, et cousteroit sa désobéissance aud.

1. Escouffes ou escoffles, vêtement de cuir. La rue des Escouffes donnait d'un côté dans la rue du Roi-de-Sicile et de l'autre dans la rue dos Rosiers.

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s"" prince plus que le principal de la debte, comme je luy remonstrerois par mes lectres.

Pendant que le contraict se dressoit, j'allay visiter mes confidens. Et, ayant le lendemain mon contraict, je fei contenance de partir, ne me fiant pas aud. s"" Desmarestz, ayant veu qu'en mon affaire il n'avoit tenu compte d'ojjéyr aud. s' prince, et doublant fort que sa meschante avarice et infidélité ne luy feist chercher son prouffit à mes despens, s'il pouvoit. Et demeuray encores secrètement six jours à Paris; où, par personnes, qui estoient ordinairement avec Clervant, je descouvry qu'il se mocquoit de la dépesche qu'il avoit receu du roy son maistre pour mon affaire et n'en avoit voulu présenter ny les lectres de son maistre ny de Belièvre , se confiant tellement au voyage du duc d'Espernon*, de la part du roy, vers son maistre, qu'il n'auroit plus besoing des Alemandz.

Le s"" de Torcey, qui me rapporta ces propos, auquel je m'estois descouvert confidemment de ma négotiation, en avoit communiqué à ung de ses meilleurs amys qui avoit bon accez au roy; auquel, veu l'importance de l'affaire, il en parla; de sorte que le roy, ayant receu aultres lectres du roy de Navarre de la réception de la roy ne, sa seur, avec recommenda-

i. Le voyage du duc d'Épernon se rattache au premier essai, vraiment sérieux , de réconciliation entre Henri III et le roi de Navarre. Ce dernier, par la mort procliaine du duc d'Anjou, devenait héritier du trône de France. Le duc d'Épernon partit de Paris le 16 mai 1584 {Journal de Lestoile, éd. GhampoUion, p. 171). De Thou donne sur cette mission (t. VI, p. 391) de très-curieux détails qui sont controversés dans les notes du même ouvrage (édit. de 1740). On conserve dans les Y<= de Colhert (vol. 16, f. 171) un récit détaillé de la conférence d'Épernon avec le roi de Navarre.

tion d'ung aultre affaire, dont il escripvoit à Clervant, deist aud. Clervant qu'il dehvoit avoir receu une aultre dépesche pour luy, selon l'advis qu'il en avoit ; s'il ne l'avoit encores, aussytost qu'il l'auroit, il ne feist faulte de la luy délivrer, estant d'ung affaire d'importance. Clervant feist l'ignorant. Et, comme j'en fuz adverty et du désir du roy de sçavoir que c'est, je fuz aussy conseillé de faire cet affront à la malice de Clervant de dresser ung discours abrégé de ma négotiation et le mectre es mains dud. s"" de Torcey. Lequel, ayant gousté encores plus l'affaire, avec serment de ne me descouvrir, le délivra luy-mesmes au roy. Sur lequel discours, qui arguoit^ Clervant de la rétention des lectres du roy, S. M. ayant parlé aud. Clervant, il demeura si honteux que force luy fut de mentir et de dire qu'il n'avoit pas encores receu le pacquet et qu'il attendoit ung courrier ce jour-là. Et dès le soir porta le pacquet au roy qui congneut bien la faulte de Clervant; lequel s'en excusa envers ses amys de n'avoir voulu donner aulcun subject de retardement du voyage du duc d'Espernon, après le parlement duquel il avoit remis à parler de cet affaire-là. Mays c'estoit qu'il espéroit le supprimer, ayant en hayne tout ce qui venoit de S. A. et de moy.

Led. s"" de Torcey me deist que le roy, sur la l)riefveté de mon discours, avoit bien commencé à gouster l'affaire, et qu'il seroit expédient de luy en descouvrir davantage. Je vei bien que led. s"" de Torcey s'y affectionnoit, espérant que les affaires de Ilolande en tireroient de l'utilité, estant Tornésien. El luy respondi

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