‹ Mémoires inéditesChapitre 75 sur 92 · Valderfringen ou Vaudevrange, sur la Saare · texte numérisé non relu

Valderfringen ou Vaudevrange, sur la Saare

d'advancer jusques àBich, sur le chemin de lad. entreprise, faisant faire tous les fraiz aud. s"" marquis. Et, quand nous feusmes là, ilz commencèrent à luy dire qu'il estoit besoing de parler devant à S. A., duquel ilz avoient entendu quelque chose qui les empeschoit de passer oultre, avant prendre son consentement. Et, bien que led. s"" marquis leur remonstrast qu'il n'en estoit besoing, veu qu'ilz l'avoient en cela et l'avoient asseuré de marcher en tout cas, nonobstant tout empeschement, et avoient receu desjà de luy la valeur de 4000 escuz, si est-ce que, croiant que S.A. ne seroit poinct contraire au bien de ses affaires, nous envoya, led.s'^LeTheheretmoy, àNancy, avec led. s"^ de Vannes. Lequel parla à S. A. et moy aud. s'" de Bassompierre, duquel j'apprins que résoluement on ne laisseroit poinct partir lesd. trouppes, pour ce que Sancy en avoit escript et faict escripre par le roy, en faveur dud. marquis de Dourlach ; de sorte qu'on ne pouvoit alors passer oultre, sans offenser le roy; qu'il faloit remectre l'affaire à une aultre fois; que le roy offroit de les mectre d'accord et en avoit escript aud. s' marquis Edouard; que led. s' de Vannes en avoit les lectres. Sur quoy je ne me peus tenir de luy dire que l'on avoit faict grand tort aud. s"" marquis de le faire mectre en telz fraiz et despence, pour puis après le laisser, sur le poinct de faire ses affaires; que led. s"" de Vannes l'avoit ruiné, en descouvrant ceste entreprise au roy ; que je l'avois bien prédict aud. s' marquis, auquel on ne pouvoit faire moings de justice que de luy faire donc rendre ce qu'il leur avoit baillé.

Mays il n'y eut moyem ny de faire passer l'affaire plus avant, selon les promesses desd. s'^ de Boppart

et de Vannes, ausquelz led. s"" marquis offroit de délivrer encores ce qu'il avoit et de leur donner en asseurance sa terre de Grevenstein près de Bich. Et voyant ce changement irrémédiable et ma femme arrivée de Paris, qui m'attendoit longtemps y avoit à Nancy, j'escripvy aud. s"^ marquis qu'il ne luy faloit plus rien espérer de ce costé-cy; qu'il se donnast garde de rien délivrer ausd. gentilzhommes. Et s'en retournant à Trarbach, feist poursuivre chaudement son affaire envers l'Empereur, affîn d'obtenir et faire exécuter son restablissement, par justice, et plustost yfeistung voyage. Duquel mauvais tour led. baron de Boppart a esté depuis payé en Hongrie et le s*^ de Vannes, par la tragédie diabolique advenue en sa maison, après avoir pour fin de telle menée esté cause, en faisant semblant de se vouloir jecter dedans le chasteau de Grevenstein, de le faire perdre.

Et quant à moy j'advisay d'ung aultre expédient, lequel, si l'Empereur ne faisoit son debvoir, estoit capable de restablir led. s"" marquis ; luy en escripvy, m' offrant d'en faire les dépenses; comme il en estoit en volonté, s'il ne feust mort inopinéement aux nopces dud. secrétaire Jacot.

Cependant les affaires du roy en France s'advancèrent tellement, par la reprise d'Amyens', que led.

1. La ville d'Amiens avait été surprise le 11 mars 1597 par don Fernando Telles Porto Carrero, gouverneur de DouUens pour le roi d'Espagne. Elle fut reprise par Henri IV le 25 septembre après une campagne conduite avec une habileté et un courage admirables. Voyez le récit de ce double fait d'armes dans les Mélanges .historiques et critiques de Damiens de Gomicourt, 1768, in-12, t. IL

S"" de Mercueur demeura tout seul en Bretaigne'', abandonné de tous les siens en France et prest d'estre privé de tout secours du roy d'Hespaigne, qui traictoit de paix-. Pour quoy, cédant à la nécessité, il se résolut d'accorder avec le roy, faire un voyage en Hongrie, et continuer son service aux affaires de la chrestienté. Auquel effect, après son traicté d'Angers, il dépescha le s'" de Lisle^, gentilhomme anglois de sa maison, lequel, passant par Nancy, communiqua plusieurs fois avec moy du dessein de son maistre et du meilleur moyem d'y faire ses affaires, près la personne de l'Empereur, dont il obtint tout ce qu'il désira^.

Pour la louange duquel prince, vray honneur de la maison de Lorraine, je diray, à la fin de cet œuvre, sommairement : Que led. s' duc de Mercueur, très catholique prince lorrain et le premier cappitaine de son temps, ayant, l'espace de dix ans, faict si bien la guerre en France, pour la défense de sa religion, qu'il a deffaict toutes les armées ennemyes contre luy, en son gouvernement de Bretaigne, tué, prins prisonniers ou mys en fuite tous les chefs d'icelles, avec tel heur

1. Philippe-Emmanuel de Lorraine, duc de Mercœur, dont nous avons déjà parlé (p. 296, note), avait cherché, à la mort de Henri III, en invoquant les droits de sa femme, Marie de Luxembourg, duchesse de Penthièvre, à se créer une souveraineté en Bretagne, dont il était gouverneur pour le roi.

2. Paix de Vervins (5 mai 1598) entre Henri IV et Philippe II et le duc de Savoie.

3. DeThou dit que, pendant que le roi était à Monceaux, le duc de Mercœur lui demanda l'autorisation de se retirer en Lorraine et que ce fut par l'entremise de Charles HI qu'il obtint de l'empereur de servir contre les Turcs (1. 121).

4. L'empereur le nomma généralissime de ses armées contre les Turcs (De Thou, liv. 121).

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et valeur, que, si tous les princes de sa maison eussent faict comme luy, leurs affaires s'en feussent mieux portez ; se voyant abandonné de tous et demeuré seul de son party en France et sans aulcune espérance d'estre secouru de dehors, à cause de la paix qui se traictoit entre les deux roys de France et d'Espaigne, n'ayant jamais eu aulcune intelligence, pratique ou négotiation secrète avec ceux du party contraire ; dont il eust alors peu s'ayder, à l'exemple des aultres ; bien que, après avoir laissé passer l'occasion du siège d'Amyens, pour ne faire aulcune bresche à son serment, il eust peu encores attendre trois sièges royaulx, et par leur moyem et des affaires qui estoient encore en bransle retrouver une bonne commodité de faire ses aff'aires particuliers, comme les aultres; si ayma-il mieux les mespriser que d'estre cause de la ruine de ceux qui s'estoient fiez en luy et desquelz il avoit esté fidèlement servy en sond. gouvernement, pendant la guerre. Et pour ce, cédant aux très instantes poursuites du pape Clément VHP, faictes de sa part vers luy par son nonce en France, postposa tout ce qui touchoit son intérest particulier, se contentant d'avoir satisfaict à sa foy et conscience et servy si fidèlement à sa religion que tous les vraiz catholiques françoys en ont receu ung grand contentement et luy ont tousjours gardé dedans leurs cueurs une très bonne affection, comme il est apparu depuis par les solennelles actions de grâces qu'ilz ont rendu à Dieu pour sa prospérité. Pour quoy, se voyant libre et par traicté de paix des-

1. Hippolyte Aldobraadini, pape sous le nom de Clément VIII, le 30 janvier 1592, successeur d'Innocent IX, donna l'absolution à Henri IV le 17 septembre 1595 et mourut le 3 mars 1605.

chargé du gouvernement de Bretaigne (dont est née une belle question d'estat, si ce fut ung sage et magnanime conseil, que Dieu décidera ung jour par ses jugemens, puisque les hommes n'en osent librement parler), il feist veu à Dieu d'employer son talent au service de la chrestienté contre les Turqs, au royaume de Hongrie, soubz le commendement de l'Empereur; estant prince qui ne respiroit que les armes, ausquelles il estoit très propre, pour estre du tout esloigné des vices de paillardise, ivrognerie, et du jeu qui y sont très préjudiciables. Et. à ceste fin, dès l'heure que led. traicté de paix fut conclud à Angers^ , il dépescha exprès en poste led. s"" de Lisle vers la majesté de l'Empereur ; lequel, bien informé de ses vertuz, mérites et grande expérience accepta très volontiers sa très chrestienne volonté. Et avant que partir led. s"" duc feist ung voyage à S. Nicolas, où il feist ses prières, avec une offrande d'une image d'argent, de grandeur convenable, pour la prospérité de son entreprise.

En son premier voyage en Hongrie ~, comme ung très sage cappitaine, il ne feist aultre chose que recongnoistre le pais et Testât des affaires, sans aulcune charge. Quoy faisant cependant, il se trouva à la

1. Les succès de Henri IV et le désir de pacification générale obligèrent le duc de Mercœur à capituler entre les mains du roi par le traité d'Angers (20 mars 1598). En vertu de ce traité, la fille unique de Mercœur épousa César, duc de Vendôme, fils naturel du roi. Sully raconte que ce prince, représenté par La Huguerye comme le modèle de la chevalerie, avait reçu du roi, pour prix de sa soumission, la somme de 4 millions 295,350 livres (Mémoires de Sully, 1778, t. m, p. 329).

2. Cette campagne, qui commença le 1" octobre 1600, est racontée par De Thou (liv. 124).

retraicte du baron de Schwartzenbourg* de devant la ville de Strigonia, faicte du tout contre son advis^.

En son second voyage, ayant esté honoré par l'Empereur de la charge générale d'une petite armée de 15,000 hommes de pied et de cheval, suivy dud. s' comte de Ghaligny, son frère, qui commendoit ung beau régiment d'infanterie lorraine, osa entreprendre d'aller attaquer une armée de 1 00,000 Turqs devant la ville de Ganissa qu'ilz assiégeoient ; laquelle il eut sans double conservée, s'il eust esté servy de vivres, selon qu'il avoit ordonné. Faulte de quoy et par une extrême nécessité, il fut pressé de tous et contrainct de penser à sa retraicte. Laquelle il feist avec telle prudence et ordre, valeur et dextérité qu'estant tous les jours environné de lad. armée des Turqs, jamais pourtant ilz n'osèrent l'attaquer. Et s'estant retiré à Vienne, il y perdit led. s"" comte, son frère, qui y mourut de maladie.

L'année suivante^, ayant la mesme charge d'une petite armée d'environ 16,000 hommes de pied et de cheval, il prist de vive force en treize jours la ville d'Albe Royale, en laquelle les roys de Hongrie avoient acoustumé d'estre couronnez*. Et y estant arrivée une

1. Adolphe, baron de Schwartzenbourg, seigneur de la Franconie, fit la guerre aux Turcs dans les dernières années du xvi^ siècle et se rendit célèbre par la prise de Javarin (ou Raab en basse Hongrie). Il fut tué d'une arquebusade dans un combat contre les Turcs le 31 juillet 1600. De Tbou a raconté ses campagnes (liv. 121 à 124).

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