LE COMTB DE CAYLUS
Pendant le cours de la maladie de M. Bouchardon , il prit envie à M . de Caylus de faire recevoir en survivance dans la place qu'il occupoit de dessinateur des médailles du Roy pour TAcadémie des inscriptions , le bon amy Vassé. J'avois d'autant plus jeté les yeux sur cette place (à laquelle cependant je ne vouiois former aucune prétention du vivant de M. Bouchardon) qu'ayant, par la confiance de M. de Marigny, part en quelque manière à la distribution des pensions du Roy qu'il répartissoit aux artistes, il eût été indécent à moy de m'en laisser attribuer aucune. Je ne voyois guères d'autre manière d'avoir aussi un petit bien-être que par le moyen de cette place.
Bien des personnes pensoient qu'elle me convenoil , je le pensois aussi ; en supposant pourtant que M. Slodtz mon ami , dessinateur excellent et plus propre à cet employ ne le désirast point ; mais il remplissoit des places supérieures à cette bagatelle , et d'ailleurs il étoit assés mon amy pour n'y point penser s'il avoit sçu que je pouvois la désirer , ce que je ne lui aurois pas laissé ignorer. Les autres artistes qui m'étoient supérieurs , tels que M . Boucher et quelques autres , m'en auroient également fait le sacrifice. Je me doutois bien que M . de Caylus n'oublieroit point son cher Vassé , mais je me flatois qu'il auroit eu honte de me traverser » ou qu'au pis aller , il
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auroît pu en avoir le démenti. Le président Hénault» M. Duclos et plusieurs dans TAcadémie des belles-lettres m'affectionnoient ; j'avois quelque rapport avec eux étant chaîné de l'histoire métallique. Enfin tout sembloit m'annoncer le succès que je désirois , sans la tournure que M. de Caylus donna à cette affaire.
Il étoit amy de M. le comte de Saint- Florentin qui étoit le ministre protecteur de cette Académie, dont M . de Caylus étoit membre. Lorsqu'on s'y attendoit le moins , dans une assemblée très peu nombreuse de cette Académie , il fut remis une lettre de M . le comte de Saint- Florentin , dont je n^ai jamais sçu au juste le contenu , mais elle indiquoit qu'il étoit à propos de nommer M. Vassé en survivance à M . Bouchardon , dont Page et la maladie empêchoient que le service de l'Académie ne fût fait avec exactitude , ou, si elle ne désignoit pas distinctement Vassé , M . de Caylus sçut le faire accepter dans la même assemblée ; cette Académie, n'étant prévenue de rien et d'ailleurs étant fort étrangère aux arts, n'y fit sans doute aucune difficulté.
Les relations que j'avois avec quelques uns des membres de cette Académie étoient peu fréquentes , ainsi je n'en sçus rien par eux. J'appris seulement qu'il étoit question de Vassé pour être nommé en survivance à M. Bouchardon mais je ne sçus point que cela étoit fait.
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J'écrivis à M. le comte de Saint-Florentin et lui exposay que les égards dûs à un homme tel que M . Bouchardon ne m'auroient pas permis de solliciter cette plaça de son vivant si je n'avois appris qu'il étoit question de l'accorder à M . Vassé, et je lui expliquay les raisons qui me donnoient lieu d'espérer que l'Académie pourroit m'accorder la préférence. J'en reçus une lettre fort polie, mais qui m'annonçoit que la place étoit donnée. La plus grande partie des membres de cette Académie fut aussi surprise que les artistes , de ce choix et de la vitesse avec laquelle il avoit été fait, et quelques uns des membres furent fâchés de n'avoir pu me rendre service dans cette affaire : car , comme je l'ay dit , cette assemblée étoit très incomplète.
On a assuré, de plus, que M . Bouchardon n'en âvoit pas été prévenu et qu'il fut offensé lorsqu'il le sçut • En effet il est désagréable de voir partager sa dépouille de son vivant ; on ajoute même qu'il le témoigna à Vassé, son élève, et qu'il lui ferma sa porte. Cela ne réussit pas non plus dans le monde et moins encore auprès de M. de Marigny qui avoit beaucoup d'affection pour moy, et qui crut entrevoir de la ruse dans ce procédé. Il m'assura même qu'il m'en dédommageroit, s'il arrivait faute de M . Bouchardon, dont l'état ne faisoit que trop prévoir la fm prochaine en répandant sur moy quelqu'un des bienfaits du Roy, dont jouis-
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soit M. Bouchardon; maïs je n'acceptay point cette offre . Je m'étois fait un principe de ne point laisser appliquer à mon profit aucune des pensions qui avoient coutume d'être attribuées aux peintres et aux sculpteurs. Et en effet , à la mort de M. Bouchardon, je priay M. de Marigny de se détacher de cette idée.
Le mécontentement qu'avoit eu M . Bouchardon de ce procédé de M . de Caylus et de Vassé peut avoir beaucoup influé sur la précaution qu'il prit à peu de temps de là pour l'achèvement de son morceau de la Ville. Il ne voulut pas attendre que M. de Caylus lui donnast encore un survivancier à sa teste, et jetta les yeux sur M. Pigalle.
A l'occasion de cet artiste je reprendray les choses de plus loin. M. Pigalle n'étoit pas aimé de M. de Caylus, non qu'il n'eût eu les mesmes égards dans les commencemens , que nous avions tous, pour cet amateur. Il lui avoit même fait quelques-uns de ces sacrifices, dont presque aucun de nous n'avoit été exempt; c'est-à-dire qu'il avoit fait pour lui ou pour ses amis des ouvrages au prix qu'il avoit voulu, lequel prix étoit toujours ruineux pour l'artiste. Néanmoins Pigalle n'avoit pu capter sa bienveillance ; soit que le caractère ferme et entier de Pigalle eût percé, malgré lui et que M . de Caylus eût senti qu'il ne le méneroit jamais, soit pour quelque autre raison.
Peut-être une des causes qui avoient éloigné
M . de Caylus étoit-elle que Pigalle (attentif à ses intérêts lorsqu'il étoit question d'occasions capitales et peu disposé à en faire le sacrifice aux caprices de M . de Caylus), avoit fait parsoy-mème et par ses amis touttes les démarches nécessaires pour obtenir la statue pédestre du Roy à Rheims (i), que M. de Caylus désiroit pour son cher Vassé.
M . de Caylus avoit été consulté, car il s'étoit fait une réputation dans la province et chés l'étranger, telle que l'on croyoît ne pouvoir rien faire de bien sans son attache. Il n'avoit pas manqué de proposer son bien-aimé Vassé ; mais le motif qu'il avoit allégué pour déterminer les agents de Rheims en sa faveur avoit fait un effet tout contraire. Il avoit prétendu qu'une des principales raisons pour lui confier cet ouvrage, étoit que ce jeune homme n'avoit point encore eu l'occasion de faire aucun morceau considérable qui lui eût donné lieu de développer ses talens. Les députés de Rheims qui ne vouloient rien donner au hasard , et qui apparenunent n'avoient pas une confiance aveugle dans les décisions de M . le Comte de Caylus désiroient au contraire de
(i) Vojez dans La vis et les enivres àtJ.-B. IHgaJU, par M. Tarbé, l*hiftotre de ce beau monument qui se Yoit encore sur la place royale de Reims. Les premiers pourparlers eurent lieu en 1 755 ; le traité avec Pigalle était signé le « «eptembre 1756. Cf. VAppttidiu (111, p. 169).
ne remettre leur ouvrage qu'entre les mains de quelqu'un qui eût déjà prouvé (i).
M. Pigalle étoit piqué de rencontrer ainsi M. de Caylus lui barrant le chemin. Il en avoit déjà eu d'autres sujets de plainte, et comme il n'étoit ni ployant, ni fort dissimulé , il ne s'en cacha point, cessa de voir M . de Caylus et ne l'invita plus à venir voir ses ouvrages. Avoir secoué ce joug ne plut pas à M. de Caylus. Il s'en ouvrit assés clairement, lorsque le modèle de cet ouvrage étant fait, tous ses amis, lui en parlant, lui demandèrent pourquoy il n'avoit point été le voir. Il répondit qu'il n'alloit point où il n'étoit point appelle. Cette inimitié ne fit que s'accroistre ; mais il étoit trop politique pour contrecarrer la voix publique , qui alloit chantant les louanges de Pigalle. Il garda le silence et n'en dit ni bien ni mal.
Si quelque chose a dû irriter M . de Caylus (et tous ceux qui le connoissoient bien n'en ont point douté), c'a été le choix que fit à sa mort M. Bouchardon de ce même Pigalle pour achever son ouvrage de la statue équestre du Roy. Il laissa une lettre à MM. de la Ville de Paris, qui a été imprimée dans le Mercure (2), par laquelle il les
(1) C'est-i-dire : fait ms preuves.
(3) Noiu la reproduisons dans notre Appendke (IV, p. 173) : elle parut dans le Mercure de septembre 1762, p. 163-166. La ville de Reims, cbarroée d'apprendre le choix de Bouchardon , adressa à Pigalle une lettre dclëiicttsttons. (Mercure de France ^ septembre 1762, page 162, note b)
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prioît de l'en charger comme étant celui en qui il avoit le plus de confiance et qu'il croiroit le plus capable (i).
Il est certain qu'il ne s'ouvrit point de ce dessein à M . de Caylus, tout amy qu'il étoit avec lui. Il y a apparence que le mécontentement qu'il avoit eu lorsque M . de Caylus avoit fait nommer, sans son consentement, Vassé en survivance à sa place de l'Académie des Inscriptions, en fut cause en partie. D'ailleurs il pouvoit bien avoir aperçu que le projet étoit formé, s'il venoit à mourir, de faire avoir la continuation de cet ouvrage à ce même Vassé. Il ne l'en jugeoit pas capable , et, pour prévenir ce complot, il voulut désigner luimême son successeur. Il fit, conjointement avec M . Mariette, cette lettre, lui ayant confié son idée sous la promesse du plus grand secret.
M . Mariette le lui garda et s'en justifia comme il put dans la suitte auprès de M. de Caylus.
Ceux qui ont bien connu M. de Caylus et combien il sçavoit peu pardonner ce qui contrarioit ses idées, justes ou non, n'ont pas douté que, malgré tous les beaux semblans d'amitié qu'il continua de lui montrer , il n'ait été intérieurement très refroidi pour lui. J'ay encore été confirmé dans cette idée par l'aveu que j'ay entendu faire à M. Mariette, que , malgré le long
(i) Voyez les Remarques , Vlll (p. 71.)
attachement qu'il avoit témoigné à M. de Caylus, il avoit aperçu que ce n'étoit point pour lui un véritable amy. Il se peut que ce soit le refroidissement de ces derniers temps, car il semble certain que, pendant plusieurs années, M . Mariette avoit été le héros de M. de Caylus. Il se peut aussi que M. le Comte s aimant beaucoup soimême n'aimast les autres qu'autant qu'ils lui étoient utiles, et qu'il ne connust pas la véritable amitié. Ce sentiment est assés commun chés les gens de qualité et chés les gens en place ; les hommes ne sont pour eux que des outils dont ils se servent.
M. Bouchardon avoit deviné bien juste; tout étoit gagné en faveur de Vassé : M . le comte de St- Florentin, M. le duc de Chevreuse, gouverneur de la Ville, le Prévost des marchands, quelques Echevins; et Ton alloit le proclamer lorsque la lettre de Bouchardon arrêta tout. Le droit qu'il sembloit avoir de disposer de son ouvrage ; le choix judicieux qu'il faisoit d'un artiste auquel Vassé ne pouvoit être comparé ; la publicité de ce choix ; le cri d'applaudissement qu'il excitoit, à l'exception de ceux qui avoient été gagnés et qui n'osoient parler , tout enfin se réûnissoit pour l'exécution du contenu dans la lettre, et elle eut son effet.
On n'a point douté que ce coup n'ait été fort sensible à M. de Caylus et à son cher Vassé. Il