‹ Mémoires (inédits)Chapitre 10 sur 27 · DE BARBAROUX. H · texte numérisé non relu

DE BARBAROUX. H

de remettre la procédure au tribunal du district. On la lui porta dans la nuit, et la nuit même il en prit connaissance et prononça les mêmes décrets. La muni('i[)alite était active et sévère, mais elle ne voulait pas exposer un accuse à la fureur du peuple; elle avait e.\p('di(' à Toulon une barcpie montée pi^' des olliciers marins, et connnand(fe par un capitaine, ollicier municij)al. C\\st dans cette barque qu\)n amena Lieutaud et l'aide-de-camp Lambarini : ils étaient dans les prisons que personne ne se doutait encore de leur arrivée.

Leur procédure lut instruite solennellement : Sejtres, procureur delacomnnme, |>laida avec force contre les défenseurs de Lieutaud. Le peuple, qui remplissait Taudience, écoutait avec respect; la justice était éclairée. Elle allait prononcer, lorsque Dandré, Tami de Lieutaud et Tennemi de Marseille, surprit à TAssemblée constituante im décret qui le décliargeait d^accusation. On voulut faire exécuter ce décret avec appareil : le régiment suisse d'Ernest marcba tout entier pour proléger la sortie des prisonniers; de mauvais citoyens avaient préparé des couroimes de laurier (^t de (leurs pour les jeter sur leur passage. Le peuple s'indigna de ces prc'paralifs et de la musique qui retentissait à la tète du régiment; il s'empara des bauteurs et menaça de tomber sur la troupe, que la municipalité prévoyante lit à l'instant retirer. Il y avait à Ai\ trois commissaires du Yoi^ DcbourgcSf Duf'our et Jaubert^ qui depuis ont été décrétés d'accusation ; ils protégeaient

Licutaiid, et ne pouvant le faire enlever defbrce^ ils usèrent de strata<;èrne. Lieutaud et les siens furent habilles en Suisses, ils se mêlèrent avec les soldats de cette troupe qui n^ioniaient la garde au palais, et parfirent avec eux, soutenus par tout le régiment poste sur la route. CVst ainsi que le gène'ral de Marseille échappa au glaive de la loi; il vint à Paris, remplir une place de lieutenant dans la garde du roi et une mission secrète pour exciter des mouvemens contre-révolutionnaires dans cette ville. Les papiers trouvés chez le roi établissent ce dernier fait; cependant Lieutaud, mis en jugement devant le tribunal du 17 août, a su se dérober une seconde

fois à la peine de ses crimes On avait trouvé chez

lui beaucoup dW. J^ignore ce qu'est devenu ce grand intrigant; peut-être jouera-t-il encore quelque rôle ; car le mouvement anarchique imprimé à la révolution tend à faire disparaître les hommes de bien etàporterdelafangeautimon des affaires les hommes les plus gangrenés d'ignorance et de vices.

Après ces événemens , les travaux de ma place devinrent moins orageux , mais ne cessèrent pas d'être très-multipliés. Marseille entretenait des relations avec une foule de communes ; j'avais pensé qu'il était utile de les conserver , pour resserrer davantage les liens de la fraternité , et j'avais étendu cette correspondance jusqu'à Paoli, pour faire tourner son influence à l'avantage du commerce de Marseille et de la Corse, soit que cette île où l'on a d'autres mœurs, où l'on parle un autre langage,

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rrstAt nn dc'partPiiKMit de la Traiice, soit que la maladresse de notre gouvernement la lit passer au pouvoir de son ancien |)odeslal ou de ([uelcpie puissance <'trangère. Marseille était en contestation avec tous les ministres , doutant plus injustes envers elle , que celte ville sVtait montrée plus ardente pour la liberté: estaient des assauts de tous les jours qu^il fallait soutenir contre eux pour nos armes , nos subsistances, notre commerce, nos etablissemens d\4fri(pie et du Levant, notre lazaret, nos pèches, nos manul'actures , notre monnaie, enliu , ])()ur tous les objets de notre industrie et de nos besoins. Les détails de Fadministration municipale étaient d^uitant plus immenses , que des contestations journalières avec les administrations supérieures exigeaient de continuelles explications. La police n'ollrait pas de moindres end)arras dans une ville où la vivacité des habilans amène à chaque heure de nouvelles rixes, et les prétentions des ouvriers de fréquentes insurrections. On dit que le président du Parlement de Paris n^idressait au lieutenant-général de police, le jour de la rentrée des chand^res, que ces trois mots: Clarté, propreté y sûreté ; mais plusieurs volumes ne suniraienl pas pour (h'iailler toutes les opérations et tous les soins quVxigentces trois objets dans une grande ville. Des travaux publics immenses, une armée composée de trente-deux bataillons, vingt mille paysans ayant à la iir>is vingt mille caractères et vingt mille volontés; des pécheurs français et catalans toujours en rixe , les uns

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oppresseurs, les autres contrebandiers; des procès considérables sur des usurj);i lions laites à la commune ; une ancienne comptabilité en desordre , et une nouvelle toujours aux expediens par le dc-faut de moyens ; des aristocrates , des prêtres , des exaite's et des brigands ; tels étaient les sujets multiplie's de mes travaux journaliers, cent fois interrompus par la mobilité des scènes. Il arrivait quelquefois qu'*au milieu des plus graves occupations, on venait m^annoncer un soulèvement pour le pain ou pour les billets de la caisse. Il fallait à Tinstant rédiger une proclamation au milieu du tumulte. Chaque officier municipal venait m'apporter son idée bonne ou inconvenante ; je promettais de tout insérer dans fecrit, et je n^insèrais souvent que ma propre pensée , qu'un peu de tour dans les phrases et le sentiment de famour du peuple que j exprimais partout , parce qu'il était dans mon cœur , faisaient adopter au conseil et réussir dans la ville. Les frais d'impression s'élevèrent à plus de vingt mille livres dans une année : ce n'étaient pourtant pas les seuls travaux auxquels je me livrais; mon cabinet m'attachait encore, quoique confié aux soins d'un associé. Je plaidai vingt causes cette même année ; je fis imprimer un volume de 3Iémoires sur plusieurs questions , la plupart économiques ou commerciales ; je pubjiai quelques écrits politiques, et je n'oubliai ni les sciences , ni les lettres que j'ai toujours tant aimées : quel contraste de cette vie active, embellie par les jouissances que me procu-

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raient la variété de mes travaux , le sentiment de mes devoirs fidèlement remplis, et le spectacle du bonheur ])ul)lic auquel j'avais concouru, avec la vie languissante que je mène aujourd'hui , sans autre occupation que ma douleur , sans espoir dVtre nlile à m<»s semblables , et sans autre pensée que celle de la mort du peuple , tristes re'sultals des crimes de ses agitateurs ! O mes amis ! je n''ai point oublie nos conversations du dimanche : nous dînions frugalement chez moi ; nous montions dans mon cabinet; vous me lisiez vos vers , je vous consultais sur mes projets èconomi(pies;la conversa, lion se portait d'elle-même sur des objets graves ou gais, savans ou frivoles; souvent les livres qui nous entouraient nous mettaient d'accord, plus souvent c'étaient les femmes aimables de notre société qui riaient de notre savoir. Jamais on ne se séparait avant minuit, et quelquefois le soleil nous retrouvait parlant encore de Platon , d'ilorace, de Newton , des nouvelles publiques qui n'étaient pas alors des nomenclatures d'assassinats, et de l'amitié, divinité qu'on adore partout , mais qu'on ne connaît pas plus que les autres dieux. Salut à mes amis Faure et Fournier !.... Ils me croient mort , ils ne pensent pas qu'en ce moment le souvenir de nos bonnes relations adoucit le sentiment de mes malheurs, et m'attache encore à la vie !

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