‹ Mémoires inéditesChapitre 52 sur 92 · Charlotte de La Mark (t. II, p. 56, note · texte numérisé non relu

Charlotte de La Mark (t. II, p. 56, note

acquis une mauvaise volonté de ceux qui manioient en l'armée les secretz dud. s' roy de Navarre, vers lequel ilz me faisoient de très mauvais offices; que c'estoit aussy mon malheur d'estre ingratement traicté par plusieurs ausquelz j'avois faict de signalez services et plaisirs, mays que cela ne me desgousteroit jamais de bien faire, selon ma conscience, espérant que Dieu conserveroit cy-après, comme il a faict cy-devant en pareil cas, mon innocence et intégrité, et me feroit la grâce d'en trouver en S. A. une asseurée protection contre les calomnies ordinaires de gens qui ne sçavent mieux couvrir leurs erreurs qu'en les jectant sur aultruy, comme ce prince me feist cet honneur de m'en asseurer, m'exhortant de laisser là ces pensemens, pour me guérir, affîn d'en discourir plus amplement ensemble.

Aussy m'estant suffisamment deschargé de mon debvoir par ung fidèle rapport de bouche et par escript, comme je commençoisà me guérir, arrivèrent, depuis la mort dud. s*" duc de Bouillon ^ après celle de son frère, suivant ce que tant de fois je luy avois prédict, plusieurs ambassadeurs venans de la part de mademoiselle de Bouillon, leur seur et héritière universelle, entre les autres le s*" d'Estivau^, gentilhomme

1. Le 20 décembre (30 suivant le calendrier grégorien), le duc de Bouillon malade, accompagné seulement de trois serviteurs, entra à Genève. Il fit son testament en présence de sept seigneurs du conseil de la ville en faveur de sa sœur unique et mourut le !<"• janvier (10 nouveau style) (Spon, Hist. de Genève, t. I, p. 331, note). On trouve dans les Mémoires de la Ligue (t. II, p. 261) une relation de sa mort.

2. Le s. d'Estivaux, capitaine du duché de Bouillon, servait à Jametz sous les ordres de Robert de Schelandre. Il fut envoyé en

françoys, et depuis led. s"^ de La Noue, remonstrans aud. s' duc Casimir l'extrême péril auquel estoit réduict son petit estât, après la perte de ses deux frères; qu'elle avoit mis toute son espérance en luy, comme en son tuteur et père, en asseurance que ceste qualité, joincte à son sexe et pupillarité , l'esmouveroient à avoir pitié d'elle, qui estoit en délibération de se gouverner en son petit estât par son bon advis, le suppliant de luy vouloir départir son bon conseil avec le secours et assistence qu'il congnoistra luy estre nécessaire en ce besoing extrême , où elle se trouvoit assaillye de toutes partz^

Sur laquelle recherche et instance pitoyable de ceste pauvre princesse, led. s'' duc me feist cet honneur de me demander ce que me sembloit. Dont je le suppliay plusieurs fois de m'excuser, d'aultant que mon advis leur pourroit estre suspect de vengeance du tort que j'avoys à son occasion receu de ceste maison, comme desjà il y en avoit de si impudens que de m'attribuer les occasions de la mort des deux frères de ceste princesse, pour m'estre tousjours contenu en l'observation de la capitulation, sans me laisser aller à leurs poursuittes en la recherche des charges et honneurs que je leur disois souvent leur debvoir couster bien cher,

Allemagne pour demander du secours à Jean-Casimir de Bavière (Lepage, Lettres et instructions de Charles III, p. 46).

1. Aussitôt après la mort du duc de Bouillon, le duc de Lorraine mit le siège devant Jametz, et Chrétien de Sa\igny, s. de Rosne, au nom de la Ligue , entra en Sedanais à la tête d'une bande de pillards. Cette agression, qui se termina par la prise de Jametz, est racontée par de Thou (liv. LXXXX). On trouve dans les Mémoires de la Ligue, t. II, p. 261 et suiv., t. III, p. 565 et suiv., une série de pièces sur cette affaire.

comme led. s"^ de Bouillon me l'avoit recongneu, au lict de la mort; et que, s'il eust creu mon advis, en luy portant celuy dud. s'^ duc, il feust en repos et santé, en sa maison. Mays led. s' duc n'acceptant ceste excuse et me commendant de luy en dire hardiment mon opinion, je luy remonstray que la poursuite du secours de ceste jeune princesse s'adressoit formelement contre led. s'^ duc de Lorraine, qui luy faisoit ouvertement la guerre, de la justice de laquelle je ne voyois poinct de subject de doubtcr, veu les comportemens dud. feu s"^ duc de Bouillon, son frère, en Testât dud. s' duc de Lorraine, où il avoit faict exercer toutes sortes d'hostilités, jusques au feu et à l'eau, nonobstant les remonstrances que je luy faisois, à toutes occasions, du malheur qu'il procuroit à son petit estât; que, si led. s"- duc avoit, au partement de l'armée, eu tant d'esgard aud. s'" duc de Lorraine que donner tout ordre à luy possible pour sa conservation, veu les forces qu'il a de présent en main, il ne semble pas qu'il ait subject de changer de volonté ; ce que led. s' duc de Bouillon mourant a bien pré veu, et, à ceste occasion, pourveu par son testament à sa seur de refuge à mons" de Monpensier^, son oncle, pour son secours, et à mons' de La Noue, pour la conduitte de ses affaires et conservation. Sur laquelle mienne response générale, led. s"" duc Casimir se voyant pressé extrêmement par led. s^ de La Noue, lequel à cet effect

1. François de Bourbon, duc de Montpensier, fils de Louis de Bourbon-Montpensier, mort le 4 juin 1592, était le frère de la duchesse de Bouillon, mère des deux jeunes princes, dont La Huguerye a parlé dans le cours de son récit de la campagne de 1587 et de la princesse leur sœur.

feist tout debvoir de réconcilier le s"^ Dietz Schomberg aud. s"" duc, et alla expressément à Bechevillers, sa maison, pour l'amener à Germersheim, où estant arrivez et n'y trouvans led. s^ duc, qui estoit allé seulement jusques à Friedelzheim, près de là, et depuis à Friederichsal, à la chasse, en l'attendant, led. s"" de Schomberg, ne voulant passer oultre ny attendre response dud. s"^ duc, vers lequel led. s"^ de La Noue vouloit envoyer ou aller en personne, s'en retourna en sa maison de Bechevilers; ce qui aigrit encores plus led. s"" duc contre luy, interprétant cet acte-là à mespris et bravades. Pourquoy led. s*" de La Noue, désespérant se pouvoir servir dud. s"" de Schomberg, pour le secours de lad. damoiselle, comme il désiroit, ne voulant offenser led. s"" duc ny luy donner ce subject de se dégouster de sa poursuite envers luy , le supplia très humblement de vouloir adviser de quelque expédient, pendant qu'il iroit à Strasbourg, Basic et Genefve, pour faire argent à tel intérest qu'il pourroit, pour l'employer aud. secours. Sur quoy led. s"" duc Casimir me commenda d'y penser de mon costé, afïîn qu'il se peust résouldre sur cet affaire-là.

Et comme, quelque temps auparavant, le s"" colonel Schenk ^ avoit heureusement surprins la ville de Bonne et donné advis aud. s"" duc, afïin qu'il luy pleust intercéder pour luy envers la reyne d'Angleterre, à ce qu'elle l'assistast, suivant sa promesse, d'une somme, pour conserver ceste place et en prendre d'aultres, comme feist led. s'" duc et j'en fei la depesche, je prins

1. Martin Schenk, seigneur de Tautembourg, capitaine hollandais, tour à tour dévoué aux Espagnols, aux révoltés et à l'archevêque de Cologne, GehhartTruchses, se noya en Frise en 1589.

subject, sur cestc occurrence, de dresser mon advis aud. s'^ duc en ceste sorte :

Suit une dissertation de La Huguerye sur les dangers que ferait courir au parti huguenot la prise de Sedan et de Jametz par le duc de Lorraine et la Ligue.

Le passage supprimé occupe dans le manuscrit les f. 235 v° à 237 V.

Lequel discours je présentay aud. s"^ duc Casimir, la première fois qu'il me parla de cet affaire. Lequel il voulut lire devant moy et l'examiner, pour en estre instruict, au retour dud. s' de La Noue. Ce qu'ayant faict et bien médité seul sur icelluy n'y trouva que redire; et se résolut d'embrasser premièrement le dernier article \ pour lequel il n'avoit besoing dud. s"^ de La Noue ; en escripvitaud. s*" duc des Deux-Pontz, son cousin , le priant d'en escripre en Clèves, affin que s'il estoit besoing, tous troys en suppliassent l'Empereur.

Après avoir premièrement esté sondé de ceste sorte, pour le rembarquer de nouveau, et s'estre ainsy pourveu du moyem de s'en descharger honestement, survint une aultre espreuve de la part dud. s"^ roy de Navarre, par le s'^ Des Réaux^, envoyé exprès pour justifier le retardement de sa conjonction à l'armée, faisant l'ignorant de l'artificieuse retraicte d'icelle, de son consentement par escript exibé aux Suisses et

1. Ce dernier article est un conseil donné par La Huguerye au prince Casimir de s'adresser à l'Empereur et de solliciter son intercession en faveur de la demoiselle de Bouillon, princesse de l'Empire.

2. Antoine de Moret, seigneur des Réaux, un des conseillers et des négociateurs les plus fréquemment employés par le roi de Navarre. Le mémoire qu'il fut chargé de remettre à Jean-Casimir de Bavière, en réponse aux accusations de La Huguerye, est conservé en copie dans les V^ de Colbert, vol. 401, f. 13G.

par eux représenté pour toute justification, avec une instruction bien ample sur ce subject, qu'il n'est besoing, pour briefveté, de transcripre icy, dactée exprès du 25® décembre 1 587, vray temps de la ruine entière de l'armée.

Et il n'arriva à Heydelberg qu'en febvrier, bien avant sollicitant par sa créance de bouche que j'ay, signée de luy, ung nouveau secours, comme estant tout asseuré de la retraicte de l'armée. May s il trouva led. s"" duc Casimir si bien instruict de toutes choses par mon Êphéméride, que, pour les occurrences du temps, il ne le voulut voir ny parler à luy; m'ayant commendé de recepvoir ses lectres et coppie de ses instructions et ordonné de luy dire qu'il allast faire sa charge partout où il avoit commendement d'aller, et que cependant il adviseroit à luy faire response. Comme feist led. s"" Des Réaux, bien mal content de telle réception. Et, à son retour, n'y voyant poinct d'amendement, adjousta ces motz en sa créance de bouche, qu'il plaignoit extrêmement son malheur de ce qu'il n'avoit esté honoré de pouvoir voir et saluer S. A., jurant Dieu qu'il n'est poussé en cet affaire que d'une sincère intention et de toute intégrité ; non qu'il plaigne en cela son particulier, lequel il compte pour rien, mays pour l'importance du faict et la longueur que par ce moyem vont prendre les affaires, en danger que les ennemys, le congnoissant, en facent une sinistre interprétation et s'en prévalent, ne doubtant touteffois que la voye de procéder de S. A. ne soit pour de bons et grandz respectz ; comme aussy il ne veult rien juger d'un si grand prince, et qu'il a faict tant de preuves de sa magnanimité et vertu qu'il ne

convienne à sa dignité, et auquel il prendra la hardiesse d'asseurer qu'il ne viendra vers luy jamais personne plus affectionnée au bien général de la clirestienté et à son particulier service. Ce qu'il donna par escript, signé de sa main, à Heydelberg, le 16 febvrier 1588. Et s'en retourna de ceste sorte, ne luy ayant rien prouffité son adresse au ministre Beaumont, qui estoit à leur poste, et auquel il avoit confié tous ses affaires; ayant seulement remporté ung petit mot de lectre responsive à celle du roy de Navarre, plaine d'amitié, en termes généraux, du 19^ febvrier aud. an, avec une instruction de bouche de tout ce qui estoit arrivé en l'armée, du tout contraire à celle dud. s' Des Réaux et néantmoings trop véritable. Et voilà la deuxiesme poursuitte aussy froidement receue et dépeschée que la première.

Peu après arriva une dépesche d'Angleterre, le 1 9® mars , plaine de plusieurs lectres des s""* du Conseil de la Royne, Leycestre et Walsinghant , et dud. s' Palavicin, par commendement exprès de la Royne, donnant ordre à ceux de Francford, qui avoient eu charge de luy de payer la somme ordonnée pour la seconde levée aud. s"" duc Casimir, de ne la pas payer; priant S. M. led. s' duc par ses lectres de se déporter de faire demander lad. somme, et, au cas qu'il eust desjà l'obligation et acceptation des s""^ Ferez sur les lectres de change dud. Palavicin, de l'unziesme novembre, qu'il luy pleust la leur restituer promptement; comme feist led. s' duc par mon advis, estant bien aise de se voir par ceste révocation entièrement deschargé de cet affaire.

Sur le temps de laquelle révocation d'Angleterre

arriva, le premier d'apvril aud. an, le ministre de La Rochechandieu', de la part du roy de Navarre, choisy par luy pour user de sa qualité à modérer les grandz mescontentemens, qui estoient en Alemaigne, des actions et déportemens dud. s"" roy, jusques à avoir escript les gentilzhommes alemandz, qui avoient faict ce voyage en asseurance, ung discours et icelluy intitulé Advertissement à la noblesse alemande, de ce qu'ih doihvent juger et attendre de lafoy, promesses et traictez du roy de Navarre et de ses agens, en langue alemande. Lequel fut comnicqué au s"" colonel Berndorff, pour le voir et juger s'il estoit bien faict, pour le faire imprimer. Mays, nous en ayant adverty à Heydelberg et eu advis de nous de le retenir et supprimer, il le feist et nous en asseura par ses lectres, encores que le s"" de Ségur n'eust faict si sagement et eust publié des escriptz faulx et telz recongneuz par les Alemandz, nonobstant les remonstrances dud. s"" Des Réaux, qui avoit donné asseurance à Heydelberg de son commendement, comme il est contenu en son escript, signé de luy.

Ce gentilhomme et ministre, ayant la langue à dévotion, avec plus d'apparence de vérité, veu sa vocation, employa toute son éloquence et crédit, avec celuy dud. s' de Beaumont, son compaignon, pour esmouvoir led. s'" duc Casimir à quelque pitié des affaires dud. s"" roy de Navarre. Et, estimant le persuader à cela plus efficacement, luy descouvrit plusieurs particularitczdeson

1. Antoine de La Roche-Chandieu, ministre protestant, emprisonné à Paris en 1558 et délivré par Antoine de Bourbon, servit fidèlement le roi de Navarre, se réfugia en Suisse en 1583 et mourut à Genève en 1591 [Lettres de Henri IV, t. Il, p. 317).

intelligence secrète avec le roy et led. s' d'Espernon, aiisquelz il estoit contrainct de s'accommoder en beaucoup de choses, pour mectre peine de tirer le roy de son costé et l'aigrir tousjours davantage contre led. s"" duc de Lorraine et toute la Ligue, aflfin de luy faire franchir le sault contr'eux et parvenir à la conjonction de leurs personnes et forces contre lad. ligue; auquel effect il n'avoit meilleur moyem que de luy faire voir une bonne espérance d'estre assisté des princes d'Alemaigne, comme à semblable fin il faisoit négotier avec la royne d'Angleterre, ne se pouvant assez estonner de la révocation que led. s^ duc luy feist voir, en original, de la somme qu'elle luy avoit envoyée pour la seconde levée; le priant de n'y prendre exemple et croire que ceste princesse-là prendroit bientost aultre résolution, comme il espéroit aussy que feroient les aultres princes d'Alemaigne, selon qu'il en avoit tout fraischement négotié avec le landgrave Guillaume, qui luy en avoit donné bonne espérance ; le suppliant, au nom de Dieu, de n'avoir esgard aux passions de Ségur et aultres, qui n'entendent pas le secret des affaires de leur maistre et font les bons valetz mal à propos et pardonner leurs indiscrétions à la cause publique, en espérance qu'il avoit tiré d'eux qu'ilz amenderoient leurs procédures, ou bien qu'il s'asseuroit que le roy y en employroit d'aultres. Sur lequel discours dud. La Rochechandieu led. s' duc feist contenance d'estre bien content et luy deist qu'y ayant advisé il luy feroit bonne response.

Et m' ayant depuis appelle en son cabinet, me feist cet honneur de me comnicquer toute ceste négotiation ; et me dire qu'il recongnoissoit au discours dud. s"" de m 15

La Rochechandieu tout ce que je luy avois dict de la bonne intelligence des deux rois, et ne doubtoit plus de quelle source estoit procédée la dissipation de l'armée, et que, y en envoyant une autre, elle courroit pareille fortune, sur semblables fondemens; pour quoy il estoit fort esloigné de telle disposition, n'en voulant pas pourtant désespérer du tout le roy de Navarre, et désirant sçavoir de moy par cjuel moyem il s'en pourroit honestement eschapper et néantmoings renvoyer led. s"" de La Rochechandieu avec quelque contentement. Dont je me voulu excuser, ayant recongneu qu'il s'adressoit aud. s'" de Beaumont, et ne se descouvroit pas à moy; remonstrant aud. s*" duc que, s'ilz ne recepvoient contentement de sa bouche, ilz me l'imputeroient et m'en feroient de mauvais offices, comme desjà on avoit faict. Nonobstant il me pressa d'en dire mon advis, qui fut de prendre droict sur le plaidoyé dud. s"^ de La Rochechandieu et tirer sa response de son propre discours, portant asseurance du costé d'Angleterre et bonne espérance du costé des princes d'Alemaigne que, lorsque la roy ne d'Angleterre feroit ce qu'il dict en mieux que l'année passée et que les aultres princes d'Alemaigne se résouldroient de faire de mesme, il leur serviroit de guidon, en ceste bonne volonté, et leur monstreroit le chemin de bien faire et de se bien deffendre contre tous ceux qui s'en voudroient offenser; laquelle conjonction de bonnes volontez, en tant de princes de divers humeurs, estant si malaisée qu'on l'avoit l'an passé esprouvé impossible, encores que le roy de Dennemark^ qui est mort, y

\. Frédéric II, roi de Danemarck , né en 1534, succéda à son père, Christian III, en 1559, et mourut le 4 avril 1588.

apportast beaucoup d'advancement , led. s"" duc se trouveroit bien excusé et deschargé pour n'entreprendre plus seul ung affaire de si malasseuré et dangereux succez et tel qu'il voyoit la peine où il estoit de s'estre seul laissé conduire à entreprendre telles choses; que le roy de Navarre feist solliciter la royne d'Angleterre et les aultres princes, et, s'asseurant de luy, en ce cas-là, l'espargnast, en ne le faisant pas rechercher si souvent ni si ouvertement que ses gens ont accoustumé; et que ceste procédure mesme luy serviroit envers les aultres princes. Ce que led. s'" duc trouva assez suffisant pour sa descharge. Et se résolut de tenir ce chemin pour sa response. Et, affin que led. La Rochechandieu, qui jugeoit ceste response conforme à son intention, pour estre peu pratique en telles négotiations, m'en sceust bon gré, il voulut me charger d'une sienne médaille d'or, pour luy en faire présent, de sa part. Ce que je fei, ayant bien congneu, en luy présentant, que le porteur ne luy estoit pas tant agréable que le présent, qui estoit petit. Et, en l'interrogeant de l'ordre qui estoit donné par le roy de Navarre au contentement de l'armée, me deist, en ung mot, qu'il n'avoit poinct de charge de cela.

Et, s'en estant retourné led. s' de La Rochechandieu avec ceste response, lequel se faisoit par ses escriptz congnoistre en Alemaigne soubz le nom de Sadel, incontinent après arriva le s^'de Couvrelles^ avec une

1. Il y avait plusieurs capitaines de ce nom dans l'armée allemande. Le plus connu, mestre de camp de l'artillerie au commencement de la campagne, était mort (note 2, p. 52). Un autre, du même nom, fut un des signataires de la capitulation déûnitive de l'armée, le 8 décembre 1587 (f. fr., vol. 17990, f. 122 v"). Couvrelles était chargé de répandre en Allemagne un mémoire justi-

plus forte batterie, tant pour sa personne qui avoit, pendant l'orage, esté ung temps si favorablement recueilly, avec sa famille, à Heydelberg, que led. s'"duc et madame la duchesse sa femme avoient donné leurs noms à deux de ses enfans, au baptesme, que pour le respect du roy, du commendement duquel il estoit envoyé par led. s*" duc d'Espernon, qui l'avoit congneu en la négotiation de la retraicte de l'année dernière, en laquelle il avoit charge de l'artillerie, et choisy, pour ceste occasion, oyant la langue alemande, pour avoir esté nourry page du comte Wolrad de Mansfeld. Son propos, qui n'estoit toujours qu'en forme de discours et d'advis des affaires de la court, d'où il venoit, sans faire paroistre de charge ny pouvoir quelconque, estoit néantnioings plain de persuasion ; car il asseuroit avoir tant apprins du secret des affaires, qu'il sçavoit au vray que led. s'^ duc d'Espernon avoit 300,000 escuz contens à Metz, pour employer en une forte et prompte levée (ce que je recongneu véritable, estant ung des poinctz que led. s"" duc d'Espernon avoit mandé de Marsigny-aux-Nonnains au roy de Navarre, par le s' de xMonlouet), et pour servir et faire ses exploictz en Lorraine et es provinces de la Ligue, à la faveur de Sedan et Jametz (qu'il nous asseuroit que le roy vouloit conserver et en feroit lever les sièges), comme il avoit esté résolu en l'année dernière de prendre ce chemin-là; mays qui plus estoit, avec

ficatif au nom des représentants du roi de Navarre où la conduite de La Huguerye est sévèrement appréciée (voyez V Introduction] . Une copie de ce mémoire avec ce titre : Mémoires que Couvrelles a semé en Allemagne est conservée dans les V^ de Golbert, vol. 401, f. 132.

asseurance d'y joindre la ville et citadelle de Metz, laquelle, à ce qu'il avoit descouvert, on mectroit es mains dud. s'^ duc Casimir, avec consentement, ayde et faveur du roy, pour reprendre aussy Thoul, Verdun et Marsal et se saisir des Trois Eveschez, pour tenir le tout soubz la couronne de France et le posséder en son nom, comme sien, soubz tel tiltre qu'il vouldroit, à la charge d'une perpétuelle amitié et bonne intelligence avec lad. couronne de France, et que le roy favoriseroit ceste levée et entreprise-là de son authorité en Alemaigne, aultant que ses affaires le porteroient, comme il avoit faict la dernière levée des Suisses; qui estoient aussy, en substance, les mesmes poinctz de la charge dud. s*" de Monlouet, mays ung peu plus esclairciz. Cela chatouilloit fort les aureilles dud. s^ duc, avec ce qu'il disoit croire que, moyennant cela, on contenteroit l'armée de la dernière solde, comme les Suisses, et beaucoup d'aultres nouvelles qu'il entrelassa, tant en son audience qu'en discourant avec moy qui en avois commendement dud. s' duc : comme par espécial la descouverture faicte par le moyem dud. d'Espernon à Guitry (qui luy avoit dict) de l'entreprise d'Aulneau, que led. Guitry nous avoit celée et retardé nostre partement jusques après l'exécution, pour nous faire tomber en ce péril par ses intelligences, depuis descouvertes, avec mons"" de Guyse, par les voyages de Viridet, son secrétaire, dont le colonel Dompmartin donna advis aud. s*" baron de Dhona; que mons*" de Villeroy luy avoit dict avoir tous mes mémoyres et ceux de Guitry, de Clervant et de Malroy, et que, les ayant confrontez devant le roy, S. M. et tous ceux de son conseil qui y assistoient avoient jugé évidemment

que tout le mauvais mesnage de lad. armée est venu dud. Guitry et de Beauvoir, son beau frère; ausquelz le roy en veult grant mal et nous en descharge, conformément aux lectres escriptes parmons' de Chastillon aud. s' duc Casimir, apportées par led. s''de La Rochechandieu, en date du 17® jour de febvrier aud. an, par lesquelles il asseuroit le semblable et en avoit envoyé ung discours à cette fin au roy de Navarre, et que, pour ceste cause, quand led. Guitry a obtenu sa main levée, comme les aultres, à la charge de vivre catholiquement, comme il a promis et juré, le roy y a faict adjouster ceste clause, à la charge de ne se poinct meetre dedans Sedan et Jametz; ce qui a esté adjousté soubz couleur de luy défendre de les secourir, mays en effect pour l'empescher de les perdre par sa présence.

Or espéroit led. s'^de Gouvrelles par ceste ouverture conduire led. s'^ duc à l'employer à en négotier Teffect, comme de chose qu'il sçavoit avoir tousjours tant désiré et demandé en toutes ses capitulations, adjoustant que Verdun traictoit desjà pour se remectre es mains du roy, qui la laisseroit tomber es mains dud. s"^ duc. Mays il trouva ce prince tant retenu par le mauvais succez de ceste armée qu'il ne se hasta pas de se déclarer à luy et le remist à y penser. Et cependant, m'ayant le tout comnicqué comme dessus, me commenda d'y bien adviser et luy en dire ce que je jugerois estre convenable à son service en une ouverture de telle importance, comme je fei quelques jours après de bouche et par escript, pour le laisser méditer là dessus et se résouldre de ce qu'il auroit à faire en telle occurrence.

Mon advis fut que, sur le discours dud. s' de Cou-

MÉMOIRES DE LA HUGUERYE. 2l31

vrelles, il convenoit considérer en premier lieu la condition en laquelle il est tombé, par la misère du temps, qui debvoit faire présumer aud. s'' duc Casimir par beaucoup de raisons qu'en la façon dont il luy a parlé il y a beaucoup d'artifice à luy commendé et tendant à sentir la disposition de la volonté dud. s"" duc sur ce qu'il luy a déclaré, affin que, si led. s'^ duc ne s'y trouve enclin, cela ne soit descouvert procéder dud. s"" d'Espernon ny du roy par conséquent et leur nuyre sans fruict.

En second lieu la qualité dud. s' d'Espernon, qui ne peult rien sans le roy, dont il deppend du tout; Testât duquel est à présent tel qu'il ne scet à quoy se résoudre; et, quand ung jour, pressé de douleur par l'extrême nécessité qui luy est remonstrée par led. s*^ d'Espernon , il faict une résolution , le lendemain d'aultres luy font changer, par appréhension d'ung aultre plus grand péril ; de sorte que, qui s'embarqueroit en telles incertitudes se mectroit en hazard de tomber en grand inconvénient.

D'advantage qu'estant l'armée dernière entrée en France, depuis l'advis donné par le s" de Belièvre du commendement du roy à la royne d'Angleterre, qui avoit desjà receu plusieurs advertissemens de sa court qu'il le désiroit et qu'elle en hastast le partement, pour rabaisser l'orgueil de la Ligue (ce sont les propres termes), néantmoings, lorsque par lectres escriptes au camp de Fossegilon, près la rivière de Loyre, on feist congnoistre à S. M. l'affection de l'armée à son service et de la seconde levée qui se faisoit encores pour la mesme occasion, au lieu de se servir secrètement de l'armée pour atténuer la Ligue, il l'a dissipée artificieu-

sèment, commençant, par le traicté et retraicte des Suisses, sur une vaine espérance qu'il avoit de taire après, de son authorité, poser les armes à la Ligue, ce qu'il n'a encores peu exécuter : qui doibt justement faire craindre qu'il n'en feist encores aultant, selon la nécessité de ses affaires, laissant en la fange ceux qu'il auroit embourbez.

Qui plus est, la ville de Metz, dont a parlé led. s"" de Gouvrelles, n'est plus en tel estât qu'elle estoit, quand led. s"" duc en a cy-devant traicté, car lors elle servoit à tenir en bride led. s"" duc de Lorraine, qui luy tient aujourd'huy le pied sur la gorge, tellement que, s'il vient à bout de Sedan et Jametz, où il travaille par la vive force et nécessité, elle ne luy peult eschapper; et ceste ouverture dud. s"" de Gouvrelles, qui tend à la conserver par le moyem dud. s"" duc, seroit plus plaine de despense que de prouffit, si elle n'estoit accompagnée des moyems requis à sa conservation et de celuy qui s'y employroit.

En outre, les choses estans telles que dessus, l'affaire ne mérite pas ce semble que led. s"" duc y face response directement, d'aultant que led. s"" de Gouvrelles n'a rien dict comme en ayant charge; et ce qu'il a dict est si nud et sans aulcunes conditions que l'on n'y peult asseoir certain jugement; et y auroit danger que, sur une telle response, il bastist plusieurs voyages sans fruict et peult estre de dangereuse conséquence aud. s'" duc.

Et semble meilleur d'attendre que la résolution du roy se meurisse davantage par la nécessité qui en croist tous les jours, de sorte qu'il est aisé à prévoir qu'elle luy fera enfin quicter la bride de sa craintifve

prudence et prendre le party que desjà il commence à gouster et congnoistre estre nécessaire à sa conservation.

Pourquoy il semble aussy bon d'entretenir le roy de Navarre en quelque bonne espérance, sans touteffois se laisser retomber es inconveniens derniers par l'incertitude de ses volontez, d'aultant que, veu Testât du roy, ilz se peuvent avec le temps accommoder ensemble par la nécessité, qui contraindra enfin le roy d'y avoir recours, et, par un juste jugement de Dieu, ne trouver aultre seureté qu'avec ceux qu'il a tourmenté toute sa vie, ne recepvant au contraire que tout mal de ceux qu'il a trop avancez, comme S. M. le confesse.

Et cependant, pour ayder à meurir la résolution du roy, par le moyem dud. s"" d'Espernon, et ne laisser mourir ung si beau commencement, sans faire forme de response, dire seulement aud. s"" de Gouvrelles, comme par forme de devis, que led. s"" duc est très humble serviteur du roy et très affectionné à la conservation et repos de son estât, bien marry d'entendre qu'il se retrouve en telles perplexitez, et qu'en particulier il est amy très certain dud. s"" d'Espernon et vouldroit avoir le moyem de faire paroi stre au roy et à luy sa bonne volonté; sans passer plus oultre, de la bouche dud. s"" duc. Mays faire entrer en propos avec led. s^ de Gouvrelles quelc'un de ses serviteurs, qui luy soit amy et familier et avec lequel il confère librement de ceste ouverture; lequel, en discours, pourroit eslargir ce mot de moyems et le partir en quatre poinctz, sçavoir : de voir une asseurée résolution du roy et touteffois si secrètement et sagement conduite qu'elle ne peust estre congneue à ceux desquelz il ne

se fie pas, et, pour le premier effect d'icelle, ung bon pouvoir et leetres à tous les princes, pour traicter avec eux secrètement de son secours et conservation, et, pour le restablissement de la paix en son royaume de bons, certains, contens et suffisans moyems pour y employer, et une asseurance certaine de la délivrance de lad. ville et citadelle de Metz et des trois aultres et ce qui en deppend, par toutes les voyes possibles, selon ce qui en a esté cy-devant traicté et cappitulé avec led. s"^ duc. Que sur ces quatre fondemens on espéreroit bastir de grandes choses pour le service du roy, repos et conservation de son estât, mays qu'il conviendroit s'y gouverner tellement qu'on se gardast bien de faire aller et venir beaucoup de personnes de la part de S. M. et seulement en une fois, par le moyem dud. s"" d'Espernon, faire passer les pouvoirs leetres et instructions de S. M. avec les moyems et asseurances cy-dessus, pour en tirer l'efïect secrètement et promptement, évitant les inconvéniens que la descouverture d'ung tel affaire pourroit engendrer, traictant de tout cela par forme de discours entre led. s"" de Couvrelles et le serviteur dud. s*" duc.

Qu'aultrement, si led. s'' de Couvrelles retourne et dict, comme il ne fauldra, aud. s"" d'Espernon avoir déclaré tout ce que dessus aud. s" duc et n'avoir poinct eu de response, il mectra l'affaire hors d'espérance, en danger que cela ne face encores plus humilier le roy envers ceux desquelz il se veult faire obéir, ainsy qu'il en advint l'an passé en Angleterre, après que led. s"" de Belièvre en fut de retour en France. Car, y estant allé pour recongnoistre, soubz le manteau d'intercession pour la royne d'Escosse, quel moyem il y avoit d'es-

traindre une pareille intelligence que dessus avec la royne et n'en ayant rien descouvert ny rapporté, il fut soubdain envoyé luy-mesmes par le roy vers ceux de la Ligue pour accorder avec eux, comme il feist, sans que le debvoir du s' Staffort, lors embassadeur d'Angleterre en France, luy servist de rien. Lequel, en ayant esté adverty par ses amys, y voulust remédier et faire ce que le roy désiroit, mays il n'estoit plus temps. C'est ce qui semble bon à faire sur le discours dud. s"" de Gouvrelles.

Et le fruict de ceste procédure , si elle réussit , est que si ceux de la Ligue recongnoissent encores plus le roy refroidy envers eux, ilz entreront réciproquement en plus grande défiance l'ung de l'aultre que devant, ce qui est à désirer et pratiquer surtout. Et, par ce moyem, on pourra parvenir à l'union de tous les princes directement pour le secours du roy et par conséquent pour le restablissement de la paix, en France, et conservation de Sedan et Jametz ; ce qu'on n'a encores peu obtenir. Et servira ceste négotiation à dresser une ligue entre le roy, la royne d'Angleterre, les princes d'Alemaigne et cantons de Suisse contre le roy d'Espaigne pour servir aux affaires des Pais-Bas et ruiner la Ligue; dont aussy led. s"" duc acquerroit grande réputation à ses affaires, par l'adresse d'une si importante négotiation, qui serviroit à asseurer ses debtes passées et une bonne défense à son estât, par de si bons offices.

Cet advis fut fort agréable aud. s"" duc et l'exécuta fort saigement. Et renvoya led. s"" de Gouvrelles de ceste façon : estant bien aise d'avoir apprins de luy que le roy es toit bien disposé au secours de Sedan et

236 MÉMOraES DE LA HUGUERYE.

Jametz et qu'il estoit en volonté d'envoyer le filz du duc de Nevers en Rethelois et le comte de Grandprey* avec luy, pour les favoriser, de ce costé-là, de toutes choses; et que led. s"^ d'Espernon feroit de mesmes, par le moyem de Metz, où il estoit en volonté de s'acheminer, après avoir donné ordre à Loches et Angoulesme, faisant son estât d'y mener 8000 harquebuziers et 1200 chevaux françoys et de lever, pour le commencement, 3000 reistres seulement et, avec cela, faire la guerre en Lorraine, s'il luy pouvoit donner à son retour asseurance, de la part dud. s"^ duc, sans quoy il doubtoit fort qu'il ne feroit pas ce voyage; et c'estoit où tendoient les intelligences pratiquées par le s' de Moncassin^ avec led. s*^ duc, par les s''*La Goste et Joly. Ce qui fut cause que led. s"" duc feist encores meilleure mine aud. s'" de Couvrelles et par luy se résolut de recommender au roy et aud. s"" d'Espernon, comme il avoit faict à la royne d'Angleterre, l'affaire de Sedan et Jametz, conjoinctement avec le duc des Deux- Pontz. Dont je fei la dépesche, pour sonder ce guay-là, premièrement que d'envoyer en Lorraine , joinct que la ville de Bonne estoit assiégée, dès le 10 apvriP,

1. Robert de Joyeuse, comte de Grandpré, gouverneur de Mouzon et de Beaumont en Argonne , chevalier des ordres du roi , fidèle serviteur du roi, tué aux environs de Ghâlons, au commencement de 1589, dans un combat contre le ligueur Saint-Paul. De Thou a composé son épitaphe {Mémoii^es).

2. René (?) de Lussiac, seigneur de Moncassin, parent du duc d'Épernon et son partisan, avait été mis par lui à Metz avec la mission principale de balancer l'influence du duc de Guise sur la frontière de l'Est. Suivant de Thou , Moncassin flottait entre les partis (De Thou, liv. LXXXI).

3. La vilJe de Bonn avait été surprise par le capitaine Martin Schenck, pour le compte de l'archevêque de Cologne en 1587. Au

que le prince de Gimay* feist recongnoistre la place par les colonelz Verdugo- et Tasis\ du costé du fort, vers Jobrich, que nous y avions faict bastir; de sorte qu'il n'y avoit plus d'espérance de se pouvoir servir pour Sedan du colonel Schenk, assez empesché en la défense de sa place, avec ce que le duc de Parme avoit dépesché vers led. sMuc, exprès pour le divertir de favoriser led. s"^ colonel Schenk, en espérance de plus grandes choses.

Et voilà comme toutes ces négotiations d'importance, faictes l'une sur l'autre vers led. s"" duc, pour l'embarquer de nouveau contre led. s' duc de Lorraine, s'en allèrent en fumée par des responses, desquelles touteffois on ne se pouvoit plaindre. A quoy servit beaucoup, en la deffiance où estoit led. s' duc des forces dud. s' duc de Lorraine, qui l'avoit meu à

mois de mars 1588 les Espagnols mirent le siège sous ses murs et la prirent le 29 septembre après un siège de sept mois. La ville était défendue par le baron Othon de Podlitz, dont La Huguerye a souvent parlé au commencement de ce volume.

1. Cbarles de Groy, prince de Ghimay, lieutenant du duc de Parme, gouverneur du Brabant, tour à tour dévoué aux deux partis qui se disputaient la souveraineté des Pays-Bas. 11 était allié au duc de Lorraine par son mariage avec Louise de Lorraine, fille du premier duc de Guise (Lepage, Lettres et instruct. de Charles III, p. 83).

2. François Verdugo, gouverneur de la Frise, capitaine espagnol, un des meilleurs lieutenants du duc de Parme , souvent cité par de Thou dans le récit des événements de 1588 à 1592.

3. Jean-Baptiste de Taxis, lieutenant de François Verdugo, capitaine espagnol, fut tué au siège de Bonn au mois de mars 1588 (De Thou, liv. GXXXIX). Il ne faut pas confondre ce capitaine avec un personnage du même nom, général des postes et agent de Philippe II en France sous la Ligue et plus tard plénipotentiaire aux conférences de Vervins.

faire levée de ses forces naturelles, une (jépesche que je luy conseillé de faire aud. s"" duc de Lorraine, sur le prétexte, véritable néantmoings, de ses subjectz de Lindresingen et de Lixeinfratz, de la force et violence que les gens de guerre dud. s"" duc y avoient exercé et contre le maire de Linden, et sur l'emprisonnement et interrogatoire d'ung de ses officiers de choses concernans la personne dud. s''duc, affin de recongnoistre le cueur dud. s*" de Lorraine par sa response. Laquelle, ayant esté faicte par led. s"^ duc de Lorraine telle et si honeste qu'on pouvoit désirer, avec promesse de faire réparer et restituer toutes choses, rasseura fort led. s"" duc et le disposa à se tenir coy et licencier, comme il feist tost après, les deux régimentz de reistres et lansquenetz qu'il avoit levé et entretenu à grandz fraiz pour la conservation de son estât. Lequel licentiement despleut fort au roy et à toute sa court, qui en faisoit estât pour faire passer led. s' duc plus oultre, et spécialement le s"" duc de Montpensier, qui se reposoit sur ces forces-là pour le secours de Sedan, où il avoit envoyé le s"^ de Rieux', pour y commender en son nom, et obtenu du roy de le faire passer avec le s"" de Cussy vers led. s' duc de Lorraine, pour laisser ses places en repos.

Et puis, sur ce discours, dire avec vérité que, si

1. Oa trouve plusieurs personnages de ce nom dans les troubles de cette époque. Celui-ci, d'après de Thou, est François de la Jugie, seigneur de Rieux, gouverneur de Narbonne, capitaine catholique, député de la noblesse du Languedoc aux États de 1614 {Hist. de Languedoc, t. Y, passim). Sur cette campagne voyez de Thou, liv. XG. On conserve dans le f. fr,, vol. 3395, f. 3, 5 et 7, trois lettres autographes de Rieux au roi, du printemps de 1588, sur les événements de Sedan et de Jametz.

led. s'" duc de Lorraine eust pris subject sur ces plainctes-là d'envoyer vers led. s"" duc Casimir pour y remédier, il eust, en i'estat où il estoit, tellement gaigné ce prince-là qu'il eust apprins par son moyem beaucoup de secretz importans à la conservation de toute sa maison, desquelz il estoit adverty au vray de France et de si bon lieu qu'on n'en pouvoit doubter ; comme de faict le succez le tesmoigna, estant ce prince tant ennemy des insincéritez et tromperies qu'il recongnoissoit, mesmes à son domage, en ces deux roys de France et de Navarre, qu'il ne s'y pouvoit aulcunement accommoder. Mais ceste maison de Lorraine a tousjours eu telle opinion de sa grandeur qu'elle n'a pas recherché ny entretenu ses amys comme elle eust peu faire et s'en feust bien trouvé. Ce que ceste lectre donna grand subject aud. s"^ duc de Lorraine de faire, et, encores plus, ce qui fut, du consentement dud. s'^ duc Casimir, mys en avant, au nom des colonelz, par la bouche du colonel Dommartin avec le s"^ marquis de Havrecht' ; ce que led. s'^ duc de Lorraine n'ignore pas; et peult lors, sur ce fondement-là, par l'entremise dud. s"" marquis, son cousin, descouvrir, traicter et advancer de grandes choses, pendant que le mescontentement dud. s' duc Casimir et de tous les gens de guerre alemandz estoit fraiz et en son ardeur pour en tirer de grandes utilitez et bien plus importantes que le renvoy de toutes ces négotiations de France

1. Charles-Philippe de Groy, marquis de Havrecht, baron de Fontenoy et de Fénestrange, avait épousé Diane de Dommartin. Au mois de septembre 1589 il commandait les troupes envoyées par le duc de Parme au secours du duc de Lorraine (Lepage, Lettres et instructions de Charles III, p. 83).

sans response telle qu'on désiroit. Et voyant led. s*" duc sur ces plainctes-là une simple response, sans personne à qui il peust parler confidenment et, par la négotiation dud. s*^ de Dompmartin, aussy peu de dextérité à sentir à quoy tout cela tendoit, il me deist ung jour qu'il déploroit la misère dud. s"" duc de Lorraine et de sa maison, qui estoit preste de recepvoir ung grand coup de tonnerre, mays qu'estant si sourd aux coups d'csperon que il luy donnoit, pour avoir subject de luy pouvoir faire entendre ce qu'il en sçavoit, et ayant si mal faict son prouffict de la peine qu'il avoit pris l'an passé, à son grand dommage, pour le conserver et soulager du tout, il estoit quitte en son ame et es offices de son amitié ; et, puisqu'il se fîoit tant en ses armes qu'il mesprisoit ses amys, desquelz il pouvoit tirer de grandes utilitez, si mal luy en arrivoit ce seroit pour luy. Et led. s*^ de Dommartin ne sçavoit, en traictant avec led. s" marquis de Havrecht, ce qu'il faisoit en principal, car led. s'" duc ne s'en osoit fier en luy, bien qu'il feust vassal dud. s*" duc de Lorraine, d'aultant qu'il avoit tant pratiqué avec les Françoys, en l'année dernière, pour gaigner les bonnes grâces du roy de Navarre et estre par luy employé en ses guerres, qu'on doubtoit, si on s'en descouvroit à luy, qu'il en feist mal son prouffit, pour la mauvaise volenté qu'il portoit aud. s*" duc de Lorraine. Et n'eut jamays nulle congnoissance de ceste négotiation, en laquelle il estoit employé avec led. s' marquis de Havrecht, si non que c'estoit à bon escient pour traicter de service avec le roy d'Hespaigne, en asseurant les soldes passées, sans avoir peu sentir où on tendoit, affin d'en donner advis, comme il feist au rov

MÉMOmES DE LA HUGUERYE. 241

de Navarre, pour le picquer, par jalousie et crainte de son danger, à faire son debvoir envers lesd. s'"^ colonelz, lesquelz, par ce moyem, demeuroient libres à choisir le meilleur et plus advantageux party. Sur ces entrefaictes, led. s"" de La Noue arriva, le 1 5^ may, estant venu jusques à Strasbourg en la compaignye des embassadeurs des Suisses, envoyez pour jurer la ligue faicte avec la seigneurye dud. Strasbourg. Et asseura led. s"^ duc que le roy de Navarre faisoit bien grande provision d'argent; que, pour celuy du Languedoc et Dauphiné, qui est d'une bonne somme, l'ordre estoit desjà donné de le faire passer en Alemaigne par les bancquiers italiens de Genefve; que l'argent de Guyenne, Poittou et La Rochelle passoit par ia voye d'Angleterre, où led. s"" roy de Navarre avoit dépesché le s' de Fay Belesbat^ qui avoit eu assez d'avoir response de la royne pour son secours ; que tout l'argent de France seroit prest dans ung moys; fju'il avoit escript de Genefve aud. s"" roy de Navarre, par led. s"^ Des Réaux, pour mons"" le baron de Dhona et tous les colonelz ; qu'il en espéroit bonne response par la première dépesché, ne pouvant touteffois dire kl quantité de la somme. Et tenoit ce langage, bien instruict que c'estoit le moyem de nous retenir. Qui feist doubter aud. s'" duc Casimir qu'il eust sceu quelque chose de la négotiation de Dommartin avec led. s"^ marquis de Havrecht, comme nous eusmes depuis advis d'ung marchand auvergnat, nommé Pierre Jour-

1. Michel Hurault de L'IIospital, seigneur du Fay et de Bel- Esbat, petit-fils du chancelier de L'Hospital, chancelier de Navarre, i^'ouverneur de Ouillebeuf, négociateur fort employé par Henri IV, mourut en 1592.

lie, qui voyageoit fort, qu'estant à La Rochelle il avoit adverty le roy de Navarre, de la part de mons'' de Longlée'^, lors embassadeur de France en Espaigne, que le roy d'Hespaigne, parlant, n'y avoit guères, à luy, avoit faict tomber ce propos en avant, que le duc Casimir ne porteroit plus de secours aux Iluguenotz. A quoy led. s' roy de Navarre avoit respondu que led. s"^ duc Casimir pourroit bien prendre l'argent du roy d'Hespaigne, mays qu'il estoit de ses amys; et que le s"^ Du Plessis^, estant lors présent, avoit adjousté que tant s'en falloit, que les reistres dud, s'^ duc Casimir estoient desjà en Lorraine. Laquelle response dud. s' roy de Navarre offensa fort led. s' duc Casimir, qui deist lors que cela pourroit bien estre vray, s'il estoit roy de Navarre, mays qu'estant le duc Casimir ces humeurs-là ne logeoient poinct en son àme. Et ne s'esmeut pas beaucoup des discours dud. s"^ de La Noue; commendant seulement aud. s"^ baron de luy en parler, comme pour les affaires de luy et ses colonelz. Ce que nous feismes ung jour bien particulièrement, au jardin de Heydelberg, en la chambre de L'Arbre, le conjurant, en gentilhomme d'honneur qu'il estoit, de nous résouldre de deux poinctz en conscience et vérité : le premier, du contentement qu'on pouvoit espérer du roy de Navarre, sur les troys articles qui avoyent esté résoluz à Genefve, en sa présence, et des descomptes de l'armée, avec quelque payement. Sur

1. On trouve dans les Mémoires de Du Plessis-Mornay, sous la date du 20 juillet 1588, une lettre du roi de Navarre au s. deLonglée {Mémoires de Du Plessis-Mornay. t. lY, p. 279). Beaucoup de pièces de sa correspondance sont conservées aux Arch. nationales dans les cartons K. 1570 et suivants.

2. Pliilippe de Mornay, seigneur Du Plessis (t. I, p. 448, note).

quoy il nous asseura et voulut faire croire que, devant que l'année passast, nous serions satisfaictz, et que led. s"" baron en pou voit asseurer ses colonelz, en la présence du s"" colonel Schlegel * , nous jurant que la somme de 100,000 escuz pour le moings estoit preste à faire passer de France en Alemaigne, et, de sa part, puisqu'il ne voyoit pas moyem de rien faire pour Jametz, que le party de 50,000 escuz, qu'il avoitfaict à Genefve, à grand intérest, y seroit joinct, dont la moitié estoit preste et l'aultre moytié seroit fournye , après avoir receu la ratification du roy de Navarre, qu'on estoit allé quérir. Le reste du discours estoit sur le faict de la concorde, pour faire cesser toutes disputes, nous contentans des tesmoignages que nous avions du roy, sur la conférence de noz mémoyres, par le s"^ de Villeroy, en la présence du s"" de Chastillon, duquel il veit les lectres, du prince de la l^etite-Pierre, qui avoit ouy de la propre bouche de Ségur, que son maistre abandonneroit la cause, et d'ung bon nombre d'aultres, luy faisant congnoistre que le roy avoit défendu à Guitry d'entrer dedans Sedan, soubz prétexte de ne le secourir, mays en effect pour ne le perdre, comme le roy luy imputoit et à Beauvoir la

1, Schregel ou Schreger, colonel allemand (t. II, p. 231, n. 1). Une lettre du duc de Guise à Schomberg, du 18 octobre, datée d'Auxerre, nous apprend que le s. de Boisdauphin venait de tailler en pièces les lansquenets de Schregel (Yc de Colbert, vol. 10, f. 275). Dans une autre lettre du 19 octobre, adressée au roi, le duc de Guise donne de nouveaux détails sur le succès de Boisdauphin (f. fr., vol. 4734, f. 342). Au combat dAuneau ce fut le colonel Schregel qui sauva les reîtres de l'armée allemande (Mémoires de Chastillon, f. fr., vol. 3975, f. 198 et suiv.). La Huguerye n'a pas parlé de ces combats.

perte de l'armée. Surquoy nous ayant requis d'oublier toutes choses, il nous pria instamment de luy dire nostre advis de ce qu'on pouvoit espérer de nouveau, pour le secours du roy de Navarre, qui en avoit besoing.

Nous luy feismes response que plusieurs choses estoient nécessaires à tel effect : la première de rendre les Alemandz contens, afifin d'obvier aux résolutions, qu'ilz sont sur le poinct de prendre, de ne luy faire jamais service, et que cela ne pouvoit estre mieux faict qu'en leur faisant quelque payement et leurs descomptes; la seconde chose de faire ceste négotiation par ung embassadeur propre, comme luy, qui estoit tout porté, s'il veult, ou mons"" de Chastillon, aymé et honoré des Alemandz; la troysiesme que, veu les choses passées, il seroit besoing de grandz moyems, pour faire l'advance des trois premiers moys de solde et pour levée de harquebuzerie, au service des Alemandz, qui ne se veulent plus attendre à l'harquebuzerie de France, ensemble, pour lever de bons régimentz de lansquenetz, d'aultant que les Alemandz ne se veulent plus fier aux Suisses, lesquelz, contre leur foy et double serment les avoient abandonnez ; et touteffois que ces choses-là se pourroient ung peu modérer par la sagesse et bonne réputation de l'embassadeur, tel que luy et led. s"^ de Chastillon; que c'estoit ce qui nous en sembloit, et qu'encores trouveroit-on les Alemandz aigris des bruits qui courent de la mort de feu mons' le prince de Gondé, qu'ilz aymoient et honnoroient beaucoup. Sur quoy il nous respondit avoir adverty le s"" de Gouvrelles que le roy de Navarre estoit mal content de l'advis qu'il en avoit

apporté en Alemaigne, tant sur le faict de l'honneur que de la mort. Et nous n'en dismes mot, bien que nous eussions l'advis entier par escript et que nous en eussions sceu la vérité par le s'" de Glervant d'Amboyse. Dont led. s"" duc, voulant sentir quelque chose du s"^ de La Rochechandieu , quand il estoit près de luy, il respondy que la dame princesse estoit une moutonne. Et led. s*" duc, se soubzriant, deist : Je ne voudrais poinct, deist-il, de teh moutons en ma bergerie! Geste response meist led. s"" de La Noue en tel désespoir qu'il continua tousjours en son intention pour Sedan et s'y en alla, laissant là les affaires d' Alemaigne, en si pauvre espérance^.

Ung peu avant son partement, estoit retourné led. s' deCouvrelles, le 30 juillet. Lequel, n'ayant rapporté au roy et au s" d'Espernon asseurance dud. s"" duc, rapporta la paix publiée entre le roy et ceux de la Ligue-, selon les articles qu'il nous en délivra; mays que pour cela le roy ne laisse pas de demeurer tousjours en ses deffiances d'eux, ayant bonne espérance d'y donner bon ordre par les Estatz qui se debvoient tenir, que la nécessité, tant de moyems qu'il n'a poinct que de ses affaires, l'a contrainct à cela, voyant la Ligue forte, d'une part, le party des Huguenotz, de l'aultre,

i. On s'étonne que La Huguerye ait oublié de parler de la mission de Ségur, qui fut envoyé en Allemagne par le roi de Navarre, vers le même temps que Couvrelles. Ségur était porteur d'un mémoire adressé aux princes protestants, qui est imprimé dans la Correspondance AqDw Plessis-Mornay, 1824, t. IV, p. 194.

2. Traité du 19 juillet 1588. L'édit d'exécution fut vérifié au Parlement le 21 juillet. Ces deux pièces ont été souvent imprimées. On les trouve notamment dans les Mémoires de la Ligue (t. II, p. 368).

les républicains des villes estre desjà en grand nombre, le danger de mettre les armes en la main du peuple qui ne cherche qu'à secouer le joug, qu'au contraire, sans les armes, les villes de la Ligue s'offrent à luy, par lequel moyem, sans rien bazarder, il l'affoiblira et encores plus par les Estatz qui se tiendront à Blois, en septembre', contre la volonté de la Ligue, qui ne les désire, et, pour les empescher de rien faire, à son préjudice, a requis qu'ilz feussent tenuz à Troyes ou à Meaux et ne l'a peu obtenir ; et que, si la Ligue n'empesche lesd. estatz par quelque remuement, comme je le crois, elle en recepvra ung grand coup de baston ; et que les grandz en court brassent quelque chose contre elle ; que le comte de Soissons y est retourné, mal content du roy de Navarre, à cause du mariage de sa seur^; que le prince de Conty ^ tasche à reprendre la ville du Mans, laquelle le s' de La Mothe-Serrant^ avoit pris pour la Ligue, et le s"" de Montmartin, qu'il avoit envoyé à mons' de Guyse, à Paris; que mons*^ de Montpensier estoit gouverneur de Normendye; son filz, mons"" de Longueville ', et mess""^ les mareschaux

1. La séance d'ouverture des États de Blois eut lieu le 16 octobre. Les ligueurs étaient en majorité et le roi confirma toutes les mesures précédentes édictées contre les Huguenots.

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