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S en éloignoit lui paroissoit , par cela seul mauvais. Il faisoit plus : si quelque autre artiste disputoit de réputation avec celui qu'il affectionnoit , il en devenoit l'ennemi (i).
C'est du moins » selon tout ce qu'on en a pu juger , une des principales causes de son inimitié contre M. Michel- René Slodtz(2), car on ne voit point que cet artiste ail rien eu à démêler directement avec lui. Cependant M. le comte de Caylus le persécuta sourdement partout où il put le rencontrer. Slodtz étant encore en Italie , où il a fait un long séjour , (3) s'étoit fait une réputation brillante qui perçoit jusqu'à Paris. Les pensionnaires qui revenoient de Rome , chantoient les louanges de ses talens et de son caractère.
(1) • Ce qui me déplaisait en lui ..•>, écrit Marmontel dans un portrait resté célèbre par sa méchanceté, • c'était l'espèce de domination qu'il avait usurpée sur les artistes et dont il abusait , en favorisant les talents médiocres qui lui faisaient la cour , et en déprimant ceux qui plus fiers de leur force n'allaient pas briguer son appui. • {Œmvres complètes, Paris, 1818, tome 1, page 359).
(a) Cet artiste dont il sera si souvent question dans ce volume , né le 29 septembre 1705, mort le 26 octobre 1764 , ne parvint jamais au rang d'Académicien , bien qu'il eût été agréé par l'Académie dès 1744. Son père était un sculpteur de mérite et on sait que deux de ses frères, dont il sera question plus loin, suivirent la même carrière. Il n'en est que plus singulier de voir cet artiste si vanté par Cochin rester toute sa vie Agréé de l'Académie.
(3) Deux fois dans le concours pour le grand prix de l'Académie Slodts seul iiit nommé ; deux fois on lui décerna un deuxième prix en 1724 et en 1726. Il faut ajouter que la première fois il n'avait pas de concui^ rents ; la seconde , il n'en comptait qu'un. Il dut donc partir à Rome vers 1726 ou 1727. Il y était encore en 1742. ( Voyex Archives éU Part frmiçmis, T. V, 288 et 289 et VI , 99-104).
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Ils disoient assés hautement que s'il revenoit il seroit Témulede M. Bouchardon. Ces assertions étoient un peu exagérées , et il est certain qu'à beaucoup d'égards , M. Bouchardon lui étoit supérieur, surtout pour la science des formes correctes de la nature ; d'ailleurs il avoit moins de manière , enfin c'étoit un plus grand sculpteur, mais Slodtz avoit plus de grâce dans sa composition, plus de noblesse et de richesse dans ses ajustemens ; il drappoit aussi bien , et exécutoit beaucoup plus délicatement ses draperies. C'étoit dequoy partager les goûts et les suffrages. M. le comte de Caylus n'admettoit la comparaison de qui que ce fût avec M . Bouchardon , à qui il rendoit un culte exclusif; et on est fondé à croire de là que cet amateur étoit prévenu contre Slodtz, même avant qu'il arrîvast à Paris.
La manière dont Slodtz se trouva forcé de se conduire avec lui depuis son arrivée , ne contribua pas à faire revenir M. de Caylus sur son compte. Cet amateur , avec une apparence de familiarité qui sembloit établir entre lui et les artistes la plus pafaite égalité , aimoit cependant qu'ils lui fissent leur cour. Il vouloit dominer dans la petite république des arts , ayant renoncé , je n'ay pas scu pourquoy , à la considération que donne les accès à la cour, (i) le seul empire qui lui restoit étoit
(i) Cet ëloignement pour la Cour peut s'expliquer par le caractère même de Caylus : c Le comte de Caylus *, disent MM. de Concourt, v se
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celui des arts , el Tautorité qu'il tàchoit de s'y conserver (i) ; aussi préféroit-il entre les artistes . ceux qui lui paroissoient les plus soumis , et qui avoient la complaisance même de gâter quelquefois leurs ouvrages pour suivre au pied de la lettre ses avis, lesquels n'étoient pas toujours aussi judicieux qu'il les croyoit.
Slodtz en arrivant à Paris (2) fut demeurer avec ses frères (3) qui étoient dans un état d'aisance audessus de la sienne. M. le comte de Caylus étoit l'ennemi le plus déclaré des médiocres talens des deux aines des Slodtz. Il les avoit barrés en plusieurs occasions , ils ne l'ignoroient pas : ainsi lorsque M . Slodtz parut désirer faire connaissance avec M . le comte de Caylus , ils ne l'y excitèrent pas , au contraire , ils lui firent assés connoistre qu'ils le regardoient comme leur persécuteur. M . Slodtz étoit dans une position assés embaras-
trouve à Paris en 1717, sans charge, sans emploi, désœuvré, encore plein de la fièvre du voyage , plus ardent, plus actif qu'auparavant, avec moins de goût que jamais pour se dépenser i la Cour nouvelle ou se perdre dans les compagnies. Il se jette à de laborieux caprices. 11 se précipite à mille études , variant furieusement ses goûts et l'occupation de ses heures , de sa tête , de ses doigts , se poussant à des talents divers , impétueux et s'éparpillant en tous sens , au gré d'aptitudes naturelles et vives. M. de Ctjlus ne s'appartient plus. «> {Portraits mOrnss dm dix-buitUmi siklê, etc. Paris 1878, page 151).
(1) Voyex les Remarques de l'auteur à la fin de ce portrait : 1 (p. 67).
(a) Vers 174a ou 1743.
0) Sébastien-Antoine et Paul-Ambroise, à qui Cochin consacre plus loin une notice. On sait que Paul-Ambroise avait été nommé membre de l'Académie royale dès le 29 novembre 174J. Il devint même Professeur en 1754. Né en 1702, il mourut le 15 décembre 1758.
santé , il aimoit ses frères et ne vouloit pas les désobliger , joignes à cela une certaine n^ligence et un éloignementà fairesacour que l'on contracte naturellement à Rome. Il se contenta donc de se présenter une fois ou deux à la porte de M . de Caylus qu'il ne trouva point , et enfin le laissa , voila le grand crime de M . Slodtz envers M . de Caylus , mais il n'en fallait pas tant pour s'attirer son animadversion ; ne pas reconnoistre son tribunal étoit une faute qu'il ne sçavoit point pardonner.
M. de Caylus sembloit éviter de parler de Slodtz dont , à la vérité , il n'avoit aucun mal à dire ; ses mœurs et ses talens ne donnant point de prise , il auroit trouvé trop de défenseurs , et c'eut été dévoiler trop grossièrement une inimitié dont on ne vouloit pas dire le fondement. Ne scachant donc que lui reprocher , il le taxoit d'une vanité ridicule en se laissant appeler Michel- Ange Slodtz, comme se comparant au fameux M. A.
Buonarotti. Il ne vouloit pas faire attention que ce n'étoit point Slodtz qui avoit pris ce nom , que par une suitte de l'usage établi à Rome , de nommer chacun par son nom de baptême , ses amis l'avoîent ainsi nommé, et qu'ils y étoient si bien accoutumés qu'il ne dépendoit pas de lui de les faire changer. Ce surnom , sans qu'il y eût contribué , étoit tellement reçu que M . Cars gravant son portrait mit son nom de cette manière
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et aucuD de ceux qui savoient son véritable nom, n'y fit attention.
M . de Caylus ne se contenta pas de répandre ce petit ridicule sur Slodtz , il le traversa plus sérieusement lorsqu'il en put trouver l'occasion. M. Slodtz arrivé à Paris, précédé d'une réputation établie sur les belles choses qu'il a faites à Rome et à Vienne en Dauphiné, (i) crut pouvoir demander à être chargé d'une figure pour le roy. C'étoit à M . Coypel , premier peintre du roy , et chargé du détail des arts, à en faire la proposition à M. De Tournehem;maisM. Coypel croyoit avoir besoin de l'appuy de M . de Caylus et le ménageoit beaucoup. Il y a apparence que ce fut le comte qui lui suggéra le sot motif qu'il allégua pour le refuser. Il dit qu'il ne pouvoit pas confier un ouvrage à un sculpteur , des talens de qui il n'étoit point suffisamment instruit et dont on avoit rien vu à Paris. C^est ce que j'ay insinué dans ma lettre sur la vie de Slodtz. (2) Quel
(1) Il 8*agît ici du mausolée commun de deui archevêques de la ville M. de Montmorin et le Cardinal d'Auvergne , son successeur , placé dans la cathédrale de Vienne et dont Dargenville parle dans ses Vies de tculp' UtiTS ( 11, 3^). Les Archives de fart français ( IV, 99, 104 ) ont donné deui lettres de Slodtx relatives à ce travail achevé seulement en 1746.
(1) c M. Coypel , alors chargé du détail des Arts sous M. de Tournehem, le reçut avec asses de froideur. Je n'en développerai point ici les causes : Je dirai seulement qu'il ne Jugea pas à propos d'accorder sa confiance à la réputation dont jouissoit M. Slodtz , et qu'avant que de le charger d'aucun ouvrage , il voulut attendre que de nouveaux succès h Paris établissent la certitude dont il croyoit avoir besoin. » ( Lettre de M. CocksM aux auteur de la Galette Littéraire , page 4, ligne 17-38). Le
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misérable subterfuge I II n'avoit qu'à interroger tous les artistes qui avoient été à Rome ; tous lui auroieht dit qu'il avoit donné des preuves d'une capacité distinguée. Il n'y a pas d'apparence que réellement M . Coypel en doutast , mais il prenoit les documents de M. de Caylus (i).
M . Slodtz fut chargé de décorer le chœur de Saint-Germain L'Auxerrois , il en fit un trèsbeau modèle , dont le fonds étoit enrichi d'une magnifique gloire dans le goust de celle de Saint- Pierre de Rome , et les côtés étoient décorés de colomnes. On ne pouvoit reprocher à cette composition que d'être d'une architecture grecque qui s'allioit peu avec le gothique qui règne au haut de ce chœur ; du moins c'est le seul défaut qu'y trouvoient M. Soufflot (2) et quelques autres architectes.
C'est un problème difficile à résoudre , et je ne sçay qui oseroit prendre sur soy de décider , si ayant une église gothique à décorer , on doit volontairement et sciemment chercher une décoration dans le goust manifestement mauvais de ces archictectes goths , ou s'il est plus convenable
cttalogue des tableaux, destins, marbres , bronses , modèles , estampes , planches gravées, bijoux et autres curiosités appartenant à Charies Coypel a paru à Paris en 1753.
(1) Voyex Diderot {Salon de fj6$,éd, Brière, p. 386).
(2) P.-Th. Bienaimé a écrit son Eloge (Paris, s. d. in-8<0. Le catalogue des pastels , tableaux du cabinet de Soufflot a été publié en in-8® à Paris (1780).
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de n^liger les rapports du tout ensemble et de faire de belle architecture dans la partie qui nous est confiée.
On dira peut-être qu'on pourroit trouver un genre d'architecture » de bon goust , qui tint un milieu entre le grecque et le gothique. En attendant qu'on Tait trouvé , le plus sûr est vraysemblablement d'employer la belle architecture universellement reconnue pour telle. On pouvoit encore reprocher au projet de Slodtz, et cela étoit mieux fondé , que le chœur de Saint-Germain déjà trop étroit , conmie le sont presque tous les chœurs d'églises gothiques , se trouvoit encore reserré par les saillies de son architecture Quoiqu'il en soit, si l'employ de l'architecture grecque eût été le seul défaut du projet de Slodtz» il y eût scû remédier , si on l'eût désiré. Il auroit fait un second projet , et certainement personne n'avoit plus que lui le génie nécessaire pour ima* giner une architecture mixte et ingénieuse.
Mais le principal défaut de ce projet étoit que M. de Caylusne vouloit pas qu'il l'exécutast, il ne pouvoit s'y opposer directement , il s'y prit autrement. Voici ce qu'on en présuma alors :
On a pensé que M. Mariette devoit avoir eu grande part à cette affaire et voicy comment : M. Mariette» libraire et marchand d^estampes» devenu fort riche par ces deux commerces réunis, et considéré en conséquence , étoit fort amy de
34 ifâfoiHEs DE coarof.
M. le comte de Caylus (i) et fort susœptible d'en recevoir les impressions , et de ne voir que par ses yeux. Il ne fut pas difficile à M. de Caylus de persuader à M. Mariette que M. Slodtz n'étoit pas l'honmie à qui Ton devoit confier cet ouvrage , et qu'on féFoit bien mieux d'en charger Vassé , sculpteur , et Bacari , son beau-frère , architecte.
Vassé (2) étoit un sculpteur qui avoit quelque génie et qui tenoit de M . Bouchardon son maistre, un à peu près de bon goust général , ce n'étoit ni un sculpteur savant • (3) ni fort estimé des artistes ; mais il faisoit assidQement sa cour à M . de Caylus et même lui gravoit beaucoup de ces antiquailles sur lesquelles il a fait un si long ouvrage , c'en étoit assés pour que cet amateur prétendit l'élever au rang des premiers sculpteurs
(^1) Outre son Traité des pierres gravées dm cabinet du Roi tt divers travaux moins importants il a fait imprimer un« ExplicaHom des peintures antiques publiées par M. le Comte de Ct^lns.
(2) Fils d'un sculpteur habile , Loui»-Claude Vassé, né en 1716 « Ait admis à l'Académie le 28 août 1751 et mourut le 1*'' décembre 1772 ; il avait remporté le prix de Rome en 1739. ^ château de Dampierre renferme une œuvre de cet artiste. C*est une statue en marbre, représentant une Naïade, qui décore le salon d'entrée sur la cour. ( Voyez archives de fart français, VI, 369-372).
(3) C'est aussi le jugement de Diderot : • Le buste du Père Le Cointe n'est assurément pas une mauvaise chose , ni la Nymphe qui se regarde dans l'eau, ni le vase, ni les autres morceaux ; mais que m'importe que vous soyez supportable , si l'art exige que vous soyez sublime ? « ( Salon de 176 1 ). Voyez de Vassé le Catalogne des sculptures , peintures et gravures, par Fr. Basan à la vente du 20 janvier 1773. (Paris in-12).
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de son siècle. C'étoit donc à ce jeune homme qu'il vouloit procurer cet ouvrage.
M. Mariette avoit marié une de ses filles à M. Brochan(i), marchand d'étoffes; cette famille étoit très-considérée dans la paroisse St-Germain tant à cause de son opulence, qu'à cause des mœurs les plus honnêtes et les plus respectables dont elle faisoit profession. Ils n'entendoient rien aux arts et regardoient M . Mariette comme un aigle en ces matières; persuadé qu'il étoit par M . de Caylus, il lui fut facile de leur communiquer cette persuasion et de leur donner de l'éloignement pour le modèle de M. Slodtz. Il fui rejette et même il y a apparence qu'il n'a jamais été payé du temps qu'il y avoit sacrifié, puisque ce modèle s'est trouvé chez M . Slodtz, après son décès. Ce sont petittes injustices dont les gens en place ne se font pas grand scrupule.
Il ne fut pas bien honnête à M. de Caylus de dérober cet ouvrage à M. Slodtz, car il y avoit été appelle sans briguer, et il étoit arrêté qu'il en seroit chargé longtemps avant que M . de Caylus fit proposer Vassé.
Ce dernier et M. Bacariont fait la belle besogne que Ton y voit maintenant; c'est-à-dire ces ridicules colomnes canelées et qui semblent
(i) C'ett sans doute ce Brochant qui laissa une collection d'estampes , dessins, tableaux, coquilles , etc., vendue en 1774 et dont le catalogue fut rédigé par Olomy.
36 M^OIRBS DB GOCHOf.
enterrées de leur moitié : et ce qu'il y a de plus singulier c'est que ce projet a été approuvé par l'Académie d'architecture (i).
M. Vassé fit aussi le modèle d'un tabernacle assez mal pensé, quoique fort approuvé de M • de Caylus, à cause qu'il lui paressoit avoir un faux air de l'antique et surtout parce qu'il étoit de son protégé. On y voit deux anges debout, tranquillement appuyés sur le haut du Tabernacle , qui regardent froidement rentrer et sortir le Saint- Sacrement ; tandis que l'usage, beaucoup plus raisonnable est de les prosterner en acte d'adoration pour inspirer au peuple le respect dû à ce lieu sacré, où repose le corps de Jésus-Christ. L'envie de faire du nouveau fait faire bien des sottises (2) I M. de Caylus tenta encore d'arracher à Slodtz un autre ouvrage, non qu'il fut fort lucratif, mais plutôt pour lui faire sentir le poids de son crédit . M. Slodtz avoit été chargé des bas-reh*efs du porche de Saint-Sulpice , (jj où il a fait de trèsbelles choses. M. de Caylus voulut encore , après
(1) Voyez les Remarques à la fin de ce portrait II, (p. 67).
(2) Voyei les Remarquas U\, (p. 68).
(3) Dans le Voyage Pittoresque de Paris par M. D (argenville) , 4* éd. de Bure, 1765, p. 371, on lit au sujet de ces bas-relieft, dont ni Piganiol ni Thiéry ne disent mot : «• Dans le péristile, dont le sofBte est décoré des plus riches ornements , on voit des bas reliefs de M.-Ànge Slodt^ représentant des Vertus. Les Théologales sont sur les trois portes et les Cardinales sont sur les niches et les entrées des tours , toutes portées sur des nuées éclairées par des rayons , ce qui les détache de leurs fonds. On y remarque aussi les Évangélistes en quatre médaillons , accompagnés de guirlandes de laurier qui régnent sur la corniche des portes et des niches de ce péristyle. »
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coup et lorsque tout étoit convenu, y fourrer son cher Vassé , mais cela ne réussit point ; on ne nuit pas touttes les fois qu'on le voudroit. Cependant ce dessein de lui nuire n'a pas été tout à fait en pure perte. Il n'a que trop réussi dans une occasion sérieuse, dont j'auray occasion de parler dans les anecdotes sur la vie de M. Slodtz, mais je crois que M . le comte de Caylus n'a pas eu la consolation de sçavoir tout le mal qu'il lui avoit fait.
Je n'entreray point dans des détails sur les divers artistes que M. de Caylus a protégés pendant quelque temps et qu'il a ensuitte abandonnés. Il suffit de dire que presque tous ceux qui ont montré quelque talent, ont eu successivement leur petit règne. Mais il n'y a eu que M. Bouchardon à qui il ait été exactement fidèle jusqu'à la fin. Ilaîmoit encore assés Carie Vanloo (i), parce qu'il étoit bon homme et assés incapable de lui rien contester ; et encore parce que c'étoit un moyen de mortifier M. Pierre qu'il ne pouvoît souffrir (2).
(1) » Carie dessinait facilement . rapidement et grandement. 11 a peint large , son coloris est vigoureux et sage ; beaucoup de technique , peu d'idéal. Il se contentait difficilement , et les morceaux qu'il détruisait étaient souvent les meilleurs. 11 ne savait ni lire ni écrire ; il était né peintre comme on naît apAtre. » (Sûlou de 1765. Œmjres i$ Dideroi, tome 8 , édition Brière , page lia). Plus d'une fois la prose de Diderot reparaftra dans ces notes ; ce n'est pas que les Salons soient un évangile, mais ils sont un document contemporain.
(a) M. de Cajlus partageait ce sentiment (le seul peut-être), avec Diderot : « Je ne sais ce que cet homme devient. Il est riche ; il a eu de l'éducation ; il a fiiit le voyage de Rome ; on dit qu'il a de l'esprit ; rien ne le presse de 6nir un ouvrage ; d'où vient donc la médiocrité de presque toutes ses compositions ? » (SûIoh de 1761).
M . Pierre étant excessivement jaloux de M . Vanloo, je ne parlerois point du mépris qu'il faisoit des talens des frères Adam. Ce n'est pas en quoy je le blàmerois car il étoit fondé en raison ; on n'y pourroit trouver à redire que par l'excès. Il est certain que la postérité ne comprendra pas comment il a été possible que, pendant plusieurs années, le public ait comparé Adam l'ainé avec Bouchardon; ce sont de ces erreurs dont on reste étonné lorsque les yeux sont désillés .
Ce qui pourroit faire l'éloge du bon goust de M. le comte de Caylus, c'est cet attachement inébranlable pour un vrayement grand artiste; mais on peut l'attribuer en partie à la tournure d'esprit de Bouchardon qui , quoique avec un air assés pataud, étoit pourtant fm et rusé et d'ailleurs très haut. M . De Caylus sentoit que Bouchardon, en quelque lieu qu'il fût, prendroit toujours un vol d'aigle ; ainsi il étoit important au sultan des talens de ménager et de gagner un espèce de muphty qui alloit faire une religion nouvelle dans le goust des arts.
Ils ne pouvoient qu'y trouver tous deux leur compte. M . de Caylus faisoit preuve de son discernement en fait de grands talens, et M . Bouchardony rencontroit un prôneur qui lui épargnoit les mouvemens qui ne sont souvent que trop nécessaires pour obtenir les grands ouvrages, quelque mérite qu'on ait prouvé. Il est difficile de croire que
IM COMTE DK GATLUS. Sp
M . de Caylus trouvast beaucoup de complaisance dans M. Bouchardon, il paroist même que ce fut Tamateur qui fut obligé d'en faire les frais. Cependant comme M . Bouchardon aimoit assez qu'on lui fit la cour et qu'il ne pouvoit être que flatté de l'assiduité de M . de Caylus ; qued'ailleurs cet amateur donnoit beau jeu a l'humeur un peu caustique de l'artiste en approuvant les sarcasmes qu'il lançoit contre ses confrères , ils furent bientôt amis et cette amitié dura plusieurs années, et jusqu'à la mort de M. Bouchardon. M. Mariette étoit en tiers dans cette liaison; elle lui donnoit de la considération , eC d'ailleurs chaud désireux des desseins de Bouchardon , il étoit par là à portée d'en obtenir quelques-uns, et surtout un grand nombre de contre-épreuves.
Il semble qu'on puisse regarder comme une suitte de cette liaison le mépris qu'avoit M. de Caylus pour tous les autres sculpteurs. Il le manifesta même assés grossièrement lorsque, allant voir chés M . Coustou le père les deux beaux grouppes de chevaux retenus par des palfreniers, qu'il faisoit pour Marly (i) au lieu de lui en faire
(i) Vojres dans les Nouvelles Arcbioes de Vartfrmiçais (1878 , p. 315- 3i8)« rettimation du prix de cet deux beiux groupes. Coustou demandaK 128800 fr.'t on lui alloua 85000 fr. 11 mourut d'ailleurs avant le règlement do compte. On sait que les chevaux de Marly décorent aujourd'hui l'entrée de l'avenue des Champ»*El]rsées où ils furent transportés le 1 1 septembre 1795 par le colonel d'artillerie Grosbert, à l'aide d'une ingénieuse machine inventée spécialement pour cet usage. L'auteur de ce chariot nous en a laissé la description et le dessin dans une publication spéciale.
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compliment, il lui dit : M. Ctmstou, il faut avouer que Bauchardan est un grand homme; on prétend que M . Coustou lui répondit : Cela est vray , Monsieur , mais Je suis plus grand que lui de toutte la teste (i).
Comme l'époque de la rénovation de la pein* ture à l'encaustique des anciens , ou de quelque chose d'approchant, est une des plus importantes dans la vie de M . de Caylus, il ne sera pas hors de propos de rendre compte des tracasseries qu'il éprouva et qu'il fit éprouver à l'occasion de cette découverte. Il est certain que ce fut M. de Caylus qui fut le premier qui chercha à ressusciter cette peinture en cire. Avec le secours de M. Majault, médecin et chimiste, il trouva divers moyens qu'il a expliqués dans un ouvrage (2) qu'il a donné sur ce sujet (j).
M . Bachelier qui avoit quelques connoissances de la chimie, imagina de mêler la cire avec l'eau par le moyen du sel de tartre, de peindre avec les couleurs imbibées de cette mixtion et ensuite de
refondre le tableau pour le fixer. Les divers essays qu'il en fit lui réussirent (4) et si les tableaux qu'il
(1) Voyez les Remarqus à U fin de ce portrait IV (p. 68).
(2) Mémoire sur lapemttare à P encaustique, Paris, in-8^ 1755- (j) Voyez les Remarques à la fin de ce portrait. V (p. 69].
(4) Ici Cochio aurait pu parler de lut-méme. On lit en efièt à l'article Encaustique de V Encyclopédie (Tome V, p. 614 ) : «Au Imiit que fiiisait cette tête ( la tête de Minerve exécutée par Vien d'après les procédés du Comte de Caylus) M. Bachelier se reveilla. M. Cochin fils, auquel il parla de son premier essai en 1749, l'engagea à y revenir • etc.
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produisit ont été argués d'être un peu gris, ç*aété la faute du peintre et non celle du moyen d'opérer. M . Pierre en fit pour essày un petit tableau où il y avoit des chairs de femme de la plus belle couleur. Ce tableau n'a pas été fort connu, parce qu'en le refondant M . Pierre ayant approché son réchaud trop près y fit une tâche ; et comme il n'aimoit point M . de Caylus. quoiqu'il lui marquast toutte sorte d'attention il ne voulut pas que cet amateur pût déclamer contre une sorte de peinture qui produisoit des taches dans les tableaux.
M. de Caylus témoigna à l'extérieur être satisfait de l'émulation qui avoit fait trouver une manière de plus de peindre à Tencaustique, mais dans l'intérieur il fut très-blessé d'une découverte qui sembloit lui arracher une partie de la gloire qu'il espéroit des soins qu'il s'étoit donnés pour retrouver cette manière perdue.
Nous étions un bon nombre d'artistes qui faisions bruit du moyen de Bachelier, les uns de bonne foy, quelques autres avec malice. M. de Caylus fit bonne contenance, mais, dans le fonds , il n'a jamais pardonné à Bachelier ce petit désagrément qu'il lui avoit donné (je crois) sans aucun dessein de le désobliger, mais dont à la vérité d'autres tirèrent parti pour mortifier un peu M . de Caylus.
On a lieu de croire qu'il eut sous main un peu de part à ce que quelques auteurs écrivirent
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contre cette invention de Bachelier (i) ; on lui donna le sobriquet de peinture au savon; on prétendit même , par un bel étalage de raisonnemens chimiques , que le sel de tartre étant entré dans cette peinture, elle ne pourroit soutenir l'humidité , malgré l'expérience qu'on avoit faite sur un tableau qu'on avoit laissé plus de six semaines dans une cave très humide sans qu'il en fût altéré. (2)
Touttes ces consolations furent bien troublées par une incartade de Diderot, dont la cause venoit de plus loin. Les auteurs de l'Encyclopédie n'avoient point demandé à M. de Caylus les articles concernant les arts , soit de peur de l'importuner, soit qu'ils n'eussent pas de foy en ses talens ; cependant ils ne crurent pas pouvoir se dispenser de lui demander son avis et ses corrections sur ce qu'on leur avoit broché à cet égard. Il leur fit des notes marginales si insultantes qu'ils en furent tout-à-fait offensés. Diderot trouvant jour à le mortifier, fit une brochure (3) où il exposa tout le moyen de peinture encaus-
(i) Voyez les Remarques. VI (p. 69).
(2) Voyex les Remarques. Vil (p 70).
(3) Histoire et secret de la peinture en cire (Brochure in- 1 a de 103 pages numérotées , plus 3 pages non numérotées , sans lieu , sans date et sans nom d'auteur). VUniversal Catalogue ofbooks on art lui attribue — mais sans la donner pour certaine — la date de 1 756. La plaquette est antérieure , car il y est fidt allusion dans un volume de VEncyclopddie publié en 1755 ^article Encaustique). La paternité de l'Histoire et secret de la peinture en cire ne prête toutefois matière à aucun doute. Il ne faut voir qu'un artifice oratoire dans les lignes suivantes de Dom Pemety : i> Quelquesans ont prétendu que cet ouvrage était de M. Diderot ; mais cette calom-