Reclonville (Meurthe), à 21 kil. de Lunéville
puisque jusque-là ceste négotiation avoit esté par nous conduite, de leur advis il estoit plus séant de la conclure ainsy; et, quant aux conditions, que nous en feissions pour le mieux, taschant, moyennant le retranchement des deux derniers articles, d'avoir 100,000 escuz et les estappes, et que cela feust dépesché en ung jour, s'il estoit possible, pendant lequel temps ilz donneroient bon ordre que rien ne se passeroit, qui peust faire tort à l'affaire ny à nous ; et ne passeroient la rivière de Muze que ce ne feust faict ou faiUy, dedans ce temps-là. Je demanday à voir le sauf-conduict, que led. s^ de Buhy me montra; et le trouvant sur moy seul, j'en désiray la réformation pour la seureté dud. s-^ Wambold, de nostre part. Led. s-" de Buhy deist qu'il n'y avoit poinct de danger et qu'il y auroit aultant d'ostages que nous serions, qui estoit le poinct principal de la seureté. J'adjoustay que led. sauf-conduit n'estoit pas dud. s^ duc de Lorraine et qu'il en faloit ung pour ung françois; à quoy ne voulans entendre, fort nous fut, pour les raisons susd., de nous résouldre d'aller seulz à Lunéville.
En faisantceste résolution, j'apperceu, en ung comg de la chambre dud. s"^ duc de Bouillon, le s"" de CussyS venu de la court de France à Sedan, avec passeport du roy, et de là à Metz, d'où il avoit esté conduit en l'armée sans difficulté. Nous estions prestz à nous en
1 I.e s de Cussy était un messager fréquemment employé entre la cour de France et le duc de Bouillon (Voyez l'instruction du 29 mai 1587, confiée par la reine-mère à Cussy; f. fr., vol. 339G, f. 47). Il était au service de Henri IV en 1591 {Lettres de Henri IV, t. III, p. 326).
retourner, et on ne nous en disoit mot. Je demanday des nouvelles de son voyage, pour sentir ce qui le menoit, et apperceu bien qu'on estoit marry de ce que je l'avois veu. Hz me dirent et firent asseurer, par la bouche dud. s"^ de Gussy, qu'il avoit charge expresse du roy de déclarer aud. s"" duc de Bouillon, son maistre, que S. M. désiroit surtout que l'armée feist la guerre en Lorraine et sur la frontière des places de la ligue, avec toute asseurance que S. M. ne bougeroit et ne laisseroit aller personne à leur secours, retenant et appellant près de sa personne tous ceux qu'il congnoistroit leur estre affectionnez. Par ce peu de discours, je senty bien que led. s"" de Cussy, qui est ung courtisan et instrument ordinaire des pratiques de la court aux affaires dud. s"^ duc de Bouillon, leur avoit apporté beaucoup d'aultres particularitez, pour, selon icelles, commencer à mesnager leurs affaires. May s ilz me celèrent l'occasion pour laquelle il estoit venu, en conséquence et preuve de ce qu'il m'avoit dict, que je sceu toutesfois par quelc'un d'entr'eux, qui m'apprenoit souvent de leurs secretz : sçavoir, que le roy accordoit aud, s'" duc de Bouillon la prolongation de la trefve pour Sedan, afïîn que l'armée n'eust besoing d'y allerS et, disoit led. s"" de Cussy, affin que rien ne
1. Le duc de Bouillon avait formé le projet, au commencement de la campagne, de confisquer l'armée allemande à son profit en la retenant autour de Sedan et en l'employant contre ses voisins. Il y avait eu une querelle très vive au conseil à ce sujet, entre le duc de Bouillon et Guitry (Mémoire du duc de Guise au roi, du G août; f. fr., vol. 4734, f. 241). Après la campagne, Des Réaux, dans l'apologie qu'il apporta en Allemagne, dit que la faute de n'avoir pas marché sur Sedan fut une des plus graves commises par le conseil (Vc de Golbert, vol. 401, f. 13G).
nous retirast de la guerre que le roy vouloit que nous feissions en Lorraine ^
Mays celuy qui me deist cela, et c'estoit led. s"^ de Monlouet, m'apprint, en grand secret, que c'estoit que le roy craignoit surtout que, nous accommodans, à l'entour de Sedan, de villes et places fortifiables, nous feissions ung canton advançant tousjours vers Paris, avec ung chemin asseuré de Jametz en Alemaigne, pour en estre rafraischiz de forces nouvelles, faisans si bien noz affaires que, ne pouvant venir à bout de nous, sinon par une paix à luy dommageable d'ung costé, et ceux de la Ligue se fortifians, d'autre part, des Pais-Bas et d' Alemaigne contre nous, il se trouvast réduict entre deux grandes extrémitez, ou de nous donner une paix, et par ce moyem perdre toute créance dans les villes catholiques, qui se donneroient à la Ligue, se laissans desjà persuader par icelle qu'il y a une grande intelhgence entre S. M. et le roy de Navarre, ou bien de nous combattre et s'exposer au liazard d'une bataille, qu'il vouloit éviter, tant pour ne ruiner led. s'^ roy de Navarre, qu'il disoit vouloir conserver, pour faire teste à la Ligue, que pour ne tomber en la
4. L'attitude du duc de Bouillon est assez difficile à comprendre si l'on admet qu'il marchait de bonne foi. Bien que commandant en chef l'armée allemande, il avait obtenu du roi la neutralisation de ses États, malgré l'opposition du duc de Guise (Mémoire de Guise au roi, du 6 août; f. fr., vol. 4734, f. 241). L'original de la trêve, consentie le 15 juin, entre le roi et le duc de Bouillon, du 18 juin au 27 juillet, est conservé dans le f. fr., vol. 3.303 , f. 115. Cette trêve fut renouvelée jusqu'à la fin de Tannée ; une copie de l'acte de renouvellement est conservée dans le même fonds (vol. 3416, f. 92). Sur cette trêve, mal observée par le duc de Guise, depuis le premier jour, voyez les plaintes de Bouillon à la reine et au roi (f. fr., vol. 3395, f. 56 et 58).
miséricorde des armes de lad. Ligue, dont il sçavoit les desseins ; et que tout ce discours tendoit ou à nous faire faire la guerre en Lorraine et nous y ruiner, pour luy en laisser une victoire aisée, et, par nostre ruine, abbattre l'orgueil de lad. Ligue, pour la rendre plus ployable et obéissante, ou bien de laisser le chemin de Sedan, et, prenant la main gaulche, nous consommer, en traversant la France, par l'incommodité de l'armée et les dégastz que nous feroient mess" de Guyse, en nous devançant et coustoyant, à toutes mains, dedans leurs gouvernemens, affin que le roy nous trouve après en tel estât que la victoire luy en soit facile et le moyem acquis de faire taire la Ligue et la désarmer, après qu'elle seule auroit esté harassée de noz armes, tant en grande despense que perte d'hommes, desgastz des pais et ruine de la noblesse, à eux plus affectionnez ^
Ce discours me sembla très apparent, eu esgard au s"" de Monlouet, qui estoit homme de bien et gentilhomme fort docte et bien versé en Testât. Et luy diz que j'appercevois bien en ce discours, qu'il me rapportoit avoir ouy de la bouche dud. s' de Cussy, que le s*" de Guitry, par son intelligence ordinaire avec le s"^ de Marivaux 2, son parent, qui est à la suite du duc d'Espernon, avoit faict ung très mauvais tour à ceste armée, descouvrant le chemyn résolu de Sedan et
1 . Nous croyons que la politique de bascule de Henri III, visà-vis des Huguenots et de la Ligue, n'est nulle part aussi clairement exposée, chez les historiens du temps, que dans ce passage des Mémoires de La Huguerye.
2. Claude de l'Isle, s. de Marivaux, successivement capitaine et gouverneur du château d'Arqués, de Laon , de l'Isle de France, mort en 1598 (Lettres de Henri IV, t. El, p. 584).
donnant le loisir au roy d'en prévoir ses incommoditcz, pour y pourvoir de bonne heure, à nostre grand dommage, mays que, si j'avois deux ou trois hommes qui m'aydassent, je l'empescherois bien de faire ces coups-là. Et toutefois je remys à croire ce qu'il me deist qu'on renvoyoit led. s"" de Cussy, avec pouvoir de prolonger lad. trefve de Sedan, promesse de n'y aller poinct^ et de faire le dégast en Lorraine, puisque on n'y pouvoit prendre places ny demeurer, à faulte de vivres, et de prendre le chemin de la main gaulche, soubz couleur d'aller joindre le roy de Navarre, lorsque nous aurions passé les rivières de Muze, Mozelle et Modon, pour tourner à Sedan, advertissant lors led. s' baron de Dhona des incommoditez de la main gauche et dud. dessein, s'il la nous vouloit faire prendre, le remerciant de son advis et luy promectant de le tenir secret et d'en faire prouffit que nous pourrions, sans le révéler à personne.
Led. s' duc de Bouillon estoit en ceste armée, en qualité de lieutenant général, sans aultre conseil particulier que dud. s' de Montigny et de son trésorier Le Roux, qui estoient tous deux à la dévotion dud. s'' de Guitry, par le moyem desquelz il luy persuadoit tout ce qu'il vouloit. Et, encores que led. s"" de Cussy feust son serviteur, il estoit courtisan fort confident du s"" Pinard% secrétaire d'Estat aux affaires qui deppen-
1. Dès le commencement de la campagne, le duc de Guise, pour éloigner l'armée allemande des États du duc de Lorraine, avait conseillé au roi de menacer Sedan et Jametz en envoyant sous les murs de ces places La Yieuville et la Brosse avec des troupes (Mémoire du 6 août; f. fr., vol. 4734, f. 241).