‹ Mémoires inédits de Lamartine. 1790-1815Chapitre 10 sur 17 · LIVRE QUATRIEME · texte numérisé non relu

LIVRE QUATRIEME

Je trouvai, à ma table d'hôte de la via Condotti, un négociant de Lyon qui m'offrit de me conduire à frais communs à Naples. Ce jeune voyageur était doux, poli, bien élevé. J'acceptai et je n'eus pointa me repentir; il était de bonne compagnie. Nous partîmes dans sa voiture.

Après avoir couché à Terracine, à cause des brigands qui rendaient la nuit périlleuse, nous entendîmes les coups de feu éclater sur les collines, à gauche, dans les bois d'oliviers, et nous fûmes bientôt arrêtés par le spectacle de la voiture du courrier de Rome à Naples, qui brûlait sur la route. Deux cadavres de voyageurs tués et un cheval blessé gisaient au milieu du chemin ; des soldats les gardaient, pendant que d'autres soldats faisaient le coup de fusil avec les assassins, de roche en roche, sur la montagne. Nous nous attendrîmes et nous continuâmes fort assombris notre voyage.

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Nous arrivâmes à Xaples à la nuit tombante. Les bruits divers, qui retentissaient dans ses larges rues et sur ses places populeuses, nous assourdissaient; les reflets de la mer et les lumières qui éclairaient les niches des madones nous éblouissaient. Nous nous enfonçâmes dans la rue des Florentins, qui traverse la rue de Tolède, et nous fûmes loger dans l'auberge du négociant lyonnais. Il me semblait avoir passé dans un autre monde; je m'endormis d'ivresse plus que de sommeil. Le lendemain matin, je fus éveillé par des moines qui m'apportaient des vers à ma louange, des fruits de l'oranger de Castellamare, et des cadeaux de leur couvenl, qu'il fallut largement payer. Puis, je me jetai dans une calèche, et je me mis à parcourir cette ville enchanteresse; j'étais charmé. Aucune ville ne m'a jamais produit cet enivrement. Rome était un monastère, Naples un Eden.

La nature et les hommes ne se sont nulle part mieux accordés pour enchanter un séjour humain. La grotte du Pausilippe, qui traverse dans les té-

nèbres une montagne pour relrouver de l'antre côté la plaine verdoyante de Pouzzoles et les flots d'azur de Baïa; le tombeau de Virgile où le poëte antique semble dormir sous les lauriers, au bruit assoupissant des mers; les mille villas qni couronnent Cliiaja; le tumulte gai de la rue de Tolède; le palais royal et sa terrasse, oii l'on me montra le roi Murât lisant, dans ce cabinet aérien, une lettre de Bonaparte; la place du Théâtre; la place du Marché; les cris divers et les costumes des hommes et des femmes vendant le poisson de ces côtes; les monastères, les clochers des églises; les vêtements monastiques, mêlés aux vêtements populaires ; les palais de campagne du roi, Capo de china^ s'élevant comme de blancs fantômes du sein de leurs vertes ceintures de cyprès ou de pins d'Italie; d'autres, comme celui de la i?^/;^^ /(9«n/?^, jaillissant de l'écume de la mer; le Vésuve planant sur le tout avec sa légère couronne de fumée, comme une prêtresse qui joue avec les charbons de son encensoir; le soleil sans tache enfin, remplissant l'espace inférieur de son éternelle gaieté, me ramenèrent à mon hôtel plus enivré queje n'en étais sorti.

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Dès cette heure, je n'étais plus un homme ;j'étais^ un je ne sais quoi, frissonnant, bouillonnant, palpitant (1 émotion; je ne pouvais tenir en place. Jallai à pied à la poste aux lettres. On m'étala sur une planche, dans la rue, des rangées de lettres; j'en trouvai une à mon adresse. On me la donna de contîance après que j'en eus payé le port. Elle était de mon ami, M. de Yirieu, h qui j'avais écrit de Rome. lime répondait qu'il partait du GrandLemps, avec la permission de sa mère et une lettre de crédit sur les banquiers de Rome et de Naples, et qu'il serait bientôt où je serais moi-même.

En effet, il ne tarda pas h arriver. Il tomba dans mes bras, h l'hôtel du Florentin, oîije lui avais préparé un logement et oii nous nous liâmes avec un jeune gentilhomme calabrais qui nous apprit à jouer. C'est là que le goût du jeu nous tenta. On jouait, dans ce temps-là, à Naples, le trente et quarante à l'hôtel public du Florentin, au bout de la rue de Tolède. Ce jeune homme, qui avait sa femme avec lui, était presque aussi inexpérimenté que nous. Nous passions des heures à gagner ou à ])n'(lre quelques cailins.

Cependant les lettres de ma mère, que j'avais pour mon parent M. de La Chavanne, directeur des tabacs à Naples, me donnaient un certain remords; j'avais négligé jusque-là de les porter. La liberté sans contrôle me paraissait plus commode et plus douce. A la fin, il fallut pourtant m'exécuter. Je m'informai du logement du directeur des tabacs; on m'indiqua, dans le quartier le plus bruyant de la ville, l'immense et magnifique ministère de San Pietro Martyr, J'y allai. C'étaità midi. Je montai, par un long et large escalier de cent vingt marches, jusqu'au cinquième ou sixième étage, à partir d'un vaste jardin entouré d'arcades. Ces arcades et les étages inférieurs étaient occupés par les cuves de la fabrication, par les ateliers et par les nombreux ouvriers de cette manufacture de l'État. Je remarquai tout, parce que c'est là qu'une des aventures les plus décisives de mon existence allait changer ma vie.

Arrivé à l'étage supérieur, je sonnai à une grande porte qui servait d'entrée à un long et large cloître.

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sur lequel ouv l'aient difTéreiiles portes, à droite et à «.'^auche de cettegalerie. Des finestrati, occupant tout le fond du cloître, y versaient une lumière éblouissante. Des jeunes filles traversaient de moment en moment, portant je ne sais quoi dans leurs tabliers. J'appris plustard que c'étaient des enfants chargés de choisir les feuilles de tabac pour confectionner des cigarettes. J'étais loin de me douter qu'une de ces jeunes filles allait avant peu devenir Grnziella, changer de métier, dominer ma destinée et avoir une influence impérissable sur ma vie entière. Cela était vrai pourtant; on va voir comment. Je n'ai pas osé le dire, quand j'écrivis en 1847 le roman vrai de Graziella, qui a eu et qui a encore tant de succè parce que tout le monde y a reconnu l'accent réel de la nature. J'en avais légèrement altéré les premières pages par vanité ; tout le reste était exact. Maintenant je vais tout dire. Voici le commencement de Graziella.

Au bout du cloître, à droite, j'apercevais en avançant une lumière plus vive, sortant d'une

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porte ouverte par laquelle des domestiques allaient et venaient, portant et rapportant des plats et des assiettes ; un certain bruit dé couteaux et de fourchettes s'y faisait entendre. Je compris que je m'étais présenté au moment du déjeuner de M. le directeur; il était trop tard pour reculer. J'entrai, et on m'annonça.

A mon nom, M. de La Chavanne se lève, me regarde en ouvrant les bras, et s'écrie : « C'est l'image de sa mère! » 11 m'embrassa avec sa bonhomie et sa tendresse habituelles, et me tit asseoir sur un sopha de toile, au-dessous de la haute fenêtre qui éclairait la salle à manger. C'était le salon de l'ancien supérieur de San Pietro Martyr. Deux autres personnes étaient assises à table avec lui : l'une de vingt à vingt-cinq ans, que je sus depuis s'appeler Antoniella — elle était bien, mais sans rien de remarquable; sa familiarité avec M. de La Chavanne indiquait une longue habitude dans la maison, elle avait la surveillance des nombreuses jeunes filles qui travaillaient dans la manufacture à la fabrication des cigares pour le peuple ; — l'autre était une ravissante jeune fdle.

La conversation, à laquelle ni l'une ni l'autre

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110 so inolôriMil. i(nilîi sur ma mère et sur ma l'aiiiillc. M. (le La Cliavanno me dit qu'il ne soiif- IVii'ait pas (jiie je restasse en liùtel garni à Xaj)les, et quil allait me faire préparer une petite chambre donnant snr la mer. 11 me la montra en effet : un lit de camp l'occupait, et un petit escalier étroit conduisait du pied du lit sur le toit plat de l'immensecouvent, en plein horizon delamer, delîlede Capri, des montagnes de Sorrente et du Vésuve. Des murs d'appui garantissaient des vents du large certaines places, où l'on avait le corps au soleil et la tête à l'ombre. Je fus ravi de cette promenade jointe à ma petite chambre et je redescendis, en promettant d'en venir bientôt prendre possession.

M. deLaChavanne, dont j'avais souvent entendu parler par ma mère, était un homme de quarante h cinquante ans, d'une bonté remarquable; sa figure sincère et joviale inspirait ralTi.'ction. Il était grand et robuste de taille; de beaux yeux bleus de ciel, un visage riant, une bouche gracieuse disaient son caractère. Il était impossible de ne pas l'aimer. Il avait vaillamment servi ses compatriotes contre 1 aimée de la Convention au siège de Lyon. Ce siège avait ruiné sa fortune; il était venu en Italie.

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Le roi de Naples, Murât, lui avait donné, à cause de sa famille, la direction des tabacs, place neutre et lucrative. Il vivait à Naples libre et heureux. II avait laissé en France sa femme et plusieurs fils qu'elle y faisait élever avec distinction. Elle venait de temps en temps le voir; il l'aimait, il en était aimé; l'obligation de se séparer d'elle souvent lui était amère. Il vivait à Naples comme un exilé qui cherche à oublier ses heures d'exil ; adoré, du reste, de tous les Français et de tous les Napolitains, qui ne le connaissaient que par les services que ses fonctions lui permettaient de leur rendre. C'était sa seule société. Un homme de cinquante ans, toujours jeune, toujours aimable, toujours complaisant à la jeunesse, tel était ce charmant caractère, digne d'être estimé, aimant à être aimé et, pourvu qu'on l'aimât, pardonnant toutes les fautes qui ne venaient pas du cœur. En le quittant, je me sentais déjà attiré vers lui. Je lui promis devenir bientôt jouir de son hospitalité, mais j'y étais déjà amené par un charme plus secret et plus invincible, l'idée de revoir la plus jeune des charmantes personnes que j'avais entrevues à sa table.

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Eu revenant de chez Virieii, h qui j'allais faire part de ma séparation prochaine d'avec lui, pour ohéirà ma mère, je passai à la poste. J'y trouvai une lettre d'une écriture inconnue, datée deMâcon ; je la lus avec tremhlement. Voici cette lettre : elle était de ce vieillard, ami de madame P..., qui avait jusqu'alors encouragé nos amours.

(( Monsieur, me disait il, votre âge m'avait permis (( de croire que votre inclination pour mademoiselle « Henriette P..., dont j'étais heureux moi-même, « en qualité d'ami de sa famille, pourrait ahoutir, <( après quelques années, à une union qui ferait (( votre bonheur h tous deux. Votre départ et votre « absence prolongée, en me permettant de plus (( mûres réflexions, m'ont fait naître quelques scru- « pules. Mademoiselle Henriette est bien jeune et (( vous aussi; vous n'êtes pas libre, et vous ne pouavez pas répondre des volontés de vos parents. Je w dois don(- vous déclarer, au nom de sa mère, «qu'elhî est demandée en mariage par un jeune «honnnc d une ville voisine, dont le caractère et

i( la fortune lui promettent tout ce que vous ne pou- (( vez pas de longtemps lui assurer. Soyez assez « bon, Monsieur, pour vous examiner vous-même, (( en conscience, et pour me dire si vous pouvez ré- « pondre d'avoir toujours pour cette jeune per- « sonne les mêmes sentiments qu'au moment de (( votre éloignement de Màcon, et si la famille P... K peut être sûre que vous lui offrirez les mêmes « engagements qu'on lui offre en ce moment. Nous ((nous en rapporterons à votre affirmation

(( Recevez, Monsieur, etc., etc. »

Vï

Cette lettre, que je ne crus pas écrite sans l'aveu de madame et de mademoiselle P..., me causa un grand trouble. Je réfléchis quelques jours. Je n'étais rien moins que libre, rien moins que maître de moi; je ne pouvais qu'aimer, mais je ne pouvais, sans imprudence, répondre du consentement de ma famille à une union que je pouvais promettre seulement de désirer toujours. En conséquence, j'écrivis une lettre franche, prudente, qui remet-

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lait à niadenioiselle P... elle-même la décision de son sort et du mien.

J'appi'is quelques jours après qu'elle se mariait à son nouveau prétendant. Je la regrettai, mais je finis par comprendre que ses parents avaient raison de ne pas sacrifier à ses illusions de dix-sept ans le sort de cette aimable enfant. Ainsi finit ce rêve qui ne fut qu'un délicieux mais court bonheur d'imagination.

Je n'en revis l'objet que trente ans après, non sans regret, mais sans amertume. Il y a des apparitions qui ne semblent destinées qu'à donner des songes à la première jeunesse. Mademoiselle P... était de ces chimères. Elle fut heureuse, et elle méritait mieux que moi. J'étais encore un enfant; mais je fus sincère et loyal.

Après avoir passé quelques jours avec Virieu dans notre hôtel, j'allai loger chez M. de La Chavanne. C'était à quelques pas. Je ne le quittais tous les soirs que [M)ur avoir le plaisir de le revoir tous les ma-

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tins. Nous ne nous séparions la nuit que pour nous retrouver le jour.

M. de La Chavanne n'était pas à la maison au moment oii j'y entrai; je fus reçu par son vieux cuisinier napolilain et par la ravissante enfant Gra- /iella. Elle m'ouvrit la petite chambre qui m'était destinée; elle déplia mon petit paquet, elle le plaça dans l'armoire; elle se mit à genoux pour ôter les plis de la route à mes habits. Chacune de ses attitudes me découvrait une grâce nouvelle dans son corps ; elle me paraissait seulement un peu plus tremblante et un peu plus pâle que la première fois que je l'avais vue à déjeuner. Je n'osais presque lever les yeux sur elle ; nous échangeâmes à peine quelques mots insignifiants. Je me figurais que c'était une de mes jeunes sœurs qui me recevait à la maison, au retour d'un long voyage. La simplicité de ses vêtements m'enlevait toute idée profane.

Après mon établissement dans ma chambre nous causâmes dans la salle à manger oii elle avait repris son ouvrage. Antoniella revint de l'étage où elle

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était allée, avant mon arrivée, pour surveiller les jeunes tilles qni roulaient les feuilles de cigarettes. On servit le déjeuner ; Antoniella et Graziella s'assirent à table comme le premier jour, a Celle-ci, me dit M. de La Gliavanne en badinant, s'appelle Antoniella. C'est une bonne fille, qui occupe un emploi nécessaire dans ma maison et qui choisit, admet ou renvoie les novices de mon couvent, au nombre de quelques centaines, qui font le travail du tabac à fumer et des cigares ; elle connaît les familles de lazzaroni et de pauvres gens qui ont trop d'enfants et qui demandent à les faire travailler dans l'établissement. Elle s'acquitte merveilleusement de cette tâche; elle habite et mange avec moi pour recevoir et transmettre mes ordres. Tout le monde est content d'elle, maîtres et ouvriers; ces petites travailleuses sont comme ses enfants ou ses sœurs. C'est elle qui instruit leurs familles des moindres sujets de plaintes qu'elles donnent quelquefois dans les salles et m'aide à prévenir tout désordre. On raj)pelle dans Naples la mère des cigarette^ A ces mots Antoniella partit d'un éclat de rire. M. de La Chavanne la regarda du coin de l'œil et sourit aussi.

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(( Cette petite fille, qui est encore une enfant, h qui Antoniella apprend le français pour servir un jour d'interprète entre l'administration et les directeurs, nos compatriotes, s'appelle Graziella, Elle est fille d'une pauvre famille de pêcheurs de l'île de Procida, chargée d'enfants. Elle reçoit la solde d'ouvrière en cigares, qu'elle donne à sa mère la Procitane, au bout du mois. Elle ne travaille pas avec les autres et elle mange avec nous pour ne pas quitter Antoniella, son amie et sa protectrice. Elle la supplée dans le service de la maison et traduit mes ordres à la servilia, c'est-à-dire aux domestiques napolitains. Elle est un peu enfant, comme son âge le permet, mais bonne enfant, aimée de tout le monde; je la traite en père plus qu'en maître. Ne faites pas attention à elle, elle gouverne tout ici; elle est notre aide de camp, ou plutôt notre aide de paroles. Commandez-lui tout ce que vous désirez, elle est à vos ordres ; seulement ne regardez pas à son costume, c'est celui d'une petite Procitane, d'une paysanne de l'île d'oii Naples tire ses plus belles, ses plus charmantes, ses plus laborieuses femmes de peine. Leur costume est servileà Naples, noble dans leur île. — Va t'ha-

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biller en Procitaiie, dit M. de La Gliavaiuie h Gra- /iella, Aiitoiiiella va t'aider. »

La belle enfant sortit avec Antoniella et, après quelques minutes, elle rentra tout autrement vêtue. Ce fut un changement de décoration qui transforma la scène. Graziella avait à ses pieds des espèces de pantoufles asiatiques en peau de chèvre jaune, où les talons n'entraient pas, mais dont le cuir était brodé de lanières rouges parsemées de paillettes d'argent ; ses bas étaient bleus et épais, non pas en maille mais en feutre semblable à une grosse étoffe ; un jupon de laine, à plis lourds et de teinte brune, tombait sur ses pieds; une veste échancrée de drap vert dépassait la ceinture et laissait le sein boutonné hermétiquement contre nos regards, ou facilement ouvert aux lèvres des enfants chez les nourrices; les manches et la ceinture étaient garnies de galons et de riches broderies égales chez les pauvres et chez les riches ; la coiffure ne consistait, excepté en voyage, qu'en une opulente et noire chevelure tressée et enroulée en turban vivant autour de la tète; le cou et les oreilles étaient ornés de colliers et de pendants d'un travail grec, large et fin. (|ni tinlaieni ('(Uîime le grelot d'un coursier aux

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mouvements du torse. La rougeur de Graziella, en se montrant ainsi, participait de la pudeur et de la honte, pudeur de se sentir a'dmirée, honte de se sentir belle. Nous restâmes muets et, si ce n'eût été presque une enfant, nous aurions baissé les yeux nous-mêmes.

Elle s'en alla vite reprendre ses vêtements de tous les jours. Mais le coup était parti, la merveilleuse figure avait reçu son accent; je ne pouvais l'oublier et je ne voyais en elle, vêtue de son costume ordinaire, que sa pâle image. Ce costume ne consistait qu'en une robe négligée, de grosse étoffe brune à longs poils, fermant jusqu'au menton, sans galons ni broderies, et en un foulard bleu noué autour du cou ; les pieds traînaient demi-nus dans des souliers noirs éculés.

Telle était la chenille; mais le papillon?

Virieu vint me voir dans la journée. Son père, au siège de Lyon, avait été le général de la cavalerie des Lyonnais. M. de La Chavanne l'avait suivi dans sa dernière sortie et avait été presque témoin de sa

mort. Ils s'entretinrent longuement de ce jour funeste. Virieu dîna avec nous et fut saisi, comme je lavais été moi-même, de la beauté grecque de la jeune Procitane.

Le soir nous sortîmes Yirieu et moi. et je reconduisis mon ami à son hôtel.

En passant à l'extrémité de la rue de Tolède, nous entrâmes par curiosité au palais du Florentin, enface du théâtre. C'était le palais des jeux publics, permis et surveillés par la police. D'immenses tables, entourées de joueurs silencieux, remplissaient les salons ; des monceaux d'argent et d'or étaient épars, en face de chaque joueur, sur le tapis vert de la table. Nous ne tardâmes pas à être tentés, nous jouâmes quelques écus et nous perdîmes. Le lendemain et le surlendemain, nous revînmes et nous perdîmes encore. Cela continua plusieurs jours ainsi; nous ne voyions pas de raison à cette obstination du hasard. Tandis que nous nous en plaignions dans l'embrasure d'une fenêtre, un vieillard napolitain nous aborda et nous dit que tant que nous jouerions ainsi, sans suite et sans plan, il en serait de même ; que le jeu n'était pas un hasard, mais une science, une scienceàlaquelle on ne devait

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pas demander plus qu'elle iie pouvait donner, mais un bénéfice modeste et borné ; que lui-même en avait été autrefois victime, mais qu'il vivait aujourd'hui de ce qui l'avait jadis ruiné. Nous l'écoutions avec étonnement; il s'en aperçut et, baissant encore plus la voix, il nous proposa de nous donner des leçons de hasard, ayant été, nous dit-il, croupier de jeu et possédant des masses de cartes propres à faire l'épreuve de sa théorie. Nous acceptâmes avec la docile ignorance de la jeunesse, et nous lui donnâmes rendez-vous pour le lendemain à l'hôtel de la rue des Florentins, chez Virieu. Le vieillard y vint le soir et ayant déroulé sur la table ce qu'on appelle une masse, c'est-à-dire une quantité de dix à douze jeux de cartes, l'épreuve commença.

« Jouez comme vous voudrez, nous dit-il , je parie qu'au bout de la soirée vous perdrez et que je gagnerai, » Il tira ses cartes, nous jouâmes et nous perdîmes; il gagna peu, mais il gagna toujours. L'épreuve, recommencée vingt fois, amena toujours les mêmes chances; nous étions confondus. <( Et pourquoi n'êtes^vous pas riche ? lui demandâmes-nous? — Parce que la richesse n'est pas le fruit du hasard heureux, nous répondit-il, mais

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(11111 travail assidu. Je ne vous ai pas promis que je vous apprendrais h gagner des millions, mais d«^s pièces de monnaie. Voulez-vous continuer? — Oui. — Eh bien ! je vais maintenant vous expliquer mon système et vous apprendre sur quoi il est fondé ; suivez mon discours. Qu'est-ce que le tre?îte et qvarantel Un jeu dans lequel le joueur, contre le banquier qui joue toujours, gagne toutes les fois que la couleur rouge ou noire, pour laquelle il parie librement, gagne elle-même en approchant le plus (\wQh\^Ye quarante sans le dépasser ; car, quand elle dépasse, il est mort. Il s'agit donc pour le joueur de conjecturer avec justesse quelle est la couleur, du lapis rouge ou du tapis noir, qui présente le plus de probabilité d'amener le chiffre qui gagne et d'y conformer son jeu. )^

Le croupier, sans aller plus loin que l'expérience cl la pratique, joua donc pendant une heure el, combinant sa mise avec ce qu'il conjecturait, gagna en eff(ît une modique somme, tandis que nous, jouant au hasard, nous finîmes toujours par perdre.

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Il nous laissa sur cette épreuve et promit de revenir à la même heure le lendemain. Restait à savoir, par une longue expérience, si le résultat serait constamment le même et si l'art de gagner toujours, ou presque toujours, une somme modique était trouvé. Le lendemain et vingt jours de suite nous confirmèrent dans notre conviction : le croupier disait vrai, il gagnait quelques écus et nous perdions quelques napoléons. Nous devînmes graves et je demandai : (( Mais quelles sont les causes ? car enfin le hasard n'est qu'un effet dont nous ignorons les causes; continuons et cherchons à les découvrir. »

Le croupier revint tout le reste de l'hiver, et nous lui consacrâmes nos soirées, tantôt à l'hôtel, tantôt chez M. de La Ghavanne; on ne voyait que jeux de cartes, on n'entendait que trente et quarante. Les amis français de M. de La Ghavanne causaient autour du brasier oii les noyaux roses de l'olive brûlaient sans bruit et chauffaient sans flamme. Antoniella et Graziella travaillaient à quelques ouvrages de femme sur le sopha de paille. De temps en temps Graziella regardait de mon côté et s'efforçait de sourire, mais elle reprenait vite son sérieux; elle semblait dire : « Quel dommage qu'un jeune homme

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si sage ait la folie des cartes ! » Mais le croupier taillait toujours et nous ne découvrions rien que les quelques carlini qu'il mettait à la fin du jeu dans sa poche.

Voilà comment l'hiver, à Naples, se passa et comment le précoce printemps commença à luire sur les flots et sur les montagnes de Castellamare. Nous entendîmes enfin gronder le Vésuve, qui lançait des houfPées de fumée comme l'écume de quelque cascade de feu. Yirieu était souffrant et ne soi'tait plus, ,l 'avais retrouvé dans l'escalier de son hôtellerie M. de Humboldt, le diplomate, qui nous avait quittés au commencement de l'hiver à Rome. Il m'avait embrassé comme son fils. Il me proposa de me mener avec lui en Calabre étudier le volcan, quand l'éruption, qui ne faisait que s'annoncer, serait ])lus menaçante. J'acceptai avec joie, et cependant j'étais triste en regardant (jraziella et en pensant à elle ; mais nous ne nous étions pas encore expliqués.

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