A leur dévotion
estions plus mal affectionnez qu'eux à ceste négotiaiion, que ce qu'ilz faisoient au préjudice d'icelle estoit par intelligence avec nous et pour nous servir d'excuse; et, pour preuve de cela, passant oultre et révélant les secretz de la capitulation, contre leur serment, avoient asseuré que toute la guerre de Lorraine tournoit au prouffit de mons"" le duc Casimir, par article exprès d'icelle; que nous congnoissions ceux qui avoient faict ce meschant office-là aud. s'^ duc Casimir et à nous, et le sçavions de personnes qui estoient plus gens de bien qu'eux et ennemys de telles desloyauttez et meschancetez ; que de nous mesler plus de cet affaire, à ce prix-là, il n'y avoit poinct d'apparence ; qu'ilz y envoyassent eux-mesmes telles personnes qu'ilz vouldroient, et on verroit si cependant nous gasterions tout comme eux; qu'ilz voyoient à présent, par expérience, ce que je leur avois remonstré de leur chaleur à la guerre de Lorraine, l'inutilité de laquelle enfin ilz congnoistroient aux efTectz, comme personnes qui par leur passion avoient perdu la prévoyance et osté à ceste armée ung beau moyem de faire pour elle chose qui eust tourné à leur grand prouffit.
Hz commencèrent à se regarder tous l'ung l'autre, et furent bien estonnez; et s'excusans tous, comme gens que la conscience accusoit, fort froidement nous prièrent de laisser là toutes les plaintes et regarder à l'honneur et réputation de l'armée, faisans lors aprocher led. s'" de Gormont, pour faire son rapport au conseil de la recongnoissance par luy faicte de la place de Blamont, pendant qu'on entretenoit led. s"" de Buhy en une aultre chambre. Lequel rapport fut faict
par led. s"" de Cormont, fort confusément et de sorte que nous recongneusmes bien que c'estoit contre son jugement, estant bon cappitaine, et ung artifice pour couvrir leur honte, disant que le faulxbourg avoit esté gaigné sans grande résistence, que le colonel Villeneufve avoit faict ses approches jusques sur le fossé et percé les logis au devant, de sorte que, si on veult battre la ville, il y a grande espérance de l'emporter, non sans perte d'hommes, d'aultant que ceux de dedans tiroient bien et sans cesse, et y avoit apparence qu'ilz pouvoient estre environ cinq cens harquebuziers; mays qu'en les forceant dans la ville, ilz se retireroient et toutes choses avec eux dans le chasteau, sans qu'on les en peust empescher; qui seroit une nouvelle et plus grande peine et perte d'hommes, et que, pour y éviter, il luy sembloit qu'on debvroit battre le chasteau le premier. Lequel il trouvoit assez bon par le dehors, n'ayant peu juger par aulcun advantage quel il est dedans, mays que, pour faire les aproches de l'artillerie, il seroit nécessaire de faire des trenchées, estant toute campaigne rase au devant dud. chasteau ; que, pour ce faire, il estoit besoing d'ung bon nombre de pionniers, fascines et aultres choses requises, sans quoy il ne croyoit pas qu'on le peust bien faire, sinon avec une grande perte d'hommes, à quoy il revenoit tousjours, car c'estoit ce qui les estonnoit; faisant la chose enfin si difficile et dangereuse que si c'eust esté le chasteau de Milan : ne se souvenans plus de ce qu'ilz nous avoient dict, que Blamont ne valoit pas Sarrebourg et qu'il n'attendroit pas le canon.
Et à l'heure mesmes entra ung cappitaine, pour
aultre affaire, lequel ayant esté aultrefois dans le chasteau, nous deist que ce n'estoit qu'ung chasteau de plaisir et sans aulcune défense. Ce nonobstant ilz approuvèrent tous le rapport dud. s' de Gormont, par leurs advis. Et estoit led. rapport résolu entr'eux, sans nous, auquel toutesfois nous ne voulusmes pas nous opposer, pour les raisons que dessus. Et, sur ce rapport, se mirent à nous prier d'oublier toutes choses, et, pour sauver l'honneur de l'armée, feindre que ce feust à cause de lad. négotiation qu'on eust retardé la batterie, à nostre requeste, et par ce moyem couvrir leurs grandz défaultz, nous prians de parler à cet effect aud. s"" de Buhy, qui se descouvriroit plus confidemment à nous qu'à eux. A quoy nous consentismes, comniquans avec led. s"" de Buhy, en la chambre proche dud. conseil, pour sçavoir de luy quelle espérance il jugeoit qu'il y avoit encores de conduire ceste négotiation à bon port, l'asseurans de la promesse qu'on nous avoit donné de luy faire justice. Et led. s' de Buhy nous deist que, nonobstant les aigreurs intervenues par les hostilitez passées et l'empeschement dud. s' duc de Guyse, il pensoit que, si on y vouloit sincèrement procéder de tous costez, qu'il y avoit encores de quoy en espérer quelque bonne issue, pourveu que tout cela feust traicté par personnes qui y apportassent de l'affection et qui sceussent bien rendre raison des choses passées ; mays, quant à luy, il nous protestoit derechef de ne s'y plus employer, s'il ne luy estoit faicte raison, nous nommant les autheurs les s'^ de La Tour, chevaux-légers de la compaignye dud. s"" de Guitry, du commandement duquel il sçavoit que tel dommage luy avoit esté faict, en
hayne de ceste négotiation; comme nous luy promismes d'y tenir la main, selon qu'il avoit esté accordé au conseil.
Et lors il nous présenta l'extraict d'une lectre dud. s"" d'Haussonville sur ce faict, portant accord de conférence par depputtez de part et d'aultre, désirant led. s"" duc de Lorraine qu'il y en eust tant des Françoys que des estrangers de nostre armée, passant si avant que de les nommer, sçavoir, quant aux Françoys les s'"' de Monlouet, de Beaujeu' et moy, et, pour les Alemandz, les s'^' feldmareschal Rumpff-, colonel Clotz^ et le s^ reittermaistre Josse von Verden. Sur quoy nous feismes rentrer led. s"" de Buhy avec nous, pour faire sa requeste, à laquelle il luy fut asseuré de pourvoir ; puis il sortit. Et ayant faict le rapport de son ad vis et exhibé led. extraict, je leur déclaray que
1. Peut-être Christophe de Beaujeu (t. I, p. 124, note) ou Charles de Mesnil-Simon, s. de Beaujeu {Lettres de Henri IV, t. Il, p. 424, note). Il faisait partie, ainsi que Monlouet, du conseil de l'armée allemande et de la cornette du duc de Bouillon. Son frère, dit le jeune Beaujeu, faisait aussi partie de l'armée (F. fr., vol. 704, f. 69). La Biog. prot. consacre un article à ce capitaine.
2. Ludovic Rumpff, feld-maréchal, commandait un régiment de reitres, suivant une lettre de Dietrich Clott. Le 6 septembre, il faillit surprendre le duc de Guise (Lettre de Dietrich Clott, du 26 octobre; f. fr., vol. 4685, f. 84). Il fut tué pendant la campagne, quelques jours avant le combat d'Auneau , Mémoires de la Ligne, t. II, p. 228, note).
3. Il y avait plusieurs capitaines de ce nom dans l'armée allemande : Jehan Clott, colonel d'un régiment de quatre cornettes de reitres, dont nous avons parlé (p. 25, note 1), mort de maladie (Lettre de Des Réaux, Yc de Colbert, vol. 401, f. 136), le 21 septembre, et ses fils Jehan, Lubbert et Dietrich. Les deux premiers moururent avant le 26 octobre. Cette famille de capitaines était au service du duc de Brunswick (Lettre de Dietrich Clott; f. fr., vol. 4685, f. 84).
nous estions fort esbahiz d'où venoit cela, contre la forme des procédures accoustunriées en tel cas. Dont estans requis de dire nostre advis, nous opinasmes, quant aux Alemandz que led. s'' duc de Lorraine demandoit, qu'encores que ce fussent gentilzhommes d'honneur, si est-ce qu'estant la première fois qu'ilz portent les armes pour ce party, il sembloit qu'il y eut quelque desseing caché là dessoubz, au préjudice de l'armée, en adoulcissant led. s' Clotz et ses compaignons, mal contens de mons'' le duc de Guy se, avec lequel ilz avoient tousjours esté de party contraire, et toutesfois que nous estions asseurez qu'ilz estoient gentilhommes d'honneur; ce que nous avions bien voulu dire, nous en rapportant toutefois à leur advis, qui fut semblable au nostre.
Et fut trouvé nécessaire de remectre la négotiation en son train, pour la conduire par nous, en nous prians à cet effect de renvoyer led. s"" de Buhy, bien instruict, pour la justification de ce qui s'estoit passé, et de luy faire tenir parole d'envoyer des depputtez, à discrétion, en pareil nombre, de part et d'aultre, en quelque lieu, pour en traicter et résouldre, moyennant bons saufz-conduitz, si led. s'' de Buhy ne pouvoit rien faire seul. Et nous requirent d'adjouster en nostre instruction ung article, pour recepvoir les blessez dud. colonel Villeneufve dans la ville, pour les faire panser. Je remonstray que cela ne pouvoit estre faict qu'en concluant la négotiation, mays que led. s' de Buhy ne vouloit retourner qu'il n'eust justice de son faict, duquel nous requismes la réparation, y ayans intérest, supplians led. s"" de Bouillon de commender aud. s' de Guitry de se saisir desd. s"^' de La Tour, ses chevaux
légers, et les représenter, au premier jour de conseil, pour respondre de cet excez, sur peine de s'en prendre à luy-mesmes; ce qui luy fut ordonné, de l'advis de tous ceux du conseil; et il promist d'en faire son debvoir; dont nous advertismesled. s'"deBuhy, l'asseurans de tenir la main à l'effect.
Et le menasmes avec nous à Achevillers , où nous luy feismes prendre mémoyre, de sa main propre, des poinctz qu'il feroit entendre aud. s"^ duc de Lorraine, avec charge d'apporter ung sauf-conduit, si tant estoit que seul il ne peust rien advancer. Led. s"" de Buhy répliqua que je ferois beaucoup, si je voulois aller jusques à Nancy, et qu'il s'asseuroit de la conclusion, si j'allois parler aud. s"" duc de Lorraine mesmes, sans passer par les mains de ses ministres, la pluspart desquelz estoient gaignez par led. s"" duc de Guyse; ce que led. s"" baron recongneut estre véritable, me priant de me résouldre à faire ce voyage, s'il en est besoing; dont je m'excusay, tant pour ce que je sçavois bien que ce qu'en faisoient les François n'estoit que pour couvrir leur honte, et qu'ilz empescheroient tousjours l'effect de ceste négotiation-là, que pour les injures et dangers d'une telle entremise. Et le s"" de Buhy, continuant en son advis de mon voyage, pouvant faire bien entendre toutes choses, au lieu que luy ou ung aultre demeureroient court sur beaucoup de poinctz qu'on leur pourroit objecter, et led. s*" baron m'en pressant, j'accorday d'aller où il seroit requis, à condition que les Françoys y en envoyassent ung aultre avec moy, priant néantmoings led. s"^ de Buhy de faire tant de debvoir et diligence qu'il n'en feust poinct besoing. Ce que j'accorday, non que j'eusse espérance
de faire quelque chose, estans si avant les Françoys obligez à l'hostilité, mays bien de faire tout debvoir pour descharger led. s' duc Casimir des calomnies desd. François et de tout soupçon de participation à leurs excez.
Et sur ce, led. s'" baron, ayant faict partir led. s"" de Buhy, me pria d'aller trouver led. s'' de Bouillon, pour luy faire entendre cela, affin que de leur costé ilz advisassent qui ilz y vouldroient envoyer ; dont je les trouvay bien esloignez, ne se cachant poinct de moy, en ayant changé leur dessein d'assiéger et prendre les places de Lorraine, de dire, en ma présence, qu'il l'aloit brusler et noyer tout le pais, bien qu'on feust à peine sorty du conseil où il avoit esté résolu de renvoyer led. s"^ de Buhy. Et passa ce discours si avant que led. s"" duc de Bouillon estant au lict, malade, se print à dire, pour sa part, qu'il faloit lascher l'estang de Diouse ^ et rompre la chaussée ; à quoy led. s"" de Glervant respondit que la basse-ville de Metz seroit noyée. Et je diz aud. s' de Bouillon qu'ilz chercheroient qui retourneroit à ceste négotiation-là, ne se pouvans tenir de descouvrir leurs mauvaises intentions au préjudice d'icelle; et, quant aud. s^' duc de Bouillon, qu'il auroit assez d'ennuys sans en faire d'advantage, et que, quand il auroit envie d'interposer en telz effectz son auctorité et commendement, sauf son respect, il le debvroit dissimuler.
Le xxif d'aoust, laissant là Blâment, l'armée fut logée à Ogevillers et Erbevillers-, et ez environs. Et
1. L'étang de Lindre, près Dieuze, arrond. de Château-Salins (Meurthe).
2. Ogeviller, canton de Blamont (Meurthe), à 19 kilomètres de
led. S"" de Buhy, suivant sa promesse, arriva de bonne heure à Reclainville^, dont led. s*" duc de Bouillon advertit led. s"" baron, lequel me pria d'y aller. Et je désiray qu'il envoyast quelcun avec moy, ce qu'il feist, ayant choisy le s^ Wambold, affin d'ad viser à ce qu'on auroit affaire sur le retour dud. s'^ de Buhy, lequel led. s" duc de Bouillon nous deist avoir apporté ung sauf-conduit. Je luy remonstray, et aux conseillers françoys, qui estoient avec luy, qu'ilz avoient veu que mons' de Lorraine désiroit qu'il y eust quelc'un de leur part, et que, de nostre costé aussy, nous n'y voulions plus aller seulz ; que la négotiation en seroit plus entière et apporteroit plus d'asseurance, d'aultant que led. s"" duc de Lorraine, nous voyant seulz, auroit occasion de craindre tousjours des effectz semblables, de leur costé, et que ne peussions pas faire accomplir par eux ce que nous leur promettrions ; les priant, à ceste occasion, d'y envoyer quelc'un avec nous, et de nous dire le dernier mot, d'aultant qu'il n'estoit plus temps de marchander, et qu'il n'y avoit qu'ung jour pour négotier, affin d'aller tous ensemble bien résoluz, de nostre part, et avec asseurance que, pendant que nous serions là, ilz ne souffriroient estre rien faict au préjudice de cet affaire, sans quoy nous n'y vouldrions retourner, pour y recepvoir encores une honte.
Sur laquelle nostre instance led. s' duc de Bouillon print l'advis du conseil. Le s' de Vezines trouva bon d'y envoyer, mays les aultres furent d'advis contraire, et luy-mesmes n'y estoit pas bien disposé, disant que,
Lunéville. — Herbeviller (Meurthe), à 21 kilomètres de Lunéville.