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2. Nous croyons que La lluguerye désigne ici un s. de la Roche qui servait souvent de messager au roi de Navarre à cette époque (Lettres de Henri IV, t. I et II), et qui fut notamment charge de négocier les préparatifs de l'entrevue de Saint-Bris, entre Catherine de Mé'licis et Henri, en octobre 1586 (Instr. du 2 oct. 15SG; f. fr., vol. 3406, f. ^25).
de toutes partz, je remonstray à ceux qyi m'en pressoient que je n'estois pas au service dud. s"" duc de Bouillon, que c'estoit aux plus confidens de ses serviteurs qu'il s'en faloit adresser, que je n'oserois tant entreprendre que de luy faire et conseiller une proposition si importante, mays qu'en ce qui deppendroit de mov, lorsque led. s"" duc de Bouillon m'en vouldroit communiquer, je ferois mon debvoir; parlant tousjours généralement sans m'oliliger.
Et toutefîois peu à peu cet affaire se mena si chaudement que led. s"" duc de Bouillon, qu'on avoit desjà fort embrouillé en retraictes, assemblées de gens de guerre, entreprises et levées de deniers, se laissa par ung masque d'ambition précipiter en ce mauvais conseil*. Sur lequel, me demandant ung jour ce qui m'en sembloit, je ne luy respondy rien à propos et le tournay à aultre discours. Et, me pressant là-dessus, je fuz contrainct de luy monstrer les lectres que j'avois receu dud. s'^roy sur ce subject, dont je m'estois excusé de luy donner advis, craignant de faillir d'ung ou d'aultre costé. Et il me deist : « Vous m'avez souvent apporté lectres et advis de mons' le duc sur Testât de mes affaires, que vous congnoissez mieux que nul aultre, pour la congnoissance que vous avez des affaires d'Alemaigne. » Je respondy que je m'estois fidèlement deschargé des commendemens de S. A., et que, le voyant pressé à prendre aultre conseil, je n'y osois ny pouvois rien adjouster ny contredire; seulement je priois Dieu qu'il luy feist la grâce de choisir le plus
\. Allusion à la prise de Rocroi par le duc de Bouillon. Voyez plus loin p. 367, note 1.
salutaire conseil. « Je voy bien, me deist-il, que vous ne m'en dictes pas ce que vous en pensez et avez crainte d'offenser quelc'un. » Je luy répliquay qu'en mes actions privées je taschois à n'offenser personne; mays, aux commendemens de ceux qui ont puissance sur moy, je ne respectois personne, et que je craignois surtout d'estre accusé d'avoir jamais donné conseil qui feust suivy d'ung mauvais succez. Et ne peult lors tirer aultre chose de moy, qui luy avois tant de fois apporté advis contraire; ce qui le rendoit fort perplex.
Ce nonobstant, ce jeune seigneur mal advisé, mesprisant le conseil de son tuteur, se laissa précipiter au conseil de ceux qui le vouloient embourber avec eux et luy faire porter les premiers coups, par la connivence de ses serviteurs, qui s'estoient laissé gaigner. Etfeist pis que devant, autorizant les levées de deniers qui se faisoient sur les pauvres gens, chassez de leurs maisons et biens et réfugiez en sa petite souveraineté, où ilz vivoient petitement, pour faire levées de gens de guerre, entreprendre sur les places du roy, jusques à y employer la force ; voyant que chacun s'excusoit sur sa misère et pauvreté, pendant ceste grande atlhction, comme je puis dire qu'il en usa ingratement envers moy-mesmes, de qui il avoit receu tant de services et auquel il s'estoit souvent recongneu très obligé, et ce sans avoir esgard à tant de reconunendations sérieuses de S. A., qui luy en avoit encores escript fraischement; ayant voulu que je séjournasse encores quelque temps en sa ville pour son exprès service, ayant envoyé des soldatz de sa garnison en mon logis avec charge de forcer le cabinet de ma femme (du père de laquelle, s"" de La Marsilière, et luy et feu son pèi^e
avoient receii tant de signalez services) et prendre ses bagues, si je ne luy dclivrois, comme je fuz contrainct de l'aire, pour éviter à telle violence, la somme de cent cinquante escuz content, qu'il me convint emprunter. Lequel acte barbare scandaliza tellement toute la ville que plusieurs, qui avoient assez de peine à y vivre, tant s'en fault qu'ilz eussent de quoy fournir à ses passions, prirent résolution de se retirer avec moy, qui dès lors me préparay à faire encores ung aultre voyage en Alemaigne, non sans danger, sur les advis que j'avois des desseings desd. s""^ de Guyse sur lad. ville et les approches des gens de guerre à cet effect, qui engendroient desjà de jour et de nuict mille alarmes. Et party en hyver, à la Toussainctz, que les eaues estoient extrêmement grandes.
Estant arrivé à Heydelberg, je discouru à S. A. premièrement tous les advis que j'avois et puis le tort qui m'avoit esté faict par led. s^ de Bouillon, nonobstant sa recommendation , et son mespris d'icelle ; le suppliant d'avoir agréable que je me retire de ceste villelà, en laquelle, pour avoir demeuré plus que je ne voulois, pour luy complaire, j'avois desjà receu ce mauvais traictement, qui m'estoitlors plus incommode, que je ne pouvois pas rien tirer de France, Et fei entendre à S. A. le subject de ceste violence avoir esté pour ce que je n'avois pas voulu conseiller à ce jeune seigneur-là de prendre les armes, suivant les lectres que le roy de Navarre m'en avoit escript, que je luy fei voir en original, en hayne de quoy il avoit tiré par force de moy ceste somme. Et avoit ledit s'^ de Bouillon auctorisé ceste violence de son nom et de ses armes, ne considérant pas qu'il ne m'estoit convenable de luy
SPi MÉxMOIRES DE LA HUGUERYE.
donner conseil contraire à celuy que S. A., son tuteur, luy avoit tant de fois donne par moy-mesmes, mesprisant en cela le respect qui! est tenu porter à Sad. A., qui en fut extrêmement marry. Et, allant à son coffre, tira une bourse qu'il me donna, non pour réparer la faulte de son pupille, la somme qui y estoit excédant celle qui m'avoit esté extorquée, mays, me deist-il, « pour vous secourir, comme je feray tousjours très volontiers, au besoing, car ceste extorsion-là luy pourra bien couster la ruine de son estât et maison ; il ne me congnoist pas bien ny vous aussy, et Dieu m'est bon tesmoing, et vous aussy, que j'ay faict mon debvoir en son endroict, et vous de luy avoir fidèlement porté le conseil que je luy ay donné et qu'il a mesprisé; et j'ay ses lectres qui m'en justifieront tousjours et vous aussy et feront congnoistre son ingratitude à tout le monde. Et, s'il envoyé vers moy, j'en parleray de sorte qu'il congnoistra qu'il n'a pas faict tort à vous seulement, mays à moy aussy, qui vous avois pressé de demeurer encores la tout l'iiy ver, comme je luy avois escript, et aura bien à y penser. Et puisqu'ainsy est, voyant la ruine où il va tomber, je suis bien d'advis que retourniez quérir vostre femme et famille et la conduisiez icy, où vous n'aurez faulte de rien qui soit en ma maison. Mays je désire que demeuriez encores quelques jours près de moy, pour m'assister, avant vostre retour, en ung affaire dont je suis extraordinairement pressé par Guitry, le normand, qui est naguercs arrivé icy, et ses compaignons, le sage Ségur et le fidèle Clervant. » Ainsy me les nomma-il.
Je luy diz (|ue Guitry estoit celuy (|ui avoit faict
faire ce bon tour-là à son pupille et que s'il le croit, il luy en fera encores pis, et que c'est beaucoup qu'il le congnoist dès son premier voyage. « Ouy, deist-il, je les congnois bien tous trois, et, quand j'auray Beutterich et vous avec moy, je leur pardonne, s'ilz me trompent plus. Ce fol de Ségur est allé courant toute l'Alemaigne et a tout gasté^ Et puis ilz viennent icy pleurer devant moy, me poursuivans de leur faire toucher les deniers de la royne d'Angleterre, qui a donné charge à Palavicin^, son ambassadeur, de ne s'en fier qu'en moy, contre leur volonté, que je suis bien adverty avoir tendu à adresser leurs chandeles à ung aultre sainct. Je m'en suis excusé tant que j'ay peu, suivant ce que vous avez traicté de ma part à Nérac, estant demeuré seul chargé des affaires de l'Electeur de Golongne, ausquelz il fault par nécessité que je m'employe, et pour le bien de l'Empire, selon ma charge, et pour l'asseurance de mon nepveu et son estât; ce que j'eusse peu avoir desjà exécuté, si le
■1. Plusieurs lettres adressées par le roi de Navarre à Ségur, pendant sa mission en Allemagne, sont imprimées dans le t. II des Lettres de Henri IV. Nous pouvons indiquer en outre (f. lat., vol. 9034, f. 1) une lettre du prince à Ségur, datée du 10 mai et de Bergerac, dans laquelle il lui donne commission de solliciter du secours auprès des princes protestants. Cette lettre, en latin, sur parchemin, manque au recueil de M. Berger de Xivrey et aux suppléments et nous paraît inédite.
2. Horace de Pallavicini, gentilhomme génois, avait embrassé la religion protestante et s'était réfugié auprès de la reine d'Angleterre. Favori de cette princesse, il avait assez de crédit pour gourmander les autres ministres (Voy. plusieurs de ses lettres dans la coll. Bréquigny, vol. 97 et suiv.). Il fut un des promoteurs de l'invasion allemande de 1587 en France; on le retrouve en 1591 à la cour de Saxe (De Thou. liv. 101, 1740, t. VII, p. 760).
roy de Navarre m'eust voulu ung peu assister, comme je l'en avois instamment requis par vous, lui ayant remonstré que cela importoit grandement à ses propres affaires, que je ne pouvois suffire aux deux affaires; que de laisser celuy dud. s' Electeur de Colongne, ce me seroit une grande honte et dommage. A quoy ilz ont remonstré que ce n'a esté que faulte de moyems que le roy de Navarre n'y a faict ce qu'il désiroit, et qu'il a eu toutes les peines du monde de trouver dix mille escuz, dont il avoit donné charge au s*" de Clervant pour employer en l'affaire dud. s' Electeur de Colongne. Je leur ay dict que ceste excuse estoit nulle et que je n'avois par vous demandé argent content au roy de Navarre, saichant qu'il en est mal garny, mays seulement ung pouvoir et procuration pour en trouver sur ses terres de Flandres, celle qui luy plairoit, et telle somme qu'il jugeroit convenable ; que, s'il eust faict cela, il n'eust pas à présent esté contrainct de languir après son secours et eust trouvé une belle armée toute preste en l'Electorat de Colongne, laquelle, ayant jà bien advancé les affaires de l'Electeur, eust incontinent marché pour son service », mays qu'il n'avoit trouvé aulcun secours en France pour cet affaire qui le touchoit de si près, « vous ayant prié de prendre la peine d'aller jusques en Gascongne, à cet effect, à cause que vous aviez tout veu et en congnoissez l'importance », et qu'au lieu de rien faire pour luy on m'avoit menacé en Gascongne et faict de mauvais traitemens à Sedan, mays qu'il m'en garentiroit bien.
Là dessus rccongnoissant leur faulte, ilz viennent aux larmes, remonslrant (|u'il n'est raisonnable sur une
faulte du roy de Navarre de laisser périr tant de gens de bien qui n'en peuvent niays; qu'ilz ont eu beaucoup de peine à obtenir de la royne d'Angleterre ce qu'elle a donné charge au s' Horatio Palavicin de fournir ; que si S. A. luy faict telle response, il s'en retournera sans rien faire, n'ayant charge de traicter avec aultre qu'avec S. A. « Guy, deis[tl-il, pour ce qu'elle sçait le service que je luy ay faict, elle s'en est adressé à moy contre vostre intention, qui vouliez vous en adresser à qui bon vous sembleroit, saichant bien que ne m'aviez pas donné de subject de vous faire plaisir ; et touteffois, encores que j'eusse excuses légitimes de ne m' employer en voz affaires, si est-ce que pour le respect de la royne, qui n'y contribue pas sans son intérêt particulier, je ne les veux pas empcscher. Et sur cela je suis demeuré et vous prie de m'en dire vostre advis, ne vous voulant celer que de m'y employer en personne, je ne voy pas que je le puisse seurement et honestement faire. »
Je luy diz que les rejecter du tout ce seroit se courroucer contre son ventre et laisser aller les affaires de France à vau l'eau; que de s'obliger aussy particulièrement à leur dévotion, ilz ne luy en avoient pas donné subject, et que je voyois la vérité venue de ce que j'avois prédict au roy de Navarre et à Du Pin, son secrétaire, à Nérac, que ne faisant rien pour S. A., à mon instance, cela tourneroit en bref au grand préjudice de ses affaires, mays que S.A. pourroit, malgré eux et de leurs propres forces et moyems, exécuter ce qui pourroit restabUr les affaires de l'Electeur de Colongne, par intelligence avec les Estatz de Holande, en prenant le rendez-vous et chemyn de l'armée par
l'Electorat de Colongne, pour aller après par le pays de Liège à Sedan ; que les Estatz de Holande faisans leur debvoir par le derrière et l'Espaignol empesclié aux affaires de France, il y auroit subject d'espérer de bons effeetz en peu de temps, réservant toute la disposition de l'armée à sa discrétion et pour la place monstre et pour le chemyn, et, en faisant cjuelque chose à l'advantage des affaires de Holande, obtenir d'eux du secours sinon d'argent, dont ilz n'ont pas trop, au moings d'artillerye et munitions, pour forcer promptement quelques places de retraicte; en quoy faisant S. A. seroit craint et redoublé, estant en armes ou en personne ou par ung prince, son amy et confident, et feroit ses affaires de l'armée fraische, la faisant passer à Sedan, pour la réparer à demy deffaicte, et que c'est ainsy qu'il fault traicter avec telles gens, qui ne viennent à luy que par force et ont faict ce qu'ilz ont peu pour s'en passer. « Je^ suis bien aise de vous avoir ouy là-dessus, et Beutterich et moy ne sommes pas esloignez beaucoup de vostre advis ; sur quoy je me suis laissé persuader de traicter avec led. s*" Palavicin, embassadeur de la royne d'Angleterre, et, pour le secret, j'ay choisy le chasteau de Neuchloos-, où je désire que vous assistiez. Et dès ceste heure je vous descliarge de l'eaue qui est espandue sur tous ceux qui n'y ont jamays esté. Jamays vous ne veistes gens plus estonnez, quand ilz vous verront. Escoutez-les, ne leur