DF. BARBAROUX
je voulais observer le commaiulant et cl('jouor ses projets.
Ou lui donna des fêtes; le peuple iinprc'voyant dansait à sa ])orle au son des instruniens cpie Fadulalion y anuMiait. On ra[)plaudissait à la tète des J)ataillons, dans les sections, au conseil de la commune, au club et dans les places publicpies. Il s'était donne pour aides-de-camp huit coupe-jarrets; mais dans un pays corrompu, on considérait moins leurs mœurs que leur /.èle.
Je les voyais le matin, dans les marches, persuader aux fenunes des cam[)agnes, en achetant leurs fruits, queLieutaud était le plus grand gênerai. Ils passaient le reste du jour dans les cafés, à la table des restaurateurs, aux spectacles, dans tous les lieux publics, prêchant partout les mêmes éloges, et le soir ils étaient au jeu. Le gênerai, joueur dès son enfance, avait organise des tripots pour se donner des moyens de corruption. On était affranchi de toute visite en lui payant unerêtribulion. Un limonadier donnait par jour vingt-quatre livres, et la directrice d\me académie dix louis. Une courtisanne était chargée de la collecte de ces tributs qui sVlevaient tous les soirs à plusieurs milliers de livres; et comme si cet immense produit nVùt pas suffi aux dépenses corruptrices du général, il tenait encore par ses aides-dc-camp des banques publiques de pharaoti et de biribi, La police voyait tous ces désordres et ne pouvait les réprimer, parce que la force armée commandée par des tripoteurs, ne découvrait
4 MHMOIRFS
aucun tripot. Ainsi Ton corrompait Marseille cl Ton se ménageait les moyens de Fasservir, en desséchant dans Famé de ses jeunes deffenseurs les vertus mâles, pour y substituer la passion du jeu, source funeste des divisions domestiques et des vices qui conduisent à la servitude.
Le gênerai avait établi un conseil de guerre compose d''un députe par compagnie: jamais il n\'irrivait dans celte nombreuse assemblée , sans être précédé par des applaudissemens ; jamais il ne parlait sans déterminer la délibération : cVst pourtant dans ce conseil que je résolus de Tattaquer. Il tenait fortement au projet de donner un imiforme à la garde nationale : estait à la fois une spéculation lucrative, car il devait être le fournisseur des draps, et un moyen adroit de changer en esprit de corps Fesprit public , et de mettre ainsi Farmée dans ses mains. J^'ai toujours pensé que le soldat dans les camps devait être en uniforme ; mais que le citoyen dans les villes, devait monter sa garde sans costume militaire. L\iniforme a Finconvénient de reproduire dans les bataillons la division des riches et des pauvres, par la distinction de ceux qui sont habillés et de ceux qui ne le sont pas. NVst-ce donc pas assez que les vices des hommes ayent établi Finégalité des fortunes, sans qu'ion en retrouve le spectacle au champ de Mars, où tout rappelle qu'ils sont égaux aux yeux de la mort dans un jour de bataille ? D^m autre côté, la loi sur les uniformes n''étaitpas encore portée, et Fon se demandait pour-
Di: BARBAHOUX. 5
quoi le gênerai rnetlaif tant de chaleur à uous donner des ha!)its neufs. On n'avait |)as |)erdu le souvenir de la garde jjretorienne de Cararuan el des massacres de la Touretle. Je reveillai ce sentiment par mes discours, et j''oI)tins des succès dans le conseil gênerai de Farmee. Le commandant sVn vengea en le cassant, et n'assembla j)lus qu'un conseil prive, avec lequel il entreprit beaucoup contr.* la liberté publique.
Les uniformes parurent maigre la d('cision des rcpresentans des bataillons, et le gt'neral donna le premier exemple du mc[)ris de la délibération. 11 usurpa It* droit de proclamation (pii n'a[)partient (ju'aux corps administratifs; il ordomia aux cures des canq)agnes de lire ses panq)blets au prone , et persécuta ceux qui s'y refusèrent ; il voulut obliger la munici[)alit(' à venir, au bas de l'escalier de la maison commune, recevoir les fédères à la tète desquels il se présenta à leur retour de Paris. Loin de pacifier les campagnes, il y sema de nouveaux troubles par ses injustices, dont le sentiment conduisit au tombeau im vieux laboureur de Mazargues , notable de la connnune et défenseur iK' des pauvres paysans. Dénonce' au cIiJd, il suscita une insurrection pour en faire égorger les membres; et lorsque la municipalité le requit de les prot('ger, il n'y envoya que des sicaires cornmand('s par im de ses agens, qui, loin d'arrêter la multitude, la provoquait au contraire à de nouveaux excès. Je ne puis dire tous ses attentats et toutes ses
6 MliMOIKKS
manœuvres pour usurper rautoritc. Il avait les prétentions de La Fayette sans en a^ oir ni les talens ni Ja prudence. 11 sV'tait fiiil un j)arh dans les directoires du département et du district, il avait divise la municipalité, il opposait les bataillons aux sections, les aristocrates aux patriotes, la populace au peuple. Toute la ville enfin était agitée par lui.
On me proposa, dans ces circonstances, la place de sec etaire-grefTier-adjoint de la commune, occupée auparavant par un ami de Lieutaud. J'étais heureux de ma tranquillité domestique et des succès de mon état; mais je devais des sacrifices à la patrie. La municipalité m''avait exprimé quVile se donnait un ami plutôt qu\m secrétaire^ (i) : j'acceptai donc, et les premières proclamations que je rédigeai ranimèrent le courage des bons citoyens. Lieutaud menaça de faire assembler les bataillons. Le maire le lui défendit ; je proposai de faire arrêter cet audacieux général : on se borna à commencer une procédtîlre à la suite de laquelle il fut assigné pour être ouï. Je m''attachai surtout à détruire les tripots fondés par lui : en vain il disposait de la garde, on ne lai adressait plus de réquisition, on les faisait directement aux commandans des postes, qui
(i) La place de secrëlaire-greiïier était alors occupe'e par un vieillard qui avait rendu de nombreux services à la commune , et auquel elle conservait son titre ; mais ces fonctions étaient remplies par l'adjoint. C'est ce qui explique l'importance de ces dernières fonctions, à une époque oli la plus grande activité et une capacité reconnue étaient nécessaires. ( Note des édit. )