Mise de fait, mise en possession
3. Le duc d'Anjou ne mourut que le 10 juin, 25 jours après le départ du duc d'Épernou, mais il était condamné d'avance par tous les médecins (Journal de Lestoilc, édit. ChampoUion, p. 171).
qu'il avoit bien à y prendre garde, en se gouvernant si sagement, à l'exemple de son père, que son petit estât et ses affaires n'en receussent aulcun dommage, selon que S. A. l'en avoit plusieurs fois adverly par moy ; que j'espcrois l'aller retrouver dans liuict jours, affîn que, s'il luy plaisoit escripre, il tinst sa dépesche preste.
Il me pria de ne luy rien celer et de luy confier tout ce que je pouvois sçavoir pour luy ayder à se gouverner; ce que je l'asseuray avoir faict, excepté mes affaires particuliers; et que si, estant près de S. A. et luy rendant compte de ma charge, il se descouvroit quelque chose qui l'importast, je tiendroisla main qu'il en feust adverty à mon retour; et qu'il feroit bien d'en toucher ung mot à S. A. par ses lectres; mays que dès ceste heure je luy pouvois dire asseuréement qu'il avoit plus de besoing de se gouverner sagement que n'eut jamais son père , regardant surtout à n'offenser personne et ne donner aulcun subject de malveillance, se tenant tousjours au grand chemyn du service du roy, selon les conditions de la protection de son petit estât; dont il me remercya, me priant de l'aller voir tous les jours, et qu'il seroit bien aise d'en conférer avec moy, pour prendre ung bon pied en ses aff'aires; comme je fei, pour le contenter, aux heures que j'en avois le loisir, après avoir vacqué à dresser mon rapport à S. A. ; et durant mon service aud. lieu je ne receu encores poinct de lectres dud. s"^ prince mon maistre.
Je party de Sedan le vu" juillet et arrivay à Heydelberg le xii% où j'attendy le retour de S. A. qui estoit allé à la chasse; et estant fort aise de mon retour, il
manda Beutterich qui estoit à Neydenfeldz. Et cependant je l'entretins des nouvelles de France. Et Beutterich estant arrivé, il nous enferma en son cabinet, où je luy discouru bien amplement tout ce que j'avois faict à S -Jehan et à Nérac, avec ce que j'avois apprins à Paris, tant en allant qu'en retournant, comme il est cy-dessus amplement discouru, sans estre besoing de le répéter. Et luy en donnay mon rapport par escript, affîn qu'il eust loisir de méditer là-dessus et recongnoistre quel estât il devoit faire de ce costé-là sur une telle et si véritable histoire. Sur quoy il me demanda mon advis, que je luy diz en deux motz; que de mon maistre je ne pouvois dire aultre chose sinon que je l'avois trouvé en une bonne volonté sur les deux poinctz pour s'allier à Sedan et servir à l'entreprise de Colongne, mays que, l'ayant pressé d'appeller Sarrazin pour tenir la main à tout près de luy, je n'ay peu gaigner ce poinct-là, et a choisy Couvrelles, que je congnoy non propre à telz affaires; de sorte que, n'ayant eu depuis aulcune nouvelle de luy, selon qu'il m'avoit promis, je n'estois pas d'advis de faire aulcun estât de ses promesses si on n'en voit des effectz; mays, quant au roy de Navarre, que je tenois résoluement qu'il ne s'y debvoit du tout poinct attendre ny en faire aulcun estât, et qu'il faisoit tant d'estat de la court de France qu'il luy sembloit qu'il n'avoit plus affaire de S. A. ny des Alemandz, comme Clervant mesme l'a dict à Paris.
Après avoir discouru toute ma négotiation, l'espace de deux heures, et dict sur icelle mon advis, je fuz suivy drd. s"" Beutterich; lequel, confrontant sa négotiation précédente à la mienne, deist à S. A. que je
disois la vérité et luy avoys faict ung j3on service de l'esclaircir si bien de ce costé-là, pour estre libre de faire ce que le temps luy conseilleroit et se gouverner envers le roy de Navarre, qui est à la veille de ses alïlictions, de la mesme façon qu'il s'est porté en cest affaire; et que j'avois bien faict de leur dire, en riant, qu'on les pourroit bien ung jour renvoyer à l'Empereur, comme ilz me vouloient renvoyer au roy; et quand aud. s" prince, s'il se mettoit en chemyn de bien faire, il seroit tousjours le bien venu. A quoy Son Altesse adjousta que c'estoit là le seul prouffit qu'il avoit attendu de mon voyage et que je luy avois bien prédict que je ne ferois rien; qu'il ouvriroit les oreilles et se gouverneroit selon que les affaires luy conseilleroient.
Et lors je luy représentay ce que Du Pin avoit désiré de moy de la part du roy son maistre de faire envers luy qu'il m'envoyast vers les princes protestans, à mon retour, pour excuser la réception de la royne sa femme, par les raisons qu'il m'en avoit communiqué, pour ce que Ségur^ qu'ilz y ont envoyé ne faict
1. Cette appréciation du rôle de Ségur en Allemagne, que l'on va voir développée dans les pages qui suivent, parait plutôt inspirée par la haine de La Huguerye que par le soin de la vérité historique. A son témoignage nous devons opposer, en nous hornant aux documents inédits : i° Une lettre de Guillaume d'Orange à Condé, du 18 novembre 1583, dans laquelle le prince promet d'aider Ségur dans ses négociations diplomatiques en Allemagne et montre l'espérance de son succès (orig., Vc de Colbert, vol. 29, f. 737). — 2° Une lettre beaucoup plus explicite de Condé à Ségur, sans date, dans laquelle le prince félicite l'ambassadeur navarrais des résultats qu'il a déjà obtenus et lui recommande d'affirmer le parfait accord qui existe entre le roi de Navarre et lui (autog., ¥<= de Colbert, vol. 402, f. 267).
rien qui vaille. Et S. A. me deist qu'il ne se vouloit poinct mesler d'excuser cela, saichant comme tous les princes en parlent; « et, puisqu'il ne veult rien faire pour moy, deist-il, qu'il face ses affaires et je feray les miennes, sans plus de respect/ à celles d'aultruy. »
Estant tard et S. A. prest d'aller à la table, il alla ouvrir ung coffre qui est tousjours en son cabinet et en tira une bourse qu'il me bailla, ou il y avoit trois cens escuz, me commendant de luy dire librement si j'avois plus frayé' et qu'il me le vouloit rendre ; mays c'estoit plus au lieu de moings. Et me menant à la table avec luy me feist saluer madame la duchesse' sa femme, laquelle me chargea d'ung anneau de rose de rubiz, pour porter à ma femme comme ung présent de nopces.
Mon rapport faict, ne voyant poinct de nouvelles dud. s"" prince, je le suppliay me donner congé; mays Son Altesse désira avant mon partement advertir led. s"" Electeur de Colongne du peu de fruict de mon voyage, l'asscurant touteffois de faire tousjours pour luy tout ce qu'il pourroit, mays que seul et obligé a la tutèle de son nepveu il ne pouvoit tout faire ; et que, si j'eusse rapporté ce que je demandois de sa part, il se feust efforcé de faire mieux que devant, sans attendre aultre chose; qu'il entretinst ses affaires le mieux qu'il pourroit par intelligence avec les Ilolandois; que le temps estoit prest d'enfanter quelque grand effort, comme je luy avois rapporté, cjui luy donneroit le moyem de faire encores quelque chose de