Maupiteux, cruel
nous prier d'attendre leurs régimens ; qu'aultrement on leur monstreroit n'avoir que faire d'eux. Led. s*" baron alla trouver led. s' duc de Bouillon, au devant de sa cornette, et luy deist que, ayant tant demandé à faire la guerre en Lorraine, on verroit aujourd'huy i'effect de leur volonté, s'ilz vouloient embrasser l'occasion, laquelle ilz n'auroient jamais si belle; que c'estoit à eux à faire l'entrée du combat et leur monstrer le chemin, aussy ardemment qu'ilz avoient poursuivi ceste guerre de Lorraine ; que le feld-mareschal Rumpff et le colonel Glotz, qui estoient de l'avantgarde, estoienl tous prestz et brusloient d'aller au combat. Led. s'" duc de Bouillon, estant tout estonné et fort blesme, ne se portant pas très bien, ne sçavoit que respondre et se laissoit conduire comme ung enfant, sans faire paroistre en luy ces mouvemens que Beauvoir nous avoit hier dict. Et vei bien, à la contenance dud. Beauvoir, qui sçavoit mieux discourir que combatre, qu'il n'y estoit pas aussy beaucoup disposé.
Tous les estrangers s'efforceoient à persuader l'entrée du combat aux François, jusques aud. s"" de Buhy, qui y estoit présent, et leur deist plusieurs fois qu'il connoissoit les soldatz ausquelz ilz avoient à faire, qu'il n'avoit que l'espée et qu'il marcheroit sur son bidet au devant d'eux. Nonobstant tout cela et que led. s" baron leur feist voir l'infanterie de l'ennemy, sans drappeaux, se retirant dans les vignes, peu à peu, vers le mont Saint- Vincent, laissant seulement leshayes garnyes de mousqueterie et harquebuzerie, pour nous amuser jusques à la nuict et éviter le combat, jamays néantmoings on n'en peult tirer une gagliarde résolu-
tion. Qui fut cause que lors nous leur reprochasmes leurs bravades, leurs feux et leur guerre en Lorraine ; et, quand l'occasion honorable s'en présentoit, ilz saignoient du nez. Enfin, à force de honte qu'ilz recepvoient des estrangers, ilz remonstrèrent que la place de l'ennemy luy estoit fort advantageuse et à eux grandement défavorable, n'ayant pas assez d'harquebuzerie françoise. On leur deist qu'à cela ne tint, qu'on leur offroit toute l'harquebuzerie et mousqueterie du régiment de landzquenetz, qui estoit bonne et aussy forte que leurs François , voire tout le régiment, s'ilz vouloient, qu'ilz avoient veu le matin si bien faire.
Et, voyant arriver les Suisses delà l'eaue, on les pressa tant qu'ilz feirent contenance de se résouldre, mays, comme si on eust arraché cette résolution de leur bouche et sans aulcune gayeté de cueur. Et lors, à la prière des colonelz des Suisses, pendant que leurs régiments passoient l'eaue, led. s"" baron feist advancer les petites pièces de campagne et les logea au devant du village, où estoit le régiment dud. s'" de Mouy, et en feist tirer plusieurs volées, qui esclaircirent fort l'harquebuzerie de l'ennemy dans les vignes et feist retirer leur cavalerie au sommet de la montagne. Et led. s"" de Vézines fut commendé d'aller reconnoistre les passages dud. ruisseau plus haut que led. village, en tirant vers Mézières, où la montagne estoit plus aisée à monter, et mener avec luy le régiment de Villeneufve, celuy dud. s"" de Mouy estant desjà passé au village, où il s'estoit logé, qui rapporta que les passages dud. ruisseau estoient fort fascheux et difficiles, et en feist comme le cappitaine Gormont,
de Hiamont. Led. s' de Bouillon envoya aussy advertir le s»- de Guitry de ceste résolution, afïin qu'il disposast l'avant-garde à tel effect.
Et voyant lesd . s'' feld-nnareschal et colonel Clotz tellement disposez à faire l'entrée du combat avec leurs cornettes, qui estoient bonnes et bien montées, par une animosité contre led. s"" duc de Guyse, pour éviter au poinct principal, duquel nous avions exprès commendement dud. s' duc Casimir, à la conservation de Testât dud. s' duc de Lorraine, qui couroit ung grand hazard par ceste bataille, leur fut remonstré Testât auquel estoient les François et la peine qu'on avoit à les faire résouldre au combat, duquel ilz debvoient faire l'entrée; que, si lesd. s'^'Rumpff^ et Clotz commençoient, il y auroit subject de doubter qu'ilz seroient mal suiviz des François et pourroient estre cause d'ung grand inconvénient au reste de l'armée, qui doibt estre résolue au combat non par pièces, mays entière; qu'il faloit que les François feissent la poincte et monstrassent le chemin, et que toute Tarmée suivroit, les Suisses estant desjà passez ; qu'ilz eussent patience et modérassent leur chaleur jusques à voir que feroient les François, sur Teffect de ceste résolution.
Laquelle remonstrance, en termes couvertz, leur feist tenir bride en main et arrester leurs courages,
1. Des Réaux, dans l'apologie qu'il apporta à Heidelberg, assure que ce fut le feld-maréchal Rumpff qui fit échouer, en refusant de l'appuyer, l'attaque préparée par les Français contre le duc de Guise (Vc de Golbert, vol. 401, f. 136). Le récit de l'expédition de 1587 publié dans le recueil A-Z porte la même accusation contre ce capitaine (lettre G, p. 206).
actendant le commendement général, y ayant encore plus de jour qu'il n'en estoit besoing pour le combat, quand le s' de La Lobe^ vint, de la part dud. s"" duc de Bouillon, trouver led. s' baron, qui donnoit ordre à tout pour faire suivre la poincte des François, et le prier de ne s'advancer pas encores ; qu'il estoit besoing d'y adviser bien meurement, pour l'importance de l'affaire. Led. s"" baron faisoit bonne mine et manioit sa charge avec valeur et prudence, en sorte que les François n'avoicnt aultre peine que de le retenir. J'estois lors près de luy et diz aud. s*" de La Lobe que ce qu'il nous disoit provenoit de l'artifice dud. s"" de Guitry, qui vouloit refroidir ceste résolution, en différant tant, pour y adviser, que le jour et l'occasion se passent, la cavalerie de l'ennemy ayant desjà monté la montagne jusques au sommet, pour favoriser la retraicte de son infanterie dans les vignes, hayes et buissons, au pendant de lad. montagne, comme je luy monstray à l'œil, si évidemment qu'il ne sceut que dire.
Pendant les longueurs artificieuses des François pour éviter le combat % comme si Dieu voulust faire ouverture de la meslée, contre leur intention secrète,
1. Le s. de La Lobbe était membre du conseil de l'armée allemande (Estât des reitres; f. fr., vol. 704, f. 69). Il ne faut pas confondre ce personnage avec un capitaine Loppe, lieutenant de la compagnie des gardes du duc de Bouillon, cité dans la pièce ci-dessus et par M. Lepage (p. 46).
2. Guitry, ainsi que des Réaux (voir l'avant- dernière note), accuse les Allemands et les Suisses d'avoir empêché l'attaque de l'armée du duc de Guise, et prétend que les représentants du roi de Navarre conseillaient la bataille. (Lettre de Guitry à Ligny, datée du 26 décembre 1587; f. fr., vol. 4142, f. 657.)
six chevaux reistres de la reitfanen s'advancèrent de leur trouppe delà le ruisseau, ung peu amont, et deux cornettes de l'ennemy, l'une de chevaux -légers et l'aultre d'harquebuziers à cheval, descendirent, et y eut une escarmouche, où fut abbatu et blessé le s' de Salerne\ en tant d'endroictz qu'on le tenoit pour mort. Et comme tel led. s' de Guitry le feist rendre aud. s' duc de Guy se, qui l'aymoit fort, pour interrompre ce commencement de meslée ; ce qui me confirma encores davantage en mon jugement. Et diz lors que les François faisoient ce jour-là ce que n'avions peu obtenir d'eux depuis ung moys, d'espargner led. s"^ duc de Lorraine, à la prière dud. s' duc Casimir, et qu'ilz s'espargnoient eux-mesmes , vérifians le dire dud, s"^ d'Haussonville, et n'ayans pas tant de cueur au combat qu'à brusler. Et je sceu aussy que led. s'^ de Guitry en avoit auparavant faict de mesmes, arrestant le courage dud. s' comte de La Mark, qui estoit plus eschauffé au combat que led. s"" de Bouillon, son frère, bien que, peult estre, il y eust lors plus d'apparence d'attendre.
Et, après avoir refroidy ceste meslée et faict rendre led. s"" de Salerne, led. s' de Guitry vint trouver led. s' duc de Bouillon, et, au lieu de parler de combatre, mist en avant la nuict qui estoit proche et deist qu'il faloit faire les logis. Et ayant ainsy faict couler le temps, en dilayant^ le combat artificieusement, la victoire, qui nous estoit comme toute asseurée, s'en alla
1. D'après le récit de l'expédition de 1587 publié dans le recueil A-Z, le s. de Salerne mourut peu de jours après de sa blessure (lettre G-, p. 208).