Ici Tautour fait parler Casimir de Bavière
2. La lettre par laquelle Casimir de Bavière donne rendez-vous à Ségur avec Clervant, Guitry et de Fresne, à Neuchloos, « pour le mardi suivant », est datée du l" avril 1586. Elle est conservée à la Bibliothèquo nationale (Orig.. Vc do Golbert. vol. 40 1. f. 2S9I.
dictes mot; dictes que vous estes venu vers moy pour voz affaires. »
Le lendemain, S. A., estant prest à partir, m'envoya appeller et me mena avec luy et Beutterich à Neuchloos, où lesd. Ségur, Guitry et Clervant avoient assignation avec led. s"^ Palavicin. Et, quand ilz me veirent, ilz furent estonncz comme fondeurs de cloches, pensant que je les empescherois comme je pouvois faire ; et ilz sçavoient qu'ilz m'en avoient donné subject. Et commença Ségur à me parler, comme celuy duquel je n'avois aulcune occasion de me douloir, me priant de servir à faciliter leurs affaires, puisque je m'y trou vois à propos, et que si Clervant avoit faict chose mal séante en la charge que j'avois, à S^ Jehan, et Guitry, à Sedan, ilz estoient là prestz à le réparer, et que luy y tiendroit la main, avant que je partisse de là. Je luy respondy, quant à Clervant, qu'il n'avoit rien du mien au jugement de monsi* le prince et de toute l'assistance, mays que c'estoit à S. A. à se plaindre de luy de ce que, sans avoir respect à la charge que j'avois de luy, il avoit esté si hardy que d'entreprendre contre moy ; que j'en avois faict mon rapport à S. A., auquel la réparation en apartient ; et, quant à Guitry, que l'exaction qu'il a sollicité estre fàicte par force de moy à Sedan, où j'estois de la part et par commendement exprès de S. A., m'a esté réparée par Sad. A., comme faicte à son occasion, m'ayant commendé de demeurer encores à Sedan, sans lequel commendement on ne m'y eust pas trouvé, quand on y exécuta telles violences.
Sur quoy led. Ségur s'en adressa à S. A., désirant nettoyer cela, qui luy deist que véritablement Clervant
avoit eu tort en toutes sortes, et qu'une recongnoissanec guérissoit la faulte; mays, quant au faict de Sedan, que véritablement il m'avoit faict ung petit présent, pour m'ayder à conduire ma famille près de sa personne, mays que ce n'estoit que de pitié qu'il avoit qu'en ma nécessité on m'eust faict ung si barbare traictement, à son occasion, et pour m'ayder à rendre à ceux qui m'avoient preste la somme ; qu'on feroit chose à luy agréable de m'en rembourser et de quelque chose plus pour le dommage que j'avois receu par la précipitation de la vente de mes meubles. Beutterich en parla bien plus asprement, disant que, si on le tenoit en quelque lieu, on luy feroit bien pis, et que ce n'estoit pas ainsy qu'il falloit traicter les bons serviteurs du party. Sur quoy led. s' de Ségur donna sa parole à S. A. et aud. Beutterich de donner si bon ordre pour cela à Sedan qu'à mon arrivée je serois remboursé, sinon qu'estant icy de retour il faisoit serment es mains de S. A. de me délivrer de sa bourse la somme de deux cens escuz.
Cela faict, ne tendant ceste petite assemblée à aultre effect qu'à retenir et asseurer par quelque gentil expédient les deniers d'Angleterre et les faire fournir par led. s' Palavicin, en luy donnant quelque contentement soubz les contrepromesses et asseuranccs touteffois desd. embassadeurs, à la descharge de S. A., résolu secrètement d'en raccommoder les affaires de l'Electeur de Colongne et d'en servir au soulagement des Estalz de liolande et Zélande, il y fut longtemps traicté et couché ung accord par escript sans que led. s' Palavicin s'en voulust contenter, désirant des expresses promesses et obligations de Sad. A. Et, après avoir
discouru quatre ou cinq jours sur les^ escriptz qui furent réformez plusieurs fois, j'en dressay enfin ung agréable à tous, par lequel S. A., en somme, promist de faire levée de huict mille chevaux et quatorze mille hommes de pied Suisses et lansquenetz et quatre régimentz, deux de Suisses de six mille et deux de lansquenetz de huict mille, avec armes, munitions et artillerie nécessaires, se contentant S. A. pour cet effect des moyems que lesd. embassadeurs luy promettoient faire toucher des deniers du roy de Navarre, avec la somme de cent mille escuz, qu'ilz luy feroient aussy délivrer d'ailleurs (et c'estoit à dire de la royne d'Angleterre, qui ne vouloient estre nommée), laquelle levée S. A. promectoit tenir preste, rendre à la place monstre et en faire faire la monstre et la conduire au secours dud. s' roy de Navarre en France, le plus tost que faire se pourroit, selon les traictez, accordz et capitulations qui seroient faictes avec les embassadeurs ; et que par eux S. A. en seroit requis (qui estoient les motz de la descharge de S. A., pour laquelle je dressay une contrepromesse desd. embassadeurs toute contraire, se remectans de toutes choses à la bonté et discrétion de S. A.); et, si par quelque accident S. A. estoit empesché de conduire lad. armée, en personne, il promectoit d'en establir ung en sa place, capable de la conduite et gouvernement d'icelle, duquel il seroit asseuré qu'il exécuteroit la charge et feroit le voyage de France, pour lequel elle estoit levée; laquelle armée ainsy conduite entreroit en France pour le service dud. s'^ roy de Navarre et de son party jusques à une paix faicte au contentement de tous. Toutes lesquelles choses S. A.
350 MEMOIRES DE T.A HUGUER^-E.
promettoit, soubz son seng et seel d'accomplir infailliblement.
G'estoit le sommaire du traicté qui fut appelle de Neuchloos, faict seulement pour asseurer les deniers d'An^deterre ; lesquelz, sans la promesse de S. A., n'eussent jamais esté délivrez. En quoy je me puis vanter que je fei lors un^,^ service signalé aud. s' roy de Navarre, tenant la plume et y pouvant glisser prou de termes qui eussent mis Jed. Palavicin sur ses gardes et l'eussent aultant esloigné de la délivrance de ses deniers (jue lesd. embassadeurs l'en vouloient approcher. Et sans cela il n'eust esté aulcunement secouru, S. A., à cause du passé, oultre son naturel aisé à aigrir, estant en telle disposition et mescontentement que peu de difficulté l'eust desgouté du tout, dont lesd. embassadeurs me feirent mille remercicmens, recongnoissans à la vérité que ma plume avoit beaucoup servy en ce traicté. Et je leur diz que c'estoit beaucoup, mays peu de chose s'ilz n'en sçavoient bien user, et qu'ilz prinssent bien garde à ne donner aulcun mescontentement à S. A., se souvenans bien d'exécuter tout ce qu'ilz luy promectoient à poinct nommé ; que c'estoit le moyem de le pratiquer. Et pensant le s"" de Ségur que je parlasse pour moy : « Je l'ay faict, dist-il, et vous nous en direz des nouvelles, à vostre retour. » Et Guitry adjousta : « J'en ay faict ma promesse à mons"" de Bouillon. » — « Je verray, dis-je. et me gouverneray à l'œil. J'ay affaire à S. A. qui ne me laissera pas. » Et sur ce nous mismcs tous à boire d'aultant et ennyvrasmes l'Anglois plain de vin aussy bien que l'avions ennyvré de paroles.
Tost après je party de Heydelberg et arrivay à Sedan, malade d'une fiebvre lente qui me print en chemyn et me feist séjourner à Jametz. Et me mis au lict pour m'excuser d'aller voir Icd. s"* de Bouillon, auquel je n'avois affaire; qui ne faillit touteffois à m'appeller. Et, sur l'excuse de mon mal, il m'envoya le s"" de Nueil, gouverneur du chasteau, pour apprendre des nouvelles de moy, qui avois esté commendé de tenir tout secret, sans me parler de mon argent. Et led. s"" de Nueil me pressant de me lever et aller voir son maistrc, je l'asseuray qu'il m'estoit impossible et que depuis que son maistre m'avoit faict ce tort de me forcer à ceste levée et en cela offenser S.A., qui estoit seul cause de mon séjour en sa ville, je n'avois eu ung seul jour de bonne santé ; et, sur ce qu'il me pressoit tant je ne luy pouvois dire aultre chose, sinon en général, qu'il congnoistroit en peu de temps combien ses procédures estoient préjudiciables à son service; que du mal qu'il m'avoit faict je tirerois ce bien d'en éviter ung plus grand, qui est à la porte , auquel je me feusse trouvé enveloppé, si je n'eusse esté picqué par ung si rude traictement de m'en retirer.
Il me respondit que son maistre n'estoit cause de cela, qui avoit esté faict de l'authorité du roy de Navarre, et que c' estoit chose fort aisée à réparer. Je répliquay qu'il faisoit tort à la qualité de son maistre, qui est prince souverain, d'y laisser lieu à l'authorité d'ung aultre prince; que je sçavois comment cela s'estoit passé, et ne servoit rien de le desguiser; et que je n'avois peu estre forcé à cela que par l'auctorité et forces de son maistre, en récompense de tant de service qu'il a receu et estoit encores pour recepvoir de
352i MÉMOIIIES DE LA HUGUERYE.
moy s'il ne m'en eust changé la volonté, mays que j'espérois tirer de l'utilité de sa violence. Et me pressant de rechef de vouloir donner ung bon advis à son maistre, auquel il parleroit de ma doléance et feroit que j'aurois contentement, je luy diz que ceux qui avoient sollicité ce mal-là en estoient bien avant à la pénitence, et que Ségur avoit asseuré à S. A. que Guitry en avoit faict à mons' de Bouillon sa promesse pour me le rendre, et, à faulte de cela, Ségur s'estoit obligé à S. A. de me délivrer deux cens escuz de sa bourse, voyans bien le moyem que j'ay de me resentir à présent de telle indignité, et que j'avois respondu que S. A. ayant jugé, comme il estoit vray, que ce tort m'avoit esté faict à son occasion, pour ce que, me voulant auparavant retirer près de luy, il avoit voulu que je demeurasse encores à Sedan, m'en avoit récompensé au double, et en sçauroit bien avoir sa raison. Ces propos l'estonnèrent, et plus, quand je redoublay que c'estoit à S. A. à qui en apartenoit la réparation, estant lors à Sedan pour son service, et m'en ayant remboursé au double, encores qu'il ait déclaré à Ségur que ce qu'il m'avoit donné estoit pour m'ayder à faire partir ma famille et payer ceux qui m' avoient preste, pour bailler à son maistre, le priant bien fort de me laisser en repos, aiïin que je me puisse guérir, pour aller trouver S. A. et me retirer de telles violences , et, quand je seray en Alemaigne, on congnoistra la faulte plus que devant. « J'espère, me deist-il, (|ue vous ne partirez pas d'icy que ne soyez très content de mon maistre, auc[uel je vous prie de faire part do ce qui se passe en Alemaigne et luy conseiller sur cela ce qu'il a à faire. »
Je le priay encores une fois de croire que je ne luy dissimulois rien, qu'il n'y avoit rien de prest en Alemaigne, ny qui peust estre prest d'ung an; et, quant à ce que son maistre avoit à faire, qu'il estoit trop avant en la bourbe pour s'en retirer, que le conseil de S. A., qu'il n'avoit voulu suivre, luy eust esté bien plus utile, demeurant libre de faire ce que le temps luy conseilleroit, plustost que s'engager en sa défense, environné d'ennemys de toutes partz, avant qu'il poust espérer aulcun secours; que ce n'estoit pas dans les murailles du cliasteau de Sedan qu'on apprenoit ceste science-là, et que ce n'estoit pas du masque du commendement d'une armée alemande, quand elle seroit preste à marcher, qu'il faloit faire estât; quej'avois servy à en lever quatre belles en ma vie, pour le service de mon maistre et de S. A., et que la plus belle n'avoit eu que six mois de durée ; que tout ce que je luy pouvois dire estoit qu'il pourveust bientost à la défense de sa ville et de son pauvre petit estât, qui estoit à la veille de beaucoup de maux; et que, quand, estant en Alemaigne, je verrois venir leurs plaintes, prières et larmes vers S. A., qui aura lors subject de dire Qui ayme le 'péril, périsse, je louerois Dieu de ce qu'il s'est servy de son maistre pour me donner ung coup d'esperon à m'en faire retirer. Sur quoy il cessa de me presser, me priant de ne prendre tant à cueur ce qui s'estoit passé, et qu'il m'asseuroit de le faire réparer.
Tost après, je prins résolution de faire vendre mes
meubles, pour me retirer avec ma femme. Et, comme
ma belle-mère le sceut, se doublant bien que je sçavois
toutes choses, elle prinst semblable résolution avec ses
enfans ; ainsy que, à mon exemple, feirent aussy plusieurs aultres, comme la dame de Sizy , qui avoit d'aussy bons advis que moy qu'i n'y faisoit pas bon ; dont led. s"" duc de Bouillon fut extrêmement marry. Et, au lieu de me donner le contentement que disoit led. s"* de Nueil, je fuz bien adverty qu'à la sollicitation de Guitry on m'eust volontiers empesché d'aller en Alemaigne, où il ne me voyoit pas volontiers, saichant que je luy rivois bien ses doux. Et n'eus pas tant de peine à me garder des ennemys et voleurs libres en mon chemyn que dud. s"" de Bouillon. Qui fut cause que, contre son espérance, je prins le chemin de Triefves' par le Luxembourg, avec tout nostre bagage, comme si nous voulions aller à Spa. Et arrivay seurement à Frankenthal avant la S' Jehan en l'an 1586, où je logey ma famille, jusques à ce que S. A. me manda à Ueydelberg, où il me donna traictemenl honorable pour estre ordinaire près de luy, suivant le commendement que j'avois de mon maistre de faire ce qu'il me disoit.
Le premier service que j'y fei fut de dresser les lectres et instructions de nions"" le comte de Montbeliard^, à présent duc de Virtemberg, chef des embassadeurs de tous les princes et estatz protestans, envoyez vers le roy de France pour moyenner une paix touchant S. A. et dresser ce jeune prince de grande espérance aux affaires et aux armes pour s'en ayder en ceux qu'il avoit en main, pendant la tutèle de son nepveu, qui