‹ Mémoires inéditesChapitre 2 sur 92 · III I · texte numérisé non relu

III I

receu de moy et des grandes pertes que j'ay aussy souffert, à ceste occasion. Dont beaucoup de personnes de qualité ont prins subject de croire, bien que contre vérité, que j'en avoys, pource que j'en debvois avoir, receu de grandes récompenses et recongnoissances de Vostre Altesse; comme je veux bien confesser que, suivant beaucoup de promesses que vous m'avez faict de bouche et par escript, Vostre Altesse en avoit bonne volonté, si la perte des bons amys que j'avois acquis en vostre maison. Testât de voz affaires et spécialement l'envie d'aucuns estans près de vostre personne, n'en eussent si non estouffé, au moings retardé les effectz ; que Vostre Altesse a voulu néantmoings que j'aye toujours depuis dix huict ans espéré et actendu de vostre libéralité, aussy prest toutesfois que j'ay jamais esté à vous continuer le très humble service que j'ay voué à Vostre Altesse, aux occasions qui s'en pourront présenter plus tost qu'il ne se juge; attendant lesquelles je me suis employé à dresser, en forme de mémoyres, l'histoire des affaires èsquelz Vostre Altesse a esté signalement servy de moy, sans emprunter la vérité d'aultre que de moy-mesmes, qui les ay négotié et tenu la plume es conseilz et délibérations qui en ont esté prises ; dont Vostre Altesse n'a jamais eu si particuhère congnoissance que l'utilité grande qu'elle peult apporter à voz affaires le mérite, s'ilz venoient à retomber en pareilz accidens (que Dieu ne veuille, ou du moings que ce ne soit si tost qu'il est à craindre par les suittes des occurrences du temps!). A quoy Vostre Altesse pourroit de bonne heure et plus aiséement pourvoir, s'il vous plaisoit faire ce bien à vostre Estât et cet honneur à vostre

serviteur très humble de prendre la peine de lire quelques fois ces mémoires dédiez à V. A., pour estre tous plains d'affaires qui vous touchent grandement, et l'autheur vostre très humble serviteur, et pour ces causes désireux que Vostre Altesse ait agréable comme il espère de vostre bonté que son œuvre soit garenty de l'envie par l'authorité, grandeur et réputation de Vostre Altesse, auquel et à toute vostre illustre maison il supplie Dieu de donner toute prospérité. De vostre ^

S'il y a subject qui puisse et doibve lier une vraye amitié entre deux princes (dont il y a grande occasion de douter, veu l'humeur de ceux de nostre temps, entre lesquelz peu s'en trouvent qui la pratiquent, ceux-là y estans disposez seulement, qui, avec les bonnes lettres, ont gousté la vertu, comme le roi Jacques d'Angleterre 2, à présent régnant, lequel en cette qualité est le Phœnix des princes), la parenté, l'alliance, la nourriture, le voisinage et l'intérest commung de l'ung et la conservation de l'aultre la doibvent estraindre perfaictement ; et, quand ces cinq causes se trouvent joinctes ensemble, il fault que ce soient bestes sauvaiges plustost qu'hommes, s'ilz ne s'ayment réciproquement l'ung l'aultre et si perfaitement que rien ne puisse descoudre ceste amitié, sinon le deffault de la pratiquer et en requérir les effectz l'ung de l'aultre, à toutes occurrences. De ce fonde-

1. Ainsi finit la phrase dans le manuscrit autographe. '2. Jacques I«^ roi d'Angleterre (t. I, p. 45, note 2).

4 MEMOffiES DE LA HUGUERYE.

ment-là je concludz qu'il y a deu avoir une perfaicte amitié entre monseigneur Charles, duc de Lorraine, et feu monseigneur Jean Casimir, duc de Bavière, comte palatin du Rhein et administrateur de l'Électorat palatin, estant alliez de si longtemps que la feue royne de Dannemarch', mère de monseigneur de Lorraine, a eu madame Dorothée ~, sa seur, mariée au feu seigneur et prince Fédéric, comte palatin ^, en la place duquel Fédéric, aussy comte palatin, père dud. s"" duc Casimir, a succédé au comte et électeur palatin Ottho- Henrich'* en l'Électorat et Palatinat; et, bien qu'il n'en soit issu aulcuns enfans, si est-elle morte douairière palatine, au chasteau de la ville de Neumarck, en la Haulte Bavière, sans jamais avoir prins aultre alliance. Et depuis sont intervenus des mariages l'ung sur l'aultre, qui ont engendré une proximité de sang entre la maison de Lorraine et celle de Bavière, dont les princes palatins sont si proches parens qu'à faulte d'hoirs masles ilz peuvent succéder les ungs aux

1. Christine de Danemark, fille de Ghristiern II, roi de Danemarck, et d'Elisabeth d'Autriche, nièce de Charles-Quint, née en 1523, épousa en 1540 François, duc de Lorraine et de Bar, fut la secrète négociatrice du traité de Gateau-Cambrésis entre la France et l'Espagne, et mourut en 1590.

2. Dorothée de Danemark, née en 1515, épousa, le 27 septembre 1532, Frédéric II, électeur palatin, et mourut sans enfants en 1580.

3. Frédéric II, le Sage, né le 12 décembre 1482, électeur palatin en 1544 après la mort de son frère Louis V, établit le luthéranisme dans ses États, fut l'ami de Melanchthon, entra dans la ligne de Smalcade et mourut le 26 février 1556.

4. Olhon Henri, dit le Magnanime, duc de Bavière, comte palatin du Rhin, né le 10 avril 1502, embrassa le luthéranisme en 1542 et mourut le 12 février 1559 sans laisser d'enfants.

aultres. Ces deux liens-là etaultres feurent cause que led. s"" Fédéric, depuis électeur et comte palatin, aprocha led. s"" duc Casimir, son second filz, dud. s' duc de Lorraine, qui feurent, en leur grande jeunesse, conduitz et nourriz en France, soubz le règne du feu roy Henry second, beau-père depuis dud. s"" duc de Lorraine', laquelle nourriture leur donna encores subject de contracter une plus solide et perfaicte amitié ; de sorte qu'estant advenu le prognostique de feu monseigneur Anne de Montmorency, lors conestable de France, qui, voyant led. s' duc Casimir, jeune prince, nourry avec led. s' duc de Lorraine, en la court du roy son maistre, disoit souvent que ce petit regnard trouverroit en sa jeunesse les poules de France si bonnes qu'il en pourroit bien venir manger une auUre fois, en plus grande compaignie. Et led. s' duc Casimir estant la première fois appelle en France, en l'année 1567-, avec une belle armée, au secours de feu monseigneur Loys de Bourbon, prince de Condé, bien que, la cause de ce voyage n'estant peult-estre agréable aud. s' duc de Lorraine, il n'eust recherché, comme il eust peu faire, les effectz de ceste amitié pour le soulagement de ses pais et subjectz, au passage de ceste armée, laquelle led. s"" duc Casimir eust peu, s'il en eust esté de bonne heure requis, conduire vers le comté de Bourgongne, si est-ce qu'en la nécessité qui contraignit led. s"" duc Casimir de prendre le plus droictet plus court chemyn, pour joindre l'armée

1. Le duc Charles de Lorraine épousa, en 1558, la princesse Claude de Valois, fille ainée de Henri II et de Catherine de Médicis.

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