XXX NOTICE
inalluHir de ne pas voir sou visage en éprouver la moindre altc'raliou, et de demeurer reconnaissable pour ses ennemis.
Ce fut pendant sou séjour dans les environs de Quimper (pril composa la majeure partie de ses Mémoires. Ils demeurèrent en des mains sûres, mais la crainte les en fit sortir. Le dernier de'positaire, dans un moment d'effroi, et certain de payer de sa tête le crime de conserver cet écrit, le livra aux flammes. Une lettre de mon respectable ami, M. de la Hubaudière, que je suis autorisé à mettre à la suite de cette notice, donnera les détails de cette perte irréparable , non-seulement pour moi , mais peut-être encore pourTliistoire.
La partie que je publie avait été remise à M. Bosc , de rinstitut, qui la sauva avec les Mémoires de madame Roland , en les cachant dans la forêt de Montmorency. CVst par lui qu'elle m'a été conservée et rendue, et j'aime à lui en témoigner ici publiquement ma vive reconnaissance.
Cependant les horribles succès de la montagne se multipliaient. Les proscrits furent obligés de se séparer de leurs hôtes courageux, et d'aller chercher d'autres asiles. Barbaroux et quelques autres passèrent à Bordeaux, où Guadet leur promettait de puissans secours, et ou , dans tous les cas , ils espéraient trouver les moyens de s'embarquer pour les Etats- Unis. Que leur attente fut cruellement trompée ! A peine ils trouvèrent, parmi les nombreux amis de Guadet, quelqu'un qui voulût leur accorder une
Sl'R BAUBAROLX. X\XJ
j)a.ssagère liospilalilc, et bieiilùt ils errèrent sans n>ile.
Louvct|)('inl,avec celte teinte romanesque qui lui est propre, une partie de leurs courses, de leurs dangers. Il rend à mon père cete'clatant tèmoif^nage ([ue dans les momens critiques, toujours prompt à se résoudre, il partagea avec Pètion Thonneur du plus sublime courage. Il peint la puissance sans bornes quY'xerçait sur son cœurTamour filial. Oui, il devait avoir une belle ame, celui qui, en se séparant de son meilleur ami, oublie tous les autres objets de son alFeclion pour lui dire : En quelques lieux que tu trouvées ma mère y tache de lui tenir lieu de fils; je te promets de n*a^oir point une ressource que je ne partage a<^ec ta femme ^ si le hasard veut que je la rencontre jamais [i).
Après cette funeste séparât ion Barbaroux demeura seul avec Pe'tion , et Buzot erra (juebjue temps dans les environs de Saint-Kmilion, près Libourne. Un nomme Trocard leur donna (pielque temps Thospilalilè. ^lais craignant d(î b; perdre ainsi que sa famille, au moment où Guadet et Salles venaient dVlre pris dans le même bourg , Harbaroux , Buzot et Pe'tion se jetèrent dans les campagnes voisines (2).
Ici une obscurité complète enveloppe les derniers momens de Texistence de Barbaroux. Fils de rinfoi-
(i) Mémoires (le Louvel.
(2) Le journal la Senlinelle ^ du 10 juillet i-<).t, contient qurl- (|uc5 détails à ce sujet , et la dernière lettre de Barbaroux.
XXXI) NOTICL
Uiiié, je iTai renconlnf jxtsoiiikî qui ait mu me diKr Je nom de ceux (|nilin floniièrent asile les derniers ; de ceux qui jXHil-èlre le repoussèrent. Oh! cjue les angoisses de (;elle époque durent être affreuses, et que la joie des arlisans de nos discordes dut être grande , en voyant les défenseurs de la liberté réduits à ces cruelles extrémités!
Pélion et Buzot sont trouvés morts dans un champ. Barbaroux reconnu, poursuivi , atteint au bord d^un fossé trop lentement traversé, se tire deux coups de pistolet. Expirant, il est conduit à Bordeaux. Il retrouve assez de force pour se nommer ; Tidentité est reconnue, c^en est assez pour le tribunal révolutionnaire, et il est porté à Téchafaud (i).
Ainsi mourut le défenseur de Marseille. Il ne touchait pas encore àlVige viril , et déjà il marchait IVgai des Lanjuinais, des Guadet, des Vergniaud, des Condorcet. <( Actif, laborieux, franc et brave, avec )) toute la vivacité d^un jeune Marseillais, Barbaroux » était destiné à devenir un homme de mérite et un )> citoyen aussi utile quY'clairé. Amoureux de Tin- )) dépendance , fier de la révolution , déjà nourri de )> connaissances, capable d^une longue attention » avec Fhabitude des^appliquer , sensible à la gloire , )> estait un de ces sujets qu\in grand politique aime- )> rait à s^ittacher, et qui devait fleurir avec éclat
{O Le 25 juin 1794, 7 messidor. Treiiie-deux jours après cf h; 9 thermidor Robespierre était renversé! Trente-deux jours de pltis. quelle carrièro s'ouvrait pour Barbarouv alors âgé do 2" mis!
SIR HAHIIAHOIX. JCXXiij
)• dans une r(*piil)ii(|iK' Iicliicusc (i). » .'5iicccssi\ cinent sccnflaire de la (Convention (2), membre du comité de conslitulioii (3), delà fameuse coiumission ries vinf^t-un , il lit j)Iiisicurs des raj)|3or(s les plus célèbres et les plus estimes. 11 fut jugé si redr)utable par la cour , qu'aucun sacrifice ne coûta pour tenter de le séduire (4); d'Orléans nVutpas de plus ardent dénonciateur. La montagne , eilrav ('e du discret d''accusation (pril avait obtenu contre Marat, et de sa constanc(* à (léjouerles complots contre la libert(», le d(*signa comme le prenu'er des girondins à proscrire. Ce fut lui qui soutint avec le plus de force, dans le [)rocès de Louis XVI, la fameuse question de Tappel au peuple, qui était une déclaration (rincompi'lence pour la Convention, et qui fut un arrc'l de nioit pour ceux (pii la proposèrent.
Et comme tant de jeunesse, de beautc', de courage, dMnstruction , présageaient à la n^'publicpie un de ses plus fermes soutiens , et que la perte de la répul)li([ue était jun'e, jamais victime de la révolution ne fut plus ardemment et plus constanmient calomniée par les bommes vendus qui régnaient alors ou qui régnèrent depuis.
Mais tous ces efforts sont im[)inssans. On peut tuer
;i) Mémoires tU; inadaniP l\ol;iiul , l. II, [>. i^~.
(a) Séance ilu S octobre 179-'.
(5) Séance du 11 octobre j-qa.
(4) Vovcz le cli;»pitrc qiialrièinc de *.cà Mtmoues.
XXXIV NCriICK
les lionunes, les |)riii(i|)es restciil. ils «^erinenl , ils croissent, et le temps réconciliera le monde avec la liberté.
Nimes, 1829.. (].-(). Hakjjaholx.
Lettre constatant la perte du reste des Mémoires
de BarbaroiLT.
Qulrin)ei , 1 5 avril j82o.
Monsieur,
Je viens de lire dans nn journal Favis que vous y avez fait insérer concernant les Mémoires de votre malheureux père. Personne mieux que moi ne peut vous donner les renseignemens que vous désirez , et votre attachement bien juste pour la mémoire d'un père , et d^une des plus illustres victimes du 3i mai, augmente encore les regrets que je n^ai cessé d'éprouver d^une perte devenue irréparable. Barbaroux , réfugié à Caen , se jeta avec ses compagnons d'infortune dans les rangs du bataillon des fédérés du Finistère, après le fatal résultat de la bataille ou plutôt de Fescarmouche de Pacy-sur-Eure, qui assura le triomphe de la montagne. Tout indignés de la proposition que leur firent Wimpfen etPuisave d^appeler le duc d^Yorck pour lui livrer la France, ils prirent la résolution de suivre le bataillon jusque dans le Finistère, pour y trouver les moyens de se rendre dans les départemens du midi , où ils espéraient réus-
i»l l< BAKBAROI X. .X.\XV
sir à lairc une ptiissantc diversion coiilrele parti dvs moiilaonards. Les fédères reprirent donc le chemin de leur d('partenient; mais Texistence des pros(!rils dans ce corps n'ayant pas tarde à devenir publique, et lasiirete des uns et des autres se trouvant compromise, ils prirent le parti de se séparer des Finistériens etdesediri<^ersurQuimper par des chemins détournes. Le connnandant me choisit pour les conduire dans cette ville , où étant parvenus au nombre de quatorze ils lurent r('[)artis chex diiVerens amis. Barbaroux, Louvet et Rioutte restèrent chez mon père, et le vofre v eut la petite ve*role, ce qui nous inquiéta beaucoup. Quelque temps après, étant devenus suspects nous-mêmes, et ces messi(*urs nV'tant plus en sûreté chez nous, je conduisis Barbaroux chez un ami , dans une campagne à quatre lieues de Quimper , où je fus le reprendre dans la suite pour le conduire dans la rade de Brest. Il sY embarqua , avec plusieurs de ses compa^i^nons d'infortune , sur un navire destiné a les conduire à Bordeaux. (îuadet leur avait fait espérer dans la (iironde des secours qu'ils nV trouvèrent pas , et tous devinrent les victimes de la faction atroce qui opprimait alors notre malheureuse patrie. Une lettre écrite de Bordeaux par Duchàtel à mon père, fut interceptée et imprimée. Ce fut notre perte. Mon père, obli«;é à son tour de prendre la fuite, ne larda pas à devenir également la victime de ses ennemis. Aîoi-mème je fus fore(' de me sauver deux fois dans la Haute-Bretagne, et je ne dus probabl<Mnent mon saliil quau q thernndoi*.
XXXVJ NOTICE M H BAKBAROLX.
CVst pendant ces absenc^es que ma mère, eiFravée des visites domiciliaires (jue Ton faisait sans cesse, confia à un ami de mon père, ini^ènieur en chef du département, les Mémoires de liar])aroux, qu'il avait en grande partie rédif^ès pendant son séjour ch-ez nous, et que je lui ai souvent entendu lire avec le plus vif intérêt.
Nous croyions avoir sauvé ce manuscrit précieux. Mais cet ami ayant aussi eu des craintes pour luimême, et pouvant payer de sa tète le dépôt qui lui avait été fait, si on Feût trouvé chez lui , se décida , dans un moment de crise, à le brûler. Nous dénaturâmes aussi, par le conseil de nos amis , quelques effets restés chez nous, et que je nWais pu porter à votre père au moment où il s'embarqua.
Voilà, Monsieur , quel a été le sort de ces Mémoires intéressans , que je regrette encore plus aujourd'hui , puisque je suis privé de les remettre entre les mains du fils de mon ancien ami , car jVtais devenu le sien , et je serai toujours flatté ([e ce titre.
Agréez , Monsieur , etc.
Signé, DE LA HubaidiÈre aîné.
DE
CHARLES BAIVBAROUX
N. B. La première partie de ces Mt'moircs et le premier chapitre de la seconde partie ont été composés en Bretagne , et sont déposés en des mains sûres. Je vais donc continuer la seconde partie , observant que n'ayant pas la première sous les yeux , il est possible que \v tombe d.ins quelque répétition ; c'est aux amis qui publieront ces Mémoires à les faire disparaître (i).