‹ Mémoires (inédits)Chapitre 14 sur 27 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Après la reddition d"* Arles , Rebecqui et Berlin furent charges, avec deux commissaires du département de la Drôme , d^organiser le pays réuni à la France , sous le nom de districts de Vaucluse et de Louvèze. Rebecqui connaissait trop bien Tesprit des papistes pour sVngager sur cette terre sans une force respectable. Il s'y rendit donc avec une partie de Tarmëe d'Arles. Je cite Rebecqui et non Berlin 5 parce que celui-ci, inhabile aux affaires publiques, ne s'occupa, dans toutes ces expéditions, que de plaisirs et de quelques vengeances personnelles. A l'arrivée des troupes nationales, les aristocrates avignonais, qui s'accommodaient mieux de régimens étrangers , poussèrent des cris furieux. La barre de l'Assemblée législative en retentit : à les entendre, le sang ruisselait encore dans Avignon , et les commissaires avaient arrêté les subsistances de l'armée des Alpes. Rien n'était plus faux ; cependantpeus'en fallut que Rebecqui et Bertin ne fussent décrétés d'accusation. Ils ne nous avaient fait passer aucune pièce; on ne savait trop comment repousser la calomnie : toutefois Grangeneui>e et ses

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amis obtinrent qifon prononçât seulement un mandat à la barre.

Ils arrivèrent: Rebeequi (i) vint loger dans mon appartement à l'hôtel de la République de Gènes , et nous y reeûmes encore Pierre Bcdlle ^ Fun des députes extraordinaires du département des Bouchesdu-Hliône. Pierre Baille ('tait un homme nul pour les atlbires; nous avons eu dans la suite la faiblesse de le laisser nommer d('puleà la Convention, et il sVst range sous les étendards de la montagne. Proconsul il Toulon , il e'crivait de cette ville ces mots qui le peignent , tout va bien ici ^ le pain manque. Après avoir donne quelques soins à la cause de Re-

(i) Rebeequi, ilont il a déjà été parlé par Barbaroux, était député à la Convention nationale par le département des Bouehesdu-Uhone. Négociant à Marseille, il était estimé par sa probité; dès 1789 , il s'était prononcé avec ardeur en faveur de la révolution : membre du département des Bouches-du-Rlione , il en fut nommé administrateur , et fut un des commissaires envoyés à A? les pour y rétablir les autorités constitutionnelles qu'une faction dite des siphonicrs eu avait chassées. 11 fut encore chargé d'organiser le district de Vaucluse après la réunion d'Avignon à la France. A la Convention nationale, il siégea constamment avec Barbaroux , tout jeune encore , et pour lequel il avait la tendresse d'un père. Il vota l'appel au peuple , donna sa démission au mois d'avril, et fut rcmplaeé par Mainviellc, son suppléant. Il partit pour fomenter une insurrection , dans les départemens du midi, contre la montagne et en faveur de la gironde. Il réussit à Marseille. Mais d'autres s'étant emparés du mouvement au nom de l'ancienne aristocratie , il fut repoussé , et finit par se noyer d«i désespoir : son corps fut trouvé dans le port de Marseille.

{Note des édit.)

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bocqiii cl (le JJcrliii, nous jjcii.sâirics à nous occuper sérieusement delà chose |)ubliqucdont Je diuigerétc'iitextrème./^;/^///^/, Ckmcre, Servan venaient dV'tre expulsés du ministère. jD6f/;ioa/Y^z^ que Taustérité de leurs principes contraignait, les culbuta, et le fut lui-même par la cour, alarmée de son ambition. De petits intrigans, Chambonas ^ Dcjoly y Lajardf les remplacèrent. L'histoire citera la lettre que Roland écrivit au roi. Rebecqui avait peutêtre à se plaindre des dénonciations de ce ministre mal instruit de sa conduite à Avignon; mais ayant lu cette lettre, il me dit en la serrant sur son cœur: Je suis à jamais Vanii de cet homme. Cet oubli de son ressentiment me le rendit plus cher; cVst Torigine de Tétroite amitié qui nous unit et de nos relations avec Roland.

Nous ne pouvions, sans souffrir, assister aux séances du corps législatif et des jacobins : là les brigues de la cour triomphaient souvent des principes ; ici on ne discutait plus , on s'agitait tumultueusement, on n'agissait que pour mal faire. Ce n'était plus cette société , célèbre d'abord par de grands lalens, et, après la fameuse scission des feuillans , par sa constance. Livrée alors aux cordeliers que Danton j avait jetés (i), énergumènes sans

(i) Il esta observer, dit Louvet dans ses Notices, que presqu'aucun jacobin n'était cordelier^ mais que presque tous les cordeliers étaient jacobins , et faisaient à ceux-ci une guerre ouverte dans leur salle même, Robespierre portant presque toujours la parole pour les cordeliers. {Noie des édit.)

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moyens, vendus à (rOrh'ans, prêts à se vendre encore, on y perscfentait d('jà, par la calomnie et les cris, le peu de |)liil()so|)lies qui la soutenaient de leurs noms et une majorité de gens de bien toujours inerte et par eonsi'quent toujours dssvryic. lioùes/nerrc qui^ comme Ta dit Condorccl y iTa [)as une idée dans la h'Ie, pas un sentiment dans le cci'ur, Kobespierre y tenait toujours la tribune, déclamant contre la cour alors qu il écrivait son Défenseur de la (^onstilution ; s\)pposant à la guerre oHensive, lorsque Tenn(Mni s'avançait; em[)oisonnant le peuple parla flathM-ie, el (h'jà sVîxerçant au crime par ses prt)vocalions contre lUissotcl les re[)ublicains, contre Loia'ct (pTil xoulut faire pendre pour avoir n'sisic' à sa dominalion dans les jacobins, et qu'il a [)roscril depuis pour s'être opjjosë à sa dictature dans Paris.

Elle sera curieuse et atroce Tlnstoire des contradictions et des calonniies de ce liohe.spierrc. Dans la (puvslion sur la guerre, si solennellement traitée aux jacobins, il \\c cessait de dire à ses contradicteurs: f'^ous voulez donc la f^iierre ? (^i) Certes personne ne voulait de ce fléau ; mais les Autricbiens

(i) [^(Mivot r\|H)>(' jiinsi , dans l ouvrage dcjà cité à la p.'«gc prc- I cétleutc , les divisions que lit naître aux jacobins la question de , la guerre : « Les cordeliers ne la voulaient pas , parce qu'elle » donnait trop dn pouvoir à La Fayette, le plus grand ennemi » de d'Orléans i les jacobins la voulaient , parce que la paix, conti- » nuant pendant six mois, afiermissait aux mains de Louis XVI « un sceptre despotique , ou bien aux mains de dOrléans un sccp- »' tre usurpé, et que la guerre seule, une prompte guerre pouvait

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<'laiciil Jà , il rCy avait plus à (Uîlilx-ror si l'on se bal- Irait ou non, et toute la question se réduisait à savoir si la guerre serait oflensive ou deliensive. La guerre défensive convient peu au caractère français; elle donnait à la cour tous les moyens de nous ruiner en faux préparatifs, et tout le temps de disposer ses trahisons suf nos frontières et dans Tintèrieur. Brissot au contraire voulait qu^on profiti\t de rënergie de la nation, demandant la guerre îj grands cris, pour prévenir PAutriche. Certain qu^on forcerait la cour à déployer les moyens sur lesquels elle nous trompait, on rendrait évidentes ses perfidies. On courait bien les risques dY^re battu; mais il y avait à ce danger un remède dansTindignation nationale , au lieu qu^il n^ en avait plus si la conspiration royale était conduite à son terme. Ces raisons triomphèrent; la guerre fut décrétée à Tunanimité par le corps législatif. A quels excès Robespierre ne sVst-il pas porté pour venger son amour-propre de cette défaite ! Il n'avait pas voulu la guerre offensive,

» nous donner la république. A cette occasion donc éclata la plus » forte scission entre la faction Robespierre et le parti Brissot. ))

Brissot dit dans un de ses écrits : u C'était l'abolition de la royauté que j'avais en vue en faisant déclarer la guerre — Les hommes éclairés m'entendirent le 3o décembre 1791^ quand, répondant à Robespierre qui me parlait toujours de trahisons à craindre , je lui disais : Je n'ai qu'une crainte , c'est que nous ne soyons point trahis ; nous avons besoin de trahisons : — les trahisons ne seront funestes qu'aux traîtres ; elles seront utiles aux peuples. » (Brissot à tous les Républicains de France, sur la Société des Jacobins de Paris. ) { Note des édit. )

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lorsqifcll<* était nécessaire; eiisuiîe lui et ses complices Tont réduite à la de'fensive par la désorganisation des armées : et aujourd'hui qu'ils la dirigent dans le tripot du salut public, nous sommes battus de toutes parts. Las d'entendre ces calomnies et les applaudissemens des jacobins, nous nous enfermâmes dans notre retraite, et là, mesurant les maux de la patrie, nous songions aux moyens de la sauver.

Trois partis la divisaient alors; la cour, les feu illans et les jacobins. La cour travaillait à renverser la constitution pour établir son despotisme. Les feuillans tentaient d'amener une nouvelle révision ])our obtenir deux Chambres et le patriciat. Les jacobins n'avaient pas un but commun , quoiqu'agissant de concert : parmi eux les cordeliers voulaient du sang , de l'or, des places et d'Orléans; les républicains une république et des mœurs. Les deux premiers partis ^ la cour et les feuillans , sVtaient mis d'accord pour ouvrir aux Autrichiens les portes de la France, ceux-ci parce qu'ils se flattaient d'y gagner leurs deux chambres, et celle-là parce qu'habile à tromper, elle espérait donner des fers à tous. Renforcée par tous les hommes timides ennemis des révolutions, cette coalition puissante menaçait d'assarvir le peuple qui n'était défendu que par les jacobins, mais dans des intentions diverses. Les uns le servaient par rmbition, les autres par avarice, bien peu par vertu : nous n'avions pas alors les preuves écrites des manœuvre.; de la cour; (cette preuve a été trou\ée

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aux Tuileries, dans l'arfiioire de fer j ; niais une (bule de circonslanees nous en doiniail ia ecrtilude morale. Son silenf'(î sur le Iraih' de J*ilnil/, avail ('té trop aileclé j)our (juM ik^ lut pas évident (ju\dlc adhérait à cette confédération des puissances provoquée par les frères du roi. La Fayette commandait une de nos armées; et lorsqu^on l\avait vu abandonner le généralat de Paris, dans lequel il était si utile à la cour, on n^avait pu se dissimuler qu'il ne dût la servir plus utilement à la tête des trou[ies. On en fut plus convaincu, lorsqu''on le vit passer de la Moselle au Nord, emmenant avec lui son armée que celle de Luckner vint remplacer, par un mouvement croisé jusqu'alors inoui dans les combinaisons militaires , ruineux pour TEtat , mais dont le but était de conserver à La Favette ses réoimens affidés. On ne sVtait pas trompé davantage sur la déroute de Mons , sanglante comédie jouée pour arrêter le zèle des patriotes et la formation des bataillons, ni sur Tordre de rétrograder donné à Luckner, lorsque le vieux général, croyant qu'il fallait faire la guerre tout de bon, sVtait emparé de Courtrai. Le refus de sanctionner le décret pour la réunion de vingt mille gardes nationaux sous les murs de Paris , seul moyen que le génie de Servan eût trouvé pour empêcher la trahison sur les frontières ou en prévenir Teffet dansFintérieur, annonçait trop clairement Tintention d'ouvrir aux Autrichiens la route de Paris. Partout le fanatisme du veto royal apposé sur le premier, décret contre les

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prêlrcs iiLscrniciiU'h , soulcvail les cain|j:i^U('s; partout les iiisurroclions pour les crains se niauileslaient au milieu de raboiulauce.; le camp de Jalès se formail eucore; les papistes dWviouon reinuaieut, loris deTabsencc dellebecqui; enfin de toutes parts l(î pc'i-il nous pressait, de toutes parts la contrer('v()lution savaneait. Dans ces alFrcuses circonstances, nous tournions nos regards vers le midi, nous y cliercliions nn [)oint de résistance (i)..

[Nous écrivîmes à la municipalité de Marseille de s'approvisionner de grains. CVst la première pn'caution (pie des hommes d'Étal doivent prendre, carie dèliiul de subsistances fait avorter les plus belles en- Ireprises ; nous en avons fait une ('preuve luneste dans rinsurreclion (U'parlementale. jMarseille suivit notre conseil ; le maire partageait nos opinions. Nous rengageâmes à envoyer des hommes surs dans tous les d('partemens du midi, et aux armées d'Italie , des Alpes et des Pyrénées , pour y former ro[)ini()n, et cinquante commissaires partirent pour cette mission importante. Nous rengageâmes à sonder Moiitesquioa f gent'ral de Farmee des Alpes,

(i) Bavbaroux , rctouruanl ilo Paris après la ^lurncc du lo août, et allant à Marseillo avant sa nonilnalion à la Convention, dit à une personne que si la vilK* de Paris -voulait continuer sa l\ raunic sur les provinces, il fallait lormer une république du ui-di, et du doigt il en indiqua les limites. Ce l'ait prouve que , .si les calomnies répandues contre les girondins étaient quelquefois absurdes et fausses, du moins la tyrannie de Paris avait souvent reporté leur pensée vers les départemens du midi . ( Note des édil. )

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(ionl rainbilioii pourrai! r\vc heureusement dirigée pour la liberté, elil ne taida pas à entrer en correspondance intime avec lui. KnHn aucun de nos avis ne fut négligé; il resserra les liens delà fraternité entre Marseille et Toulon ; il cultiva Taînitié de Paoli et de ses Corses, dont plusieurs bataillons passèrent à Tarmée d'Italie, prêts à défendre nos droits communs au dedans comme au dehors; il alla plus loin , il provoqua le département des Bouches-du-Rhône à retenir le produit des impôts que dévoraient le pouvoir exécutif et ses ministres , et le département le retint ; tous les jours nous écrivions aux corps administratifs , à la municipalité , au maire , à la société populaire , à quelques amis sûrs , au club d'Avignon , aux Monaidiers d'Arles ; nous voulions que tous les patriotes s'aimassent , qu'ils s'instruisissent des exercices militaires et qu'ils fussent prêts à défendre leur indépendance. C'est ainsi que nous élevions secrètement dans le midi des barrières à la tyrannie.

Un jour que nous revenions , Rebecqui et moi , des Champs-Elysées ; où nous nous étions entretenus de nos projets , nous rencontrâmes Roland ei Lanthenas ; Lanthenas! qui depuis a lâchement abandonné son ami et la cause de la liberté (i). Nous les embrassâmes avec transport; i?o/rt^Z(^ nous témoigna le désir de conférer avec nous sur les malheurs publics ; nous convînmes que je me rendrais chez

(i) Voyez les Mémoires de madame Roland.

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lui ie lendemain , seul, pour ('(happer aux regards des espions.

Je fus exaetau rendez-vous. Roland logeait dans une maison de la rue Saint-Jacques au troisiè'nie; eVtait la retraite dHin philosophe. Son épouse l'ut pn'sente à la eonversation et la partagea. Ailleurs , je parlerai de celte femme (étonnante. Roland me demanda ce que je pensais de la France et des moyens de la sauver ; je lui ouvris mon cœur et ne lui dissimulai rien de nos premières tentatives dans le midi, l^recisëment, Ser^^an et lui sVtaienI oecup(^s du même plan. Mes confidences amenèrent les siennes. Il me dit que la liberté était perdue si Ton ne déjouait sans retard les complots de la coiu' ; que La Fayette paraissait méditer des trahisons au nord ; que Tarmée du centre, toute dér sorganisée, manquant de toutes les espèces de munitions , ne pouvait empêcher Fennemi de laire une trouée, et qirenfin tout était disposé pour que les Autrichiens fussent à Paris dans six semaines. N^cwons-nous donc , ajouta-t-il , travaille depuis trois ans à la plus belle rés^olution que pour la voir renversée en un jour ? Si la liberté meurt ^n Fra'-.cc elle est à jamais perdue pour le reste du monde / toutes les espérances des philosophes sont déçues, La plus cruelle tyrannie pèsera sur la terre. Prévenons ce malheur , armons Paris et les départemens du nord ; ou, s'ils succombent, portons dans le midi la statue de la liberté , et fondons quelque part une colonie d^ hommes indépendans ; il me disait ces

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mois , et (J(\s larrncs roiilinciit dans ses yeux. Le même sentiment Hnsait couler celles de son épouse et les miennes. Oh ! combien les epanchemeiis rie la confiance soulagent les âmes contristees ! Je leur fis rapidement le lableau des ressources de nos de- ])arlemens et de nos espérances. Je vis une joie douce se répandre sur le front de Roland ; il me serra la main , et fut chercher une carte géographique de la France.

Nous observâmes que, des bords du Rhin à la *

mer de Touest, la France était partagée par les montagnes des Vosges, du Jura, et par la Loire qui coule dans la même direction. Entre les points où les rochers finissent, et celui où commence la barrière des eaux , sont des plaines assez vastes qu''il fallait défendre par un camp 5 les montagnes l'eussent été par leurs fiers habitans , et les bords de la Loire par des redoutes qu"'on y eût facilement élevées; car le fanatisme et nos fautes n''avaient pas encore armé la Vendée. Si Tennemi eût forcé le camp , s*'il eût passé la Loire ou traversé les montagnes du Jura ^ une seconde barrière devait Tarrêter : à Test , le Douhs , VAij2 , le Rhône ^ à Touest, la Vienne ^ la Dorclogne ; au centre, les rochers et les rivières du Limousin. Plus loin nous avions TAuvergne , ses buttes escarpées , ses ravins , ses A'ieilles forêts, elles montagnes duVelay, jadis embrasées par le feu , maintenant couvertes de sapins , lieux sauvages où les hommes labourent la neige, mais où ils vivent indépendans. Les Céi^ennes nous of-

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fraient encore,' un asile trop célèbre pour nV*lre pas redoutable î\ la tyrannie; et à rexlr('niit(' du midi, nous trouvions pour barrières, VLsète^ la Durance^ le Rlione depuis Lyon jusqu'à la mer, les Alpes et les remparts de Toulon. Enfin, si tous ces points avaient ètè Ibrces, il nous restait la Corse; la Corse où les Génois elles Français n^ont pu naturaliser la tyrannie; qui n^ittend que des bras pour être fertile, et des j)lnloso[)bes pour se «guérir de ses pn'ju^cs.

Roland pensait qu'il (allait former, au centre du midi, des magasins de subsistances, s'assurer de Ij^ manufacture (farmes de St.-Etienne\ et occuper l'arsenal de Toulon. Je désirais de mon coté qu'on n'abandonnât pas la Bretagne. La marine de Toulon ne sullira jamais pour donner à un Etat un rang parmi les puissances maritimes. Brest nous était donc nécessaire, et je pensais que des bords de la Loire on pouvait porter la liberté jusqu'à la pointe d'Ouessant, en établissant di^s points de résistance sur les rivières et au milieu même des landes, depuis Granville jusqu'à la Tlèclie.

Toutefois nous ne voiUions pas délaisser les départemens du nord et Paris; il fut au contraire résolu que nous tenterions tous les moyens de les sauver. Le plus sur était d'exécuter le décret sur le camp de Paris , malgré le veto du roi, la pétition de l'étal-major de Paris, et les oppositions de Rohcspicrrc^ qui, sans doute, n'espérait pas trouver dans les dc'partemens des sicaires pour ses conspirations. Je promis de demander à Marseille un ba-

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laillon et deux pièces de canon, (^es bases arrêtées , je quittai Roland, plein de respect pour lui et pour sa femme; je Tai vu depuis, dans son second ministère, aussi sim[)lc que dans son humble retraite; seul, entre les hommes publics, opposant sa vertu aux entreprises des méchans, et son corps à leurs poignards, s^occupant sans relâche, au milieu de leurs cris , à fonder Tindustrie nationale et la morale publique. SHls ne Teussent bientôt arrache du ministère , il eût fait oublier Sully qui fut grand sans doute , inais qui ne s'opposa pas au Code des chasses , et Colhert qui , fondant beaucoup de manufactures , laissa détruire celles des Cèvennes , et négligea fagri culture, mère de tous les arts , nourricière de tous les hommes. Roland est celui de tous les modernes qui semble le plus s'approcher de Caton; mais, il faut le dire ici, c'est à sa femme qu'il a dû son courage et ses talens.

Nous ne perdîmes pas un instant : nous écrivîmes à Marseille d'envoyer à Paris six cents hommes qui sussent mourir, et Marseille les envoya (i).

(î) On trouve dans une pièce curieuse, intitulée Réveil d'alaime tVun député de Marseille aux bons citoyens de Paris , et signée Blanc ^Gilli, député des Bouches -du- Rhône , les détails smvans sur le bataillon marseillais : te Des gardes nationales » de Marseille , Toulon , ITûues , Montpellier , Avignon , et quel- » ques autres villes des trois départemens méridionaux , sont en » marche depuis plusieurs jours (5 juillet 1792) pour la cppitale. » Leur nombre total ne s'élève pas à plus de quinze cents. Ces w rasiernblemens ont été formés la plupart d'après les délibéra- » tions de leurs municipalités respectives; et sous ce rapport, il

DE BARBAKOLX. 4'

Cependant les Parisiens se mutinèrent le 20 juin : ce fut une insurrection, sans force et sans but, qui faillit perdre la liberté' en donnant pour renfort à la cour, et ceux qui s^enbardirent de la baine des patriotes, et ceux qui, loin du tumulte des affaires, apercevaient moins les trabisons et redoutaient davantage les agitations. Le maire de Paris fut suspendu de ses fonctions par le département, le roi mal conseillé approuva la suspension; mais PAssembb'e nationale la Ht cesser. Partout on criait vhe Petion : le i4 juillet fut pour lui un jour de

» est permis de croire que les individus qui les composent se sont >) réunis sous l'étendard de l'honneur, et dans l'intention pure de » voler à la ddfense de la chose publique.

» Il est important toutefois de ne vous rien cacher.... etc

)) La ville de Marseille, assise sur la Méditerranée, au voisinage M de cent nations, doit être considérée , à cause de son port, " comme la scntine d'une grande portion du globe, ou vont se >) rendre toutes les impuretés du genre humain. C'est là que nous » voyons constamment disposée à fermenter l'écume des crimci « vomis des prisons de Gènes , du Piémont , de la Sicile, de toute î) l'Italie enfin, de l'Espagne, de l'Archipel et de la Barbarie; » déplorable fatalité de notre position géographique et de nos 1 e- » lations commerciales! Voilà le fléau de Marseille et la cause » première des fureui*s (ju'on attribue;'* la totalité de ses citoyens... » Toutes les fois que la garde nationale de Marseille .s'est mise en » marche au ciehoi-s de ses murs , la horde des brigands sans paî) trie n'a jamais manqué de se jeter à la suite, et de porter la dé- » vastatiou dans tous les lieux de son passage.... Plusieurs milliers >) de ces brigands se rendent, depuis plus d'un mois, à Paris; >» j'en rencontre tous les jours sur mes pas ; un très-grand nombre » encore est en roule ; j'ai communiqué des avis nombreux à l'ad- » ininistralion supérieure. » (No/e des édit. )

Irioinplie. Ce nia<^i.slral du peuple, habile à (l('jouer les coiijplols (le la eour, comuie à r(*parer les fautes des patriotes, luerilait bien cet liorninage; mais était-ce bien à des fêtes que les Parisiens devaient s^aniuser, lorsque la patrie était aux bords de Fabîme ! Je me souviens que, quelques jours après, dînant chez Petion , je lui dis qu'il ne tarderait pas à être prisonnier dans sa maison : il me comprit. Sa femme sentit aussi qu'il ne s'agissait que d'un moyen de sûreté. Si nous enchaînons jamais votre époux ^ lui dis-je, ce sera auprès de vous et avec des rubans tricolores (i).

Sur ces entrefaites Montesquiou vint à Paris , sous prétexte de demander un renfort pour son armée des Alpes , mais sans doute pour de plus importantes manœuvres. Royaliste par système, mais ambitieux à l'excès , on pouvait le gagner en flattant ses passions dominantes. Il eût servi la cause de la liberté , s'il eût espe're' d'y jouer un rôle brillant dans le commandement des armées, et de s'en-

(i) Il paraît que le projet de tous les auteurs du lo août était de consigner Pélion chez lui. Dans les Observations de Pétiuri su/la lettre de Robespierre , on trouve les passages suivans :

a Carra m'avait aussi pre'venu ; il m'avait ajouté de plus : Nous » vous mettrons en règle ; on vous empêchera de sortir.... Eh bien, )) apprenez maintenant que quoiqu'on eût projeté de me consigner, » on oubliait, on tardait de le faire. Qui croyez-vous qui envoya , » par plusieurs fois , presser l'exécution de cette mesure? C'est moi ., » oui c'est moi , parce qu'aussitôt que je sus que le mouvement » était général , loin de penser à l'arrêter, j'étais résolu à le favo— » riser. » { Note des édit.)

ricllir clans les fournitures (i). Cette connaissanee ([ue nous avions de son earactère, et le droll que nous donnaient sur lui dos conseils aux(|n('ls il a\ail dû ses succès dans nos dc'partemens, nous (IcUm ininèrent il lui demander un entretien qui eut en ('111'! lieu dans mon appartement. Il ne nous l'ut pas dillicilc de lui faire convenir que la cour tendait à r('lal)lir son desj)otisme. Y avait-il pour lui j)lus d'avanlai;(* à servir la cour qu'à se mettre à la tète (Tune coniedèration dt'partemenlale ? (^est ce que iu)us discutâmes en sa présence, llebecqui lui faisait entendre ([u'il pouvait être le sauveur i\u midi. Je vis par ses n'ponses qu'il n'aurait pas ('ti' fàelie de jouer ce premier rôle et de toucher quekjues millions. S'il ne l'accepta pas, c'est sans doute que les trames de la cour lui paraissaient trop avancées et trop sûres. Nous ne conclûmes donc rien; seulement nous promimes de l'aider de tous les moyens de INlarseille dans la conquête de la Savoie, et nous l(^ (juillàmes persuadés qu'il allait se vendre à la ( our.

H ('tait alors beaucoup question dans Paris d(^ la déchéance du roi. Cette mesure, en donnant le troue au prince royal, eût ])orté Philip[)e d'Orléans

(i) Vo\o/, \c Moniteur i.\n 9 novembre 1792. Un rapport fut fait par Camboii , au nom du comité des finances, sur les marclics Irauduleux passes , y est-il dit, par le ^'énéral Montesquieu pour 1 approvisionnement des armées du midi. J-,c nirme jour il fut déciété d'accusation. ( j\ole ties édit. )

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à Ja régence; aussi son parti la reclamail-il iwer emportement. On voyait ses créanciers, ses gagistes, ses commensaux, Marat et ses cordeliers, tous les escrocs, tous les hommes perdus d'honneur et de dettes, parcourir les lieux publics , provoquant cette déchéance, avides qu'ils étaient d'or et de places , sous un rëgent leur complice et leur mannequin. Des patriotes très-purs la demandaient aussi, parce qu'ils n'apercevaient que ce moyen de renverser la cour. Les jacobins, toutes les sociétés populaires de Paris , les quarante-huit sections avaient délibéré d'en faire la pétition. Quelques hommes sages, placés dans le comité de défense générale du corps législatif, aperçurent le piège et tentèrent d'autres moyens. Sans eux la puissance executive passait entre les mains de l'homme le plus dissolu; à la domination d'un monarque faible eût succédé le brigandage des amis du prince , sous un régent qui n'était entouré que d'hommes vils. Il est vrai que la France n'a point échappé au malheur de l'anarchie; mais faut-il donc s'en prendre aux hommes qui travaillèrent sincèrement à fonder la république] Si la foudre renverse un édifice, est-ce la faute de l'architecte ? Et que pouvions-nous faire contre l'irruption des brigands , lorsque la nation, témoin de nos efforts, n'a rien fait elle-même pour nous seconder! Ce n'est pas seulement la faiblesse des législateurs qui a perdu la France, c'est encore la lâcheté de la nation tout entière.

DK BAHBAROL'X. 4^

Cependant lu eour laisait de son ('ôte de grands préparatifs : oulri; les Suisses, dont le nombre était consid(*rable, elle avait ra[)pelé la garde constitutionnelle du roi récemment cassée par le corps législatif; du moins des lettres de rappel avaient été écrites à ceux (Pentre les gardes dont on espérait le plus. Elle avait (encore réuni autour (Telle cette bande de chevaliers qui jouèrent en 1791 la scène des poignards, et le nond)re en croissait tous les jours. D^iutres compagnies avaient été Ibrmées sous le commandement de (VAngremont. J'ai vu le bordereau des sommes payées au nommé Gilles^ agent de ces bandes secrètes. On avait enlevé, pour former des régimens , les troupes soldées de Paris, ce qui avait extrêmement affaibli la garde nationale, et nécessité Fadmission des hommes à piques dans les bataillons; opération beaucoup blâmée, parce qu'on n'en a pas aperçu la cause et qu'on ne l'a jugée que par son triste résultat. Enfin de toutes parts il arrivait des émigrés, des aristocrates qui logeaient chez des prostituées, et même dans le Louvre, n'attendant qu'un signal pour frapper. Il n'est aucun de (;eux qui ont vu ces malheureux temps , qui ne convienne, s'il est de bonne foi, que la cour marchait hardiment à la contre-révolution. Ce fait bien constaté justifie l'insurrection du 10 août. Tout s'agitait dans P^ris pour ou contre : les fédérés s'assemblaient chez G or sas y chez Carra; il y avait un comité central aux jacobins, présidé par F'aiifi'cois. Celui des Tuileries était dirigé par

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les plus iinpiidcDS CDiiIrr-if'volutiomi.'iircs. Lon'.wf écrivait sa Sentinelle^ ()iivraf»c dont J(!s feiiilJcs ('parses seront un jour iccucillies par la pliilosoj)hie, (;t dont /W/^^//^'/ payait ri rnpression du reste d'une lail>le somme qu'il avait obtenue dans son ministère pour former res[)ril public (^i)',l(ofou, Mallctdu Pan y une foule d'autres travaillaient pour la cour, qui bîur prodiguait des sommes immenses (2); on se battait au J\ilais-Koyal, daus les cafés, aux spectacles ; la moitié de la garde nationale tenait pour la cour, l'autre moitié pour le peuple. La tourbe des patriotes criait sans mesure, quelques-uns intriguaient, bien peu travaillaient avec constance. Placé à la tête de ce

(1) On trouvera des d<';tails à cet égard dans les Mcmoiics de

Louve t.

( Note des édit. )

(2) « Les agens de la liste civile , dit Peltier , avaient destiné une » partie de la somme consacrée à ramener l'opinion qui se cor- » rompait chaque jour, à entretenir des hommes sages et tran- )) quilles qui pussent se mêler dans les groupes populaires et )) établir une controverse de discussion avec les forcenés soudoyés w parles jacobins. Tandis que ceux-ci agitaient le peuple de toutes » manières par des fables absurdes et des complots chimériqHes , » les hommes du gouvernement s'occupaient de détruire , soit par D le raisonnement , soit par la plaisanterie , les contes dont on » berçait une foule d'ouvriers ignorans. Les ordres de ces hommes » étaient de ne prêcher que le respect dû aux autorités constituées, » et la liberté de l'action des lois. Jusqu'au bâton qu ils portaient » pour leur défense personnelle, portait l'emblème de leur mis- » sion ; ils étaient convenus de l'appeler^ entre eux , la Constitu- » tion. Jamais une seule rixe n'avait dévoilé leur existence secrète » et bienfaisante. » {Histoiie de la Révclution du 10 août. )

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mouveiiKMil , Pc'lioii en a\;ut ciilriiU' le choc avec saiiesse : il le retenait ou le laissait a^ir suivant que la cour ou l(\s patriotes ('taieuî eu force. Il c]('jouait les perfidies de celle-ci; il sauvai! ceux-là de leurs propres erreurs. Toujours place au milieu des ex(x*s des uns et des autres, proscrit par la cour, calomnie* par ceux qui voulaient un mouvement poin- eux, mais aime du peuple (jiron iT^xail j)as encore déprave, il coiiduisil à son teiine celle révolution. Les scélérats qui Tout rem erse ne peuvent [)as lui en ôter la gloire , ni les gens de bien lui im[)uter les malheurs qui Tout suivie. Tel ('lait Tc'tat de Paris , lors([iu; l(\s Marseillais arrivèrent.

4 s M K MOIRES

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