Don Inigo de Mendoça, agent du roi d'Espagne, prononça
toit le duc de Feria'^, que particulièrement à ceux qui y avoient intérest et voix en ce chappitre. May s, nonobstant tout cela, ilz n'avoient pas besoing de baisser la teste, le coup n'estoit prest à tomber, par les contradictions desd. princes de la maison de Lorraine, qui y aspiroient et eussent plustost ruiné tous les affaires que de souffrir aultre chose, comme de faict en désespérant ilz laissoient desjà tout aller en désordre et regardoient plus que devant à celuy qu'ilz combattoient ; et eschauffoient toutes leurs négotiations secrètes avec luy, qui d'ailleurs, estonné de lad. adresse de lad. assemblée, commençoit aussy à ployer et rechercher tout le monde.
Et, comme les Espaignolz veirent ceste leur proposition et poursuitte tant importante si mal receue, le cardinal de Plaisance faisant tout debvoir, au nom du pape, d'accommoder et réconcilier des volontez et intentions si contraires, ilz persistèrent en la personne de l'infante pour mary, accordant de luy donner ou led. s' duc de Guyse, filz aisné du deffunct, qui estoit fraischement sorty de prison et arrivé à Paris, en recongnoissance de ses père et grand père, qui estoient mortz pour la défense de l'Eglise, ou le s' cardinal de
aux États de la Ligue, le 29 mai 1593, un discours latin en faveur des droits de l'infante d'Espagne. Ce discours est imprimé dans les Procès-verbaux des États généraux de 1593, par M. A. Bernard, p. 704.
1. Laurent Suarez de Figueroa de Cordova, duc de Feria, ambassadeur de Philippe II aux États de la Ligue, était chargé de faire triompher la candidature de l'infante d'Espagne en lui faisant épouser le duc de Guise. Son discours aux États, daté du 2 avril 1593, est imprimé dans les Procès-verbaux des États généraux de 1593, par M. A. Bernard, p. 124.
Lorraine, faisans encores ceste grande faulte de ne vouloir ouyr parler ny de S. A., sur ce faict-là, en aulcune sorte, ny dud. s'" marquis du Pont, son fîlz aisné; déclarant ouvertement, comme avoit auparavant faict le duc de Feria, passant par la Lorraine, en venant d'Hespaigne, qu'ilz ne souffriroient jamais que la Lorraine feust joincte à la France, comme il feust advenu, par le moyem de S. A. ou dud. s"" marquis, son fîlz, qui fut cause d'ung mal que je diray ci-après.
Ces propositions engendrèrent ung arrest de la court de parlement, contraire du tout aux prétensions des estrangers sur ceste couronne. Lequel arrest, aux bons entendeurs, excluoit aultant les ungs que les aultres qui y prétendoient et estoit plus favorable au party contraire qu'aultrement, quelque chose que lad. court feist entendre aud. s"" duc de Mayne*.
Mays ce que tant de propositions et de brigues ouvertes et secrètes, publiques et particulières, enfantèrent de plus grande conséquence, fut le traicté d'une trefve, en une assemblée qui pour ce fut accordée et faicte à Suresne^, près Paris, qui tendoit à faire démordre aux Espaignolz ceste poursuitte et à les faire accommoder à l'intention dud. duc de Mayne, qui pensa crever, entendant, par la seconde proposition desd. Espaignolz, qu'il en estoit du tout excluz. Et se
1. Le Parlement rendit le 28 juin 1593 un arrêt qui condamnait les prétentions des Espagnols et les propositions du duc de Feria. Cet arrêt est publié dans les Procès-verbaux des États généraux de 1593, par M. Aug. Bernard, p. 546. Voyez aussi (p. 736) le récit des circonstances qui y donnèrent lieu.
2. Les conférences de Suresnes commencèrent le 21 avril 1593, se continuèrent plus tard à la Roquette et aboutirent enfin à l'abjuration du roi.
résolut OU de les contraindre à s'accommoder avec luy ou de porter plustost toutes ses confidences au party contraire, avec lequel il entretenoit tousjours ses négotiations secrètes, que d'en souffrir ung aultre que luy. Laquelle trefve me descouvrit une aultre encloueure aux affaires de S. A., qui, ayant envoyé led. s' de Bassompierre à Paris , pour assister à ce traicté et y faire à part ce qui seroit requis pour son estât, j'apprins de luy une chose dont je n'avois poinct ouy parler encores : que Sad. Altesse, depuis avoir congneu la résolution des Espaignolz sur sa personne et dud. s"" marquis, son filz, en avoit conceu ung tel mescontentement et despit qu'il s'estoit laissé pratiquer particulièrement par la duchesse de Florence^ sa fille, pour entrer à part en traicté avec le party contraire, dont le secrétaire Geisenene avoit esté le négotiateur ; et en avoit faict les voyages secretz à Florence ; d'où avoit esté envoyé le petit Gondi^ en France vers ceux du party contraire, pour asseurer de la résolution de Sad. A. de traicter, si tost que le roy de Navarre seroit catholique, seule condition requise, à ce que me deist led. s"" de Bassompierre, à cet effect. Ce qu'il ne me descouvrit que par force, sur des instances (jue je luy fei, après avoir esté appelle exprès par led. s"" cardinal de Plaisance, comme je luy diz, et pourquoy il me chargea d'aller promptement vers luy. Et je le priay
1. Christine de Lorraine, fille de Charles III, duc de Lorraine, née le 6 août 1565, mariée le 3 mai 1583 à Ferdinand de Médicis, grand-duc de Toscane, mourut le 19 décembre 1637.
2. Probablement Jérôme de Gondi, fils de François de Gondi, qui, après avoir été au service du duc de Toscane, se fixa en France et fut envoyé en ambassade à Rome pour solliciter l'absolution du pape en faveur de Henri IV.
d'attendre mon retour à Paris, pour aller la seconde fois à Suresne.
Estant arrivé au logis dud. s"" cardinal, il commença son discours par une extrême doléance qu'il feist de voir les affaires tellement précipités de toutes partz, au moyem de l'ambition des particuliers, que, quelque remède qu'il y apportast de la part de S. S., pour moyenner une concorde, il perdoit temps. Et me confessa que, si ilz persistoient à vouloir ainsy tous faire leurs affaires particulières et gaster tout, qu'ilz contraindroient le pape de regarder aussy à tirer de leurs désordres tout ce qu'il pourroit de bien pour la conservation de l'église, dont il me comnicqueroit une aultre fois plus particulièrement; mays que, par ce fondement-là, il avoit esté pressé de m'appeller en diligence et pour le service de S. A., et que, avant qu'entrer en ce propos- là, encores qu'il eust toute confidence en moy, si avoit-il subject de tirer serment de moy de n'en comnicquer à personne , comme je fei. Et lors il me déclara qu'il s'estoit trouvé le jour de devant en une compaignye, où il avoit esté obligé par semblable serment, et pour ce ne m'en diroit que ce qui estoit requis et nécessaire au service de S. A. ; sçavoir que, pour son traicté avec le party contraire, tant secret feust-il, par l'entremise de .la duchesse de Florence, avoit esté tellement descouvert, et par ceux dud. party contraire mesmes, qui en avoient faict apparoir pour attirer les aultres à pareille négotiation, qu'on n'en pouvoit plus doubler ; que de ce traicté-là les gens de qualité, prévoyans le fondement d'un desbandement de tout le party, chacun en estoit fort estonné et offensé; et que, de plusieurs mauvais pro-
pos qui en avoient esté tenuz, comme si ce traicté-Jà feust la destruction des affaires généraux, il avoit recuilly que S.A. estoit prest de tomber en ung grand péril, auquel effect les plus fortz et intéressez estoient sur le poinct de s'accommoder exprès, pour rasseurer le party en France et faire fondre sur luy tant de forces, qu'estant desjà tout espuisé de moyems et résistence et ne pouvant espérer aucun secours, il doubtoit grandement de la ruine de son estât irrémédiablement, sans qu'il trouvast aulcune compassion en ceux de l'amitié desquelz il debvoit faire estât, ny mesmes en ceux qui avoient encores moyem d'adoucir les affaires. Qui estoit ce qu'il avoit à me dire, pour l'heure, en termes généraux et telle chaleur et asseurance que j'en feisse estât, comme si je le voyois avec une risée de tout le monde, pour avoir, sur un despit et mescontentement , mys son estât en tel hazard. Pourquoy il me conjuroit d'empescher, tant que je pourrois, qu'on n'entrast, pour S. A., en aulcun traicté particulier de paix, comme on estoit adverty qu'il estoit prest de faire ; mays qu'il dissimulast son maltalent et remist à conclurre toutes ses affaires au mesme temps que le général; m'asseurant encores ung coup, sur sa foy et conscience, que, si S. A. se gouvernoit aultrement, il courroit une grande fortune. Et estoit tout ce qu'il avoit à me dire pour l'heure.
Craignant que led. s'' de Bassompierre ne part'st, je prins congé dud. s"" cardinal, en le remerciant très humblement, et m'en retournay. Et si tost que je fuz arrivé vers led. s' de Bassompierre, désireux de sçavoir que c'estoit, je luy remis devant les yeux tout ce que j'avois apprins dud. s' cardinal et en mesmes
termes que dessus. Dont, au commencement, il ne feist pas grand cas, rapportant cela, comme moy, au roy d'Hespaigne, encores que je n'en eusse poinct d'advis particulier. Mays, comme il y eust bien pensé et me demandast lors mon advis là-dessus, je luy diz que je ne sçavois pas la vérité du fondement de ceste mauvaise volonté, pour en pouvoir parler à propos. Et lors il me tira à part et me comnicqua toute la négotiation de S. A. par led. Geisenene, qui n'estoit acrochée qu'à ceste condition que, si tost que le roy seroit catholique, S. A. traicteroit; que led. Gondi l'avoit asseuré le jour de devant que lad. condition estoit advenue et accomplie, et luy avoit dict en italien : // Re è tanto catholico quanto io; mays que saichant Testât des affaires de S. A. et le peu de moyems qu'il a de se défendre, et le peu d'espérance de ses amys, et congnoissant si bien les princes de son sang qui sont en France que, s'ilz peuvent faire leurs affaires sans S. A., voire au prix de sa ruine, ilz s'en soucieront aussy peu qu'iiz firent, quand on l'enleva jeune de son estât et qu'on prist Metz, Thoul et Verdun ^ si ce n'est mons"" de Mercueur, qui est si loing que ce seroit le médecin après la mort, et qui d'ailleurs, comme le plus religieux, est le plus offensé de ce traicté, et le roy d'Hespaigne si puissant qu'il peult, en s'accommodant pour le temps à tous en France et les fortifiant et entretenant aux armes, employer tout son crédit pour faire fondre une armée en Lorraine, qui ruinera S. A. en ung jour, sans qu'il peust faire estât d'aucun secours du party contraire, quelque traicté qu'il eust avec luy,