‹ Mémoires inédits de Lamartine. 1790-1815Chapitre 9 sur 17 · LIVRE TROISIEME · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIEME

A peine étais-je rentré dans ma famille, à Milly, que je vis l'embarras où un jeune homme de ma classe et de mon âge allait jeter mon père et ma mère. Que faire de ce jeune homme trop âgé pour rester oisif, trop distingué dans ses études pour n'avoir point d'ambition, trop aristocrate par ses parents pour servir le gouvernement nouveau? Cet embarras était immense et amena toutes mes fautes par l'indécision et l'oisiveté. Je ne demandais pas mieux que d'entrer dans les écoles de droit, où les jeunes gens de mon âge se préparaient, dans une vie débauchée et studieuse, au métier d'avocat ou à la profession d'auditeur au Conseil d'État; mais le métier d'avocat répugnait à la vanité de ma famille. L'état militaire, qui m'aurait beaucoup plu dans ce temps-là, m'aurait engagé au service du gouvernement, que mes parents voulaient bien reconnaître, mais auquel ils ne voulaient pas s'inféoder. La profession d'auditeur au Conseil d'État faisait de moi un adulateur ou un séide du régime impérial. Rien de tout cela ne pouvait convenir à

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ma naissance, à ma société, âmes lial)itucles, h ma loi'tiine; donc il fallait perdre le temps à délibérer. Ce n était pas la faute de mon père, qui n'avait, comme je l'ai dit, qu'une fortune très-bornée et qui était trop sensé pour refuser à son fils les moyens d'une existence honorable ; mais mes oncles et mes tantes, possesseurs de toute autorité dans la famille, rejetaient avec indignation toute idée de carrière qui m'aurait fait, selon leur avis, déroger de ma noblesse ou de leur opinion. Chaque fois qu'une de ces carrières se présentait pour moi, c'était un cri de réprobation qui sortait de toutes les bouches, surtout des lèvres du chef de la famille, M. de Lamartine, l'aîné de mes oncles, le dominateur absolu de ses frères et sœurs.

Ancien officier des chevau-légers de la garde de Louis XV; révolutionnaire, il est vrai, mais révolutionnaire converti par 1793, et qui n'avait pas converti son légitime orgueil à l'égalité de sa famille; il gouvernait tout, il régnait à Mâcon surtout le monde, conservateurs, libéraux, noblesse et bourgeoisie, par son esprit qui élait universel et universellement apprécié. La persécution qu'il avait soufferte , pour ne pas dépasser la ligne de l'honnête homme,

SOUS la Convention, l'avait réconcilié avec la noblesse qu'il dominait. Sa fortune, qui était grande, la société mixte qui se réunissait chez lui et ses sœurs, lui donnaient l'ascendant du tiers parti : c'était l'homme auquel tous se soumettaient. Il disait non en tout, c'était sa force. Nul n'aurait osé lui résister; mon père, qui était son frère cadet, moins que personne. Il se soumettait, non pas pour lui qui était le plus indépendant des hommes, mais dans l'intérêt de son fils.

Les choses restèrent donc dans l'immobilité et dans l'indécision pendant l'automne et l'hiver qui suivirent ma sortie du collège. Sauf quelques badinages poétiques avec la fille du docteur Pascal, médecin et ami de la maison, personne très-distinguée et très-agréable, qui faisait des vers auxquels les miens répondaient tant bien que mal, et dont j'étais fier de me croire amoureux très-innocemment, rien n'occupait mon temps et ne fixait mon esprit .

Mais à la fin de l'année suivante, mon père et ma

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mrre nous menèrent avec eux passer l'hiver h Maçon, dans une maison plus grande qu'ils venaient d'acheter et où nous nous installâmes. Là commence pour moi la vie des passions presque sérieuses. Voici la première. Ce ne fut qu'une ombre de passion, mais l'impression en fut vive et durable. La femme qui fut l'objet de ce premier amour est morte il y a peu de temps. Maintenant je puis parler d'elle, car il n'y a rien qui ternisse sa mémoire dans cet attrait réciproque de deux enfants.

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11 y avait à Mâcon, dans ce temps, une jeune fille de quinze ou seize ans, sur laquelle la ville entière avait les yeux, tant elle les attirait par sa beauté, par ses talents remarquables et par ses grâces modestes. Elle s'appelait mademoiselle P.... Elle tenait, d'un côté, h la noblesse du pays par sa mère, et de l'autre, par son père, à la bourgeoisie; en sorte que no])les et bourgeois s'honoraient également d'elle, et qu'elle était reçue avec une distinction flatteuse [)ar les deux parties de la société. Elle

avait un frère, homme commun, qui semblait avoir réuni en lui toutes les vulgarités paternelles, sauf l'honnêteté, qui était éminente, tandis que les distinctions de la race maternelle semblaient s'être reproduites dans sa sœur ; aussi sa mère n'aimait qu'elle. Son père ne paraissait jamais dans son salon ; il vivait seul dans sa chambre. Le frère vivait avec la jeunesse licencieuse de la ville. Tout était ainsi noble chez la femme, plébéien chez le père ; il y avait deux maisons dans la maison, et en allant chez la mère on n'était pas censé connaître le père, bien qu'il fût un homme d'une haute et estimable probité. Ces contradictions se rencontrent quelquefois dans les petites villes.

Mademoiselle P... portait dans sa beauté pensive les caractères de cette étrange destinée : elle avait la taille la plus délicate et la plus éthérée de sylphide qu'un poëte pût rêver pour un gracieux fantôme ; elle dansait comme les libellules effleurent les eaux; ses pieds, destinés à porter une ombre, ne paraissaient toucher la terre que pour y cher-

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cher le ressort du mouvement. Chaque fois que, clans un bal, l'orchestre, donnait le signal d'une valse ou d'une danse de caractère, un cercle se formait autour de sa sphère; les femmes y venaient pour envier, les hommes pour s'extasier : elle ne seml)lait point s'en apercevoir. La grâce était si naturelle chez elle que la nature seule était la grâce. Sa tête ovale, soutenue par un cou élastique, ne regardait que le bout de ses pieds, comme pour se rappeler qu'elle tenait encore à la terre. Ses longs cils baissés la faisaient ressembler à une statue de la Pudeur; ses veux à demi fermés, sa bouche à peine entr'ouverte, ses traits délicats, son teint pâle et transparent donnaient à son visage une expression qu'il était impossible d'oublier.

C'est sous ces traits que la première beauté parfaite m'apparut en elle et que l'amour dit : Me voilà. J'éprouvais le besoin de sortir de la salle l)rùlante du bal pour aller respirer l'air glacial au bord de la Saône, puis de revenir quand la musique ann()n(;ait une seconde danse, puis de ressortir, puis de lentrer encore, jusqu'à ce que les jeunes gens, qui s'apercevaient en riant de ces sorties et de ces rentrées, finissent i)ar me dire de loin, en

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me rappelant dans la salle : Mademoiselle P... va danser. Elle s'en aperçut et me jeta en passant un premier regard, un regard long, oblique, reconnaissant, qui disait : Je vous ai vu et j'emporte avec moi votre image dans les circonvolutions de ma valse. Toutes les fois, en effet, qu'elle repassait devant moi, ce même regard me saluait de la même fixité. Ainsi commença la connaissance.

Je sortis ivre du bal quand il fut fini. J'accompagnai mademoiselle P... jusqu'à sa porte, derrière le nombreux cortège de jeunes gens qui la suivaient. Je m'aperçus qu'après les avoir congédiés elle cherchait encore quelqu'un des yeux sous la voûte de son vestibule; je n'osais plus ni avancer ni reculer; j'étais immobile. La porte, qui donnait sur les marches d' un escalier tournant, comme c'était assez ordinaire àMâcon, s'ouvrit. Elle fit un faux pas en me regardant et chancela sur le premier degré. Sa mère, alarmée, jeta un cri d'effroi; je m'élançai pour la relever et je la soutins dans mes bras. Je voulais m'en aller, mais sa mère me retint. « Ah ! Monsieur, me dit-elle, il ne sera pas dit que nous ne vous aurons exprimé que par un salut notre reconnaissance. Entrez, puisque le hasard vous pré-

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son te h nous d'une façon si obligeante, ma fille ne me désavouera pas, et je \ous retiens pour danser avec elle, au] J)al prochain, la première contredanse. » Je montai derrière elle jusqu'au salon, où je pris une tasse de thé, qu'on servit pour remettre la jeune personne de son émotion.

Cette aventure avança plus notre connaissance qu'un siècle de relations ordinaires. Je demandai la permission devenir le lendemain prendre des nouvelles de mademoiselle P La mère me le permit

avec grâce, la fille y consentit du regard. Je sortisenivré. Longtemps je regardai, de l'angle du quai, ])riller et s'éteindre à ses fenêtres la lueur du tlambeau qui éclairait ses charmes dépouillés lentement de leur pai'ure, puis ensevelis dans les rêves dansants de la nuit. Je rentrai seul et tard à la maison ;. je ne pus dormir, mon cœur débordait de joie.

Le lendemain, à l'heure où le salon de madame V... s'ouvrait pour ses amis, je fus fidèle à ma promesse, ri j allai m'informer des suites de l'accident d(» la veille. Je trouvai mademoiselle P... seule au

salon ; elle avait évidemment autant de crainte de manquer ma visite que j'avais d'empressement à la faire. C'est ainsi que deux cœurs s'entendent sans parler et que la sympathie est le meilleur des intermédiaires. Nous ne nous fîmes point d'aveux, mais l'amour en faisait pour nous. La mère ariiva ; elle me reçut comme si j'avais été un ancien ami de la famille. Elle ne venait pas chez ma mère ; elle n'était pas de la même société. Elle la connaissait cependant, et elle avait pour elle la respectueuse estime que le pays tout entier lui portait pour son amabilité et pour ses vertus; mais la rigueur de mes oncles et de mes tantes ne permettait pas le mélange de l'ancien régime et du nouveau dans nos fêtes de famille. On ne se voyait que dans les salons de la préfecture et dans les salons de l'hôtel de ville, où se donnaient les grandes fêtes. Là, les deux sociétés étaient naturellement confondues.

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Madame P... était fîère de sa fdle; elle lui avait donné l'éducation d'une artiste de l'Opéra. On lui avait enseigné tous les arts d'agrément, surtout la

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danse, cet art muet qui convenait aux mœurs d'un temps où la parole était un inconvénient et souvent un danger. On estimait alors un danseur élégant comme on devait estimer plus tard un orateur ou un écrivain habile. On voyait que mademoiselle P... avait été l'élève d'une mère dont la gymnastique de rOpéra était l'idéal. Sa taille mince, sa démarche svelte, la cambrure de ses membres, la beauté de ses bras, l'inimitable délicatesse de ses pieds, la langueur morbide de son cou, son sourire à la fois mélancolique et gracieux, en faisaient le modèle d'une Terpsichore moderne. Même dans son salon, tout son corps était une danse ; la cadence en réglait le mouvement.

Sa mère ne la quittait pas des yeux ; on voyait qu'elle l'admirait en silence et que son orgueil était là. Elle avait entendu parler avec bienveillance de ce jeune homme, récemment émancipé de ses études, dont les succès avaient retenti comme un liouneur pour Màcon, promettant une célébrité à la ville et une gloire à sa mère. Elle était flattée (jue le hasard eut procuré en lui un admirateur de |)ius à sa fille. Elle me traitait en homme supérieur au \ulgaire, dont elle voulait flatter l'amour-

propre et capter l'admiration, au risque de compromettre un peu sa charmante fdle. Elle ne laissa pas s'écouler cette- première conversation, sans nous faire entendre qu'il n'y avait, dans tout ce jeune monde de Mâcon, que deux êtres dignes de l'attention de tous les autres, elle et moi, la beauté accomplie par les arts et le talent donné par la nature, s'annonçant par l'augure de la gloire et l'admiration des émules de son âge. C'était nous mettre dans une sorte de monde à part, qui nous forçait à ne voir que nous dans cette société mesquine, et à ne voir que nous dignes de nous.

Nous étions trop disposés à nous juger ainsi nousmêmes. La nature, en nous montrant l'un k l'autre dans ce premier bal, nous avait tenu par les yeux le même langage ; nous n'avions pas besoin que la bouche d'une mère nous provoquât à nous aimer. Ce fut elle, cependant, qui nous fît, dès la première entrevue, notre déclaration de tendresse ; dès ce moment, il y eut un mystère entre nous. Ce mystère était le dédain d'autrui et l'afTection exclusive pour nous-mêmes. La mère était, en quelque sorte, notre complice parce qu'elle était notre confidente. Je devins en quelques jours le favori de la

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mère et l'iimi de la fille, le familier de la maison.

Il est \rai que la ville entière y prêta sa faveur. On ne s'entretenait partout que de l'amitié passionnée qui s'était déclarée entre mademoiselle P..., la reine des bals, et le charmant jeune homme de Milly, qui s'était épris violemment d'elle à première vue. Les hommes en souriaient, les femmes ne s'en étonnaient pas. Les grâces de l'une, mises en évidence par les figures merveilleuses de la danse, et la beauté intellectuelle de l'autre, déjà appréciée par les jeunes personnes, rendaient ce double sentiment croyable. Ma famille seule, ou ne s'en apercevait pas, ou feignait de ne pas s'en apercevoir.

Une femme renommée à Mâcon par sa jolie figure et par la légèreté de sa vie, madame de L., était voisine et amiede madame P.. . Madame de L. avait épousé tard un vieux chevalier de Saint-Louis, parent assez rapproché de mon père. Elle recevait Ions les soirs une société fort mêlée parmi laquelle madame P.. . et sa fille se trouvaient assidûment au commencement de la soirée. Quand huit heures sonnaient, madame de L. se retirait dans sa chambre; madame P..., sa fille, quelques jeunes gens et moi, nous restions jusque vers minuit à causer ou

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à faire de la musique, dans la liberté décente mais commode d'une société familière, mais jeune, oii l'on songe au plaisir plus qu'à la convenance. Le rire éclatait souvent, et les plus heureux n'étaient pas ceux qui riaient le plus haut; c'étaient ceux qui, comme moi, le coude appuyé sur le bois du piano, regardaient et écoutaient les notes amoureuses ou mélancoliques sortir une à une du clavier sonore, disant au cœur des mots que les autres ne comprenaient pas. Telles étaient ces soirées de tous les jours, d'où nous sortions tristes, mais heureux et pleins d'espérance pour le lendemain. Nous ne nous parlions pas, mais nos silences s'entendaient et, sans nous être rien dit, nous savions à quelle heure il me fallait passer dans la rue le lendemain, sous la fenêtre de mademoiselle P..., à quelle heure nous devions nous rencontrer dans le sentier verdovant de Saint-Clément et nous saluer des veux sans nous arrêter et sans nous parler, en présence des indifférents, sûrs de nous revoir longuement le soir et emportant le bonheur de nous être vus.

Quand le jour du bal approchait, les conseils sur la toilette, le choix des parures, la couleur du bouquet choisi de concert, nous disaient assez que

nous nous (Milendions et que l'intelligence de nos cceurs n'avait pas besoin, pour se révéler, d'autre svniptome que nos soupirs.

La mère ne cherchait pas à troubler ce concert muet. On voyait, au contraire, qu'elle en jouissait. Ouant au père, on ne le voyait jamais. Il ne paraissait, ni dans le monde, ni dans la société du soir, ni dans son salon ; il était constamment dans son cabinet de magistrat, relégué dans une autre partie de la maison, n'apercevant la parure de sa fille que de sa fenêtre, quand elle traversait la rue pour se rendre au bal dont elle allait faire l'ornement.

Ainsi s'écoula cet heureux et mystérieux hiver, où je croyais seulement avoir un jour de plus.

Cependant le printemps était venu, et la première verdure des prairies donnait les premières nuances aux saules des buissons. Des promenades, où nous avions soin de nous rencontrer tous les jours, hors de la ville, avaient succédé aux soirées musicales de madame de L. Une autre jeune femme

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de Màcon accompagnait madame P... ; elle causait complaisamment avec elle pour me donner le temps et le prétexte de causer moi-même avec mademoiselle P. . . Nous profitâmes librement de ces heures tièdes, que l'amour nous ménageait, et pendant lesquelles nous ne rencontrions presque personne.

Cependant nous vîmes plusieurs fois un homme qui semblait aposté à l'angle d'une haie du côté du charmant village de Saint-Clément, et qui nous salua en nous regardant avec une certaine curiosité. Cet homme, que je ne connaissais que de nom, était fort connu dans la ville; il passait pour avoir été l'ami de la famille P... Il vivait, depuis la révolution, retiré dans une très-jolie propriété du village de Saint-Clément et était regardé comme un philosophe spéculatif, adonné à l'agriculture et à la contemplation. Je paraissais être surtout l'objet de son attention. Ces rencontres m'inquiétaient un peu ; je ne me dissimulais pas que le bruit de mes assiduités auprès de mademoiselle P.. . pouvait être arrivé jusqu'à lui et que peut-être il voulait s'assurer, en m'étudiant, si mon extérieur annonçait un jeune homme assez mûr pour faire le bonheur

de cette jeune fille. Je n'avais pas avoué mes craintes à celle pour qui je les éprouvais, je ne tardai pas longtemps à être éclairé.

Quelques jours après, madame P.. . me dit que M. F. C. avait T habitude de célébrer le printemps tous les ans avec elle, sa fille et quelques personnes de leur intimité , par un goûter champêtre qu'il leur offrait dans son verger de Saint- Clément, et dont sa femme faisait les honneurs avec les fieurs de son jardin, les œufs de sa basse-cour et les crèmes renommées de ses étables; qu'il venait de leur écrire pour les engager à cette fête du milieu du jour, pour le dimanche suivant, et que sachant, pour nous avoir rencontrés plusieurs fois ensemble, que ma société leur était agréable et familière, il me demandait la permission de m'inviter avec elles ; qu'il la priait de vouloir bien se charger de son invitation. Je fus ravi d'accepter ma part de cette fête de famille, et j'en conclus que ma figure n'avait pas déplu à ce conseiller de la maison. Je vis que cette satisfaction était partagée par madame P.. . Nous nous préparâmes à cette fête des champs. Madame de L. et madame de X., ces deux amies de madame P..., étaient invitées aussi ;

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l'étais le seul homme qui y fût admis. J'en conçus un augure flatteur et favorable.

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Le dimanche arriva enfin, et madame P..., sa fille, ses deux amies et moi, nous partîmes de la ville, par groupes séparés, pour ne pas attirer l'attention du peuple de Mâcon sur nous ; et nous ne nous réunîmes qu'à une demi-lieue des faubourgs, dans de profonds et étroits sentiers fleuris, qui convergent dans ces steppes vers la maisonnette de M. F. C. Ils nous conduisirent, en peu de temps , à la porte de ce charmant séjour.

M. et madame F. C. nous attendaient et nous reçurent comme les seuls hôtes qui y fussent admis dans l'année. Le principal accueil fut pour moi. c Jeune homme , me dit le philosophe , '( soyez le bien venu dans mon ermitage et, puis- « que vous êtes l'ami de ces dames, regardez-nous (( comme vos amis, car nous n'en avons pas de '( plus chers à Mâcon. » Puis, prenant par le bras mademoiselle P. . . pendant que sa femme introduisait les autres dames dans sa demeure, il nous

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mena, la jeune personne et moi, visiter les allées, les ruisseaux, les kiosques de ses jardins, les fleurs, les fraisiers et les cerisiers qui en formaient les limites. « Quel délicieux séjour ! nous écriionsnous tour à tour, mademoiselle P... et moi, et qu'on serait heureux d'habiter cette retraite! — Oui, répétait le \ieillard, mais, pour y être parfaitement heureux, ne faudrait-il pas y être deux? car la nature n'a accordé le bonheur à l'homme et à la femme qu'à la condition de le chercher à deux. » Mademoiselle P. . . rougit, en baissant la tête et en me regardant d'un œil furtif ; je rougis aussi ; mais le vieillard n'eut pas l'air de s'en apercevoir et continua à cueillir pour ma compagne des groseilles rouges comme elle, qu'il jetait dans son lablier. La conversation, à laquelle je mêlais quelques mots, devenait de plus en plus intime entre elle et notre hôte. A la fm, il tourna ses pas vers un petit bâtiment couvert en chaume et oii le goûter paraissait déjà servi.

Nous y entrâmes avec lui, et nous nous récriâmes sur les fruits rouges, les crèmes fraîches et épaisses, les gros fromages de Saint-Clément, les |)âlisseries domestiques, pétries par sa femme, et

les vins roses et blancs, produit de son vignoble. — (( Asseyons-nous, mes enfants, nous dit-il, en attendant ces dames, et causons familièrement à nous trois, sans qu'elles nous entendent. Qu'est-ce qui vous charme le plus dans ma retraite champêtre, jeune homme? me demanda-t-il d'un ton d'amitié.— C'est le bonheur de m'y trouver, lui répondis-je. » Mademoiselle P... me regarda et rougit encore. — ((Mais, reprit-il, est-ce le beau soleil qu'on voit dans cette saison partout? sont-ce les eaux courantes, brunies par l'ombre des noisetiers, qui sont aussi mobiles et aussi limpides hors de cette enceinte que chez moi? sont-ce ces fruits et ces fleurs qu'on trouve à Màcon comme ici? — ^'on, répondis-je, tout cela en effet est aussi beau ailleurs qu'ici. — Eh bien î ce n'est donc pas cela qui vous rend en ce moment si heureux que vous ne paraissez pas pouvoir l'être davantage. Qu'est-ce donc? Et pour vous laisser le découvrir vousmême, je vous laisse y réfléchir en liberté ; vous me le direz à mon retour. Je vais, en attendant, rejoindre vos compagnes de route qui se reposent de leur fatigue. »

Et il sortit avec l'air d'un secret contentement,

Ouaiit à moi, j'étais, je l'avoue, mille fois pliis^ heureux que je ne l'avais dit, mais mille fois plus^ embarrassé ou intimidé que je ne le fus de ma vie. Mes regards, mes soupirs, mes assiduités avaient dit bien des fois à mademoiselle P... tout ce que j'éprouvais pour elle, mais jamais ma bouche n'en avait fait l'aveu que notre conversation avec le vieillard me forçait à lui faire h elle-même. Je renfermai mes yeux dans mes mains et je gardai le silence.

(( Allons-nous-en, » me dit d'une voix tremblante la charmante enfant, et elle se leva pour s'enfuir. Ce geste rompit la chahie qui retenait ma langue. « Oh bien non ! » m'écriai-je enfin en la retenaut et en me précipitant à ses pieds, « nous ne nous en irons pas avant que mon cœur se soit expliqué. Ne me regardez pas, mais laissez-moi vous dire que ce qui me rend si heureux ici, ce n'est ni la saison, ni le soleil, ni les arbres, ni les. fleurs, ni les eaux, c'est d'y être avec vous et de pouvoir \(»us dire entin :jc vous aime î

Un soupir me répondit. « Fuyons, m edit-elle; puisque je ne vous dis rien, vous avez compris ma réponse. » Nous sortîmes après ce double aveu, le visage coloré du feu de l'amour avoué, et nous ren- <^ontrâmes, à moitié chemin, le vieillard qui causait à voix basse avec madame P..., son ancienne amie. Nous nous détournâmes, mais il avait vu notre trouble, et il nous avait compris.

Arrivés à la maison, nous y trouvâmes le reste •de la société. Madame F. C. nous fît voir l'intérieur de sa demeure, la bibliothèque, le salon, les basses-cours, les pigeonniers et les volières, jusqu'à ce que notre trouble, changé en certitude, se fût apaisé et qu'on vînt nous avertir que le goûter ■champêtre était servi dans la chaumière. Une joie muette remplissait nos cœurs ; jamais nous n'avions versé encore, au dehors de nous, un poids plus délicieux de confiance et de tendresse.

Voilà comment nous fûmes certains de nous aimer. Le vieillard paraissait aussi heureux que nous l'étions nous-mêmes ; il ne nous entretint

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jxMidanl tout le l'epas que du bouheur de sa vie retiive à laeanipat;ne, au milieu des délices dues à lauioui' et à l'amitié de sa femme. Mademoiselle P. . . me jetait de temps en temps un regard qui renfermait sa jeune àme ; je compris n'avoir plus rien à désirer ici-bas. Je revins le soir, marchant en avant de madame P.. . et de ses amis, disant à sa fille silencieuse des choses que je ne savais pas avoir dans l'àme et qu'elle seule pouvait entendre, comme elle spule pouvait les inspirer.

Tout fut dit entre nous depuis ce jour, et nous espérions que des circonstances inattendues, amenées par la nature et par la Providence, nous mèneraient à ce bonheur dont nous avions vu l'image dans la visite qui avait dénoué nos langues.

Nous fûmes presque détrompés peu d'instants après. C'était le soir. Nous étions seuls ensemble daus le salon de madame P..., assis, l'un près de 1 autre, sur un sopha, pendant que la mère s'habilliut dans la chambre voisine, dont la porte fermée oiivrnit au I)out du sopha, sur le salon. La néces-

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site déparier bas, de peur que nos secrets ne fussent entendus par la mère, nous obligeait à étouf fer nos voix, pour que nos confidences ne fussent pas trahies. Ce que nous nous disions était d'une parfaite innocence, mais c'est cette innocence presque muette de notre entretien qui faillit nous perdre. La mère, qui écoutait sans doute à la porte, crut que notre silence même était un symptôme de l'inconvenance de notre conversation. Pendant que je tournais le dos à sa chambre et que je disais tout bas à sa charmante fille ces espérances, que le vieillard m'avait encouragé à oser concevoir, elle ouvrit doucement le battant de la porte, et je sentis une main lourde tomber de tout le poids de la colère sur mes cheveux qui recouvraient mes yeux humides, tandis que son autre main écarta violemment la tête de sa fille. « Est-ce là, (( s'écriait-elle, d'une voix émue, est-ce là l'inno- « cence que vous m'avez promise et à laquelle j'a- (( vais eu la faiblesse de me confier? Sortez, mon- « sieur, sortez ; et vous, mademoiselle, ne paraissez « jamais qu'en ma présence dans un appartement « où serait ce jeune homme, indigne de ma con- « fiance. »

i:,2 MÉMOIRKS DE LAMARTINE.

Jp m'rtais relevé liiimilie et rougissant de cette colère imméritée. Je prenais mon chapeau pour m'en aller en protestant de mon respect pour la pureté de la fille et pour le foyer de la mère ; la fdle en pleurs protestait aussi de son côté contre le soupçon offensant de sa mère ; quand, rougissant de sa précipitation, madame P... reconnut son erreur et nous en témoigna son regret. Tout s'apaisa. Ce fut h mon tour à pardonner. Nous jurâmes de garder le silence et de continuer à nous aimer comme une sœur et un frère. Ainsi se termina cette journée, où la colère trompée d'une mère s'indigna et se repentit au même instant. Notre amour, parfaitement pur, resta ce qu'il était et ce qu'il fut toujours : le rêve de deux cœurs qui n'avaient rien à se reprocher que leur amour.

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Cependant la ville retentissait de plus en plus de notre liaison que tout le monde trouvait précoce, quoique naturelle. Le bruit en vint aux oreilles de ma famille. Ma mère m'en avait parlé. J'avais répondu par des serments de ne pouvoir jamais

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aimer de femme plus accomplie. Elle ne m'avait point grondé maladroitement ; elle convenait des charmes de mademoiselle P... ; mais elle me représenta amicalement que l'âge d'une union sérieuse n'était venu ni pour elle ni pour moi, et qu'il faudrait attendre bien des années encore pour s'assurer si l'âge de la maturité et la sagesse des familles rendraient possible l'accomplissement de nos désirs. Cette réponse avait calmé, sans l'éteindre , la force de notre mutuelle passion. Ne point combattre, mais laisser espérer et attendre, est le vrai remède aux espoirs insensés de l'extrême jeunesse. Je l'éprouvai bientôt. Une diversion naturelle m'était nécessaire. Ma famille le sentit et la favorisa comme par hasard.

La fdle de madame de Roquemont , cousine de ma mère, venait de se marier à Lyon. Le voyage de lune de miel devait emmener bientôt elle et son mari en Italie. Des raisons de commerce servaient de prétexte aux jeunes époux pour visiter, à Milan et à Livourne, deux maisons de négoce tenues dans ces deux villes par leurs parents correspondant avec les maisons de Lyon. Il fut convenu que je les accompagnerais. Ils vinrent, trois mois avant,

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rriidip visite à ma mère à Màcon, pour convenir de 1 époque de notre départ.

Ce fut pour moi une joie profonde, que ce dépai't pour l'Italie. Je laissais, pour quelques mois seulement, mademoiselle P..., avec la certitude de la revoir toujours fidèle, et je ne doutais pas de lui rapporter moi-même un cœur à jamais dévoué. L'épreuve était légère et le bonheur certain. J'em- ])loyai trois mois à apprendre l'italien avec un ^rand zèle dans l'Arioste, le Tasse, Alfieri et quelques ouvrages modernes. Nous partîmes à la fin du j)rintemps. L'amour des voyages était pour moi comparable à la passion de l'infini ; il n'avait pas de bornes. Chaque nouvelle province me semblait lin nouveau monde ajouté à la création. Mon délire de curiosité s accroissait à chaque tour de roue.

Je me souviens de ma descente sur Turin, par les sommets et les pentes du mont Cénis où je cr(»yais francliir les barrières du vieux monde; puis de la traversée en poste, la nuit, des immenses plaines festonnées de pampres enguirlandés auxéra-

MÉMOIRES DE LAMAKTINli:. loo

bles entre Turin et Milan, tandis que la lune, larp^e comme le bouclier de Roland, apparaissait au fond du tableau et incendiait l'hori/on. Je restai quelques jours k Milan, m'enivrant de la beauté des femmes et de la langue sonore des liommes. Les Français me paraissaient des barbares et les Italiens des dieux; Plaisance, Ferrare, Parme, Bologne, des haltes du paradis ; Florence, un morceau de ce paradis lui-même. J'y passai plusieurs jours dans une ivresse qui ne me laissait aucun sang-froid. Enfin j'arrivai à Livourne, au bord de cette mer étincelante de la Méditerranée, qui ajoutait l'infini visible à l'infini pensé.

Mes compagnons de route, devant y passer plusieurs mois, furent logés dans la maison même qu'ils devaient inspecter, et je me logeai dans un petit hôtel garni d'une rue voisine, d'où je venais tous les jours prendre mes repas en famille dans la maison de commerce. Je passai ainsi plusieurs mois, occupé le jour à me perfectionner dans la langue toscane, le soir à étudier le théâtre de l'Opéra, souvent à écrire à ma mère avec la fierté d'un nouvel initié aux miracles d'admiration que je voulais communiquer. Ce temps-là était véritablement la

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lune (le miel de mon intelligcuice ; je commençais la vie par l'enthousiasme.

J'écrivais aussi quelquefois à mademoiselle P...; mais je ne dois pas dissimuler que je sentais ma passion pour elle se refroidir un peu, et finalement se glacer, comme un globe céleste qui s'éloigne du soleil. C'était du souvenir, ce n'était plus du délire. Ma nouvelle passion de voyager éteignit un peu ma passion champêtre de Saint-Clément. Le caractère remarquable et étrange des figures des femmes itahennes avait non pas plus de beauté que mademoiselle P..., mais une beauté plus pénétrante, et puis elles étaient Toscanes : leur accent étranger leur donnait quelque chose de l'accent du ciel.

Le mois d'octobre approchait. Nous devions bientôt repartir pour Rome et Naples. Mais une lettre de Lyon arriva et changea les plans de mes com- |)agnons de voyage. Il fut convenu qu'on repartirait pour Lyon, au lieu de continuer cette odyssée ilalienne précédemment convenue entre nous. Ce fut pour moi un coup de déception terrible.

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Je ne me laissai point abattre. J'écrivis à mon père que je lui demandais la permission de ne pas interrompre si inopportunément ce beau voyage, si heureusement commencé; que jetais à deux pas de Rome, la capitale de l'imagination des jeunes hommes, et à quatre pas de Naples, le centre des beautés et des délices de l'Italie antique, et qu'il serait trop cruel de m'en sevrer au moment d'y toucher ; que j'avais encore assez d'argent pour passer l'hiver à Rome, et qu'au printemps prochain je trouverais auprès de M. Dareste delà Ghavarme, parent et ami de ma mère, la somme nécessaire pour passer l'été dans ce beau pays ; que j'allais donc présumer la permission demandée et partir seul pour Rome oii sa lettre me rejoindrait.

C'était hardi, mais raisonnable. Cela écrit, j'attendis quelques jours la réponse, certain que, si elle arrivait négative, elle arriverait trop tard. Je me rendis à Florence et je cherchai le moyen d'aller seul à Rome.

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Les voitures étaient alors avec la poste le seul moyen de \ova<>eren Italie; mais ce dernier moyen était au-dessus de mes forces. Les \oiturins étaient Irop lents. Il fallait attendre quelquefois quinze jours que le pilote de la voiture eût complété sa cargaison pour partir en commun, et de plus en cheminant avec la lenteur de chevaux toujours les mêmes, on eût mis huit ou neuf jours à faire la route de Florence à Rome.

11 y en avait de temps en temps un autre. C'était la malle du courrier. Un nommé Ta g lia Vmo me proposa une place dans cette voiture. Elle couchait ([uelquefois deux ou trois heures dans quelque os ter ia des montagnes, mais elle arrivait en quatre ou cinq jours à Rome. Je convins d'être prêt au départ à la tombée de la nuit, dans le faubourg de Florence. A l'heure convenue, Taglia Yino vint arrêter sa voiture et j'y montai.

J'y trou>ai quatre pei'sonnes sur le compte des- <|uelles je dus me boiiier aux conjectures, le sommeil nous réduisant tous au silence. Le premier était

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un jeune voya^feur pour lequel on était plein d'égards, et que Taglia Vino paraissait connaître, car il l'appelait M. le duc et lui rendait toute espèce de services. Ce jeune homme paraissait en a\oir besoin, car quoique le temps fût très- froid et que la voiture roulât souvent sur la glace dans les montagnes des Camaldoli^ il n'avait pour tout costume qu'un petit habit très-mince, des culottes courtes de soie comme au sortir du bal, des bas de soie blancs et pour chaussures des escarpins de l'épaisseur d'un papier de musique. Sa vue seule nous faisait transir tous, mais il ne semblait pas s'en apercevoir et continuait gaiement son voyage. Le second jeune homme, d'une charmante figure, paraissait être fils de l'acteur Davide, vieux et habile chanteur, très-célèbre alors dans toute l'Italie. On verra bientôt pourquoi je dis paraissait être le fils. Ce jeune homme avait de longs cheveux de femme, pendants, détachés du front et ruisselants sur ses épaules ; ses traits étaient délicats et timides, mais ses yeux noirs étaient vifs et hardis. Je ne pouvais les regarder sans baisser les miens. Le troisième voyageur était Davide lui-même , vieillard jovial, gros, gras, bon causeur d'ailleurs, un peu rabelai-

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sien, qui rappelait la i)elle figure mimique de Lablache, entre deux expressions dont aucune n'était malveillante. Tout commençait par une plaisanterie et finissait par un (''clat de rire. On ne pouvait s'empêcher de l'aimer.

Nous fûmes bientôt tous les quatre bons amis. Le fils présumé de Davide pai'aissait avoir pour moi un attrait occulte; il ne me quittait guère quand nous descendions de voiture aux montées de la route et m'expliquait le pays qu'il connaissait comme les environs de Bergame. C'est lui qui, dans la vallée de Terni, me fit remarquer les restes du pont romain, qui unissait par ses arches monumentales les collines de Clitumne aux horizons solitaires de la campagne de Rome. Quand nous approchâmes de la ville aux sept collines, le duc, Davide et son compagnon m'engagèrent à aller loger avec eux dans la via Condotl?\ h l'auberge on ils logeaient ordinairement et qu'habitaient les principaux étrangers, allemands, italiens, français on helvétiens. J'acceptai avec joie ; je me trouvais moins dépaysé; mes compagnons étaient devenus une famille. Taglia Vino lui-même était moins un conducteur qu'un ami.

Enfin nous aperçûmes, le soir, par-dessus les brouillards du Tibre, quelque chose d'immense qui flottait dans le ciel et qui réfléchissait les dernières splendeurs du soleil: c'était Saint-Pierre de Rome. La nuit tombait, quand nous entrâmes par la. place du Peuple. La via Condotti nous reçut. On me donna une jolie chambre; le duc alla à l'opéra Yoir d'illustres parents. Davide et son fds furent logés dans un appartement voisin. Je ne dormis pas de la fièvre de Rome. Elle était cependant bien triste et bien déserte alors ; il n'y avait ni pape, ni cardinaux, ni clergé. Ronaparte avait tout enlevé. Le pape était à Savone. Un bon royaliste, M. de Chabrol, exerçait la plus obligeante et la plus respectueuse garde sur le vicaire de son Dieu, muet, car on lui refusait, en le privant de plume, le moyen d'écrire, et, en fermant la porte à ses amis, le moyen de partir; mais, c'est égal, le préfet y acquérait l'estime des royalistes. Rome, en ce temps-là, ressemblait à une Thèbes occidentale, pleurant ses oracles dans un désert anticipé. La population de cette capitale en ruines ne comptait que cinquante mille âmes. On voyait le matin les moines traîner la brouette, au pied du temple con-

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li^u. pour en déblayer la poussière. Los dieux vivants ressuscitaient les dieux morts. E sempre bene.

A mon réveil, je vis le duc couché dans une chambre voisine de la mienne. Il allait continuer le soir sa route pour Naples, oîi l'attendait sa famille. Il m'y assigna rendez-vous pour la fin de l'hiver. Notre amitié eut un singulier sort. Je savais son nom, parce qu'il était illustre, mais il ne savait pas le mien parce que je n'en avais pas ; il m'aimait sur parole. Je le retrouvai, en effet, à Naples. 11 me présenta à sa belle-sœur, au palais Biario. C'était une princesse de race royale allemande, pleine de grâce et de bonté. Après cette présentation, je ne le revis plus, il se perdit dans la gloire de son nom, et moi dans l'obscurité du mien. Il ne sut jamais comment s'appelait ce jeune Français avec lequel il avait voyagé de Florence à Rome. Trente ans après, il vint à Paris, épousa une veuve, sœur de l'illustre Berryer, fière d'ajouter à son nom un nom et un titre illustres. J'appris ainsi que j'avais pour voisin, à Paris, mon compagnon et mon ami de (luelques joui's. Je ne cherchai pas à renouer une si ancienne et si courte relation ; j'étais de-

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Aenu h cette époque célèl)re moi-même dans mon pays. Nous continuâmes notre incognito et nous fîmes bien ; ce n'était pas la peine de réentamer un ■dialogue des morts. Il est mort réellement lui-même il Paris cet hiver ; nous nous reconnaîtrons dans l'autre monde.

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Le lendemain donc, en me mettant à table pour -déjeuner, je reconnus le bon Davide et son joli compagnon, homme transfiguré en femme ravissante. Il s'appelait la Camilla. C'était une chanteuse du théâtre de Davide, qu'il conduisait partout avec lui par amitié, pour recevoir ses soins et pour lui donner sa protection.

(( L'habit ne change pas le cœur, me dit en souriant de mon étonnement la Camilla ; seulement vous ne dormirez plus sur mon épaule, et au lieu de recevoir de moi des tleurs, c'est vous qui m'en donnerez. »

Davide et son élève passèrent quelques semaines k Rome. La Camilla connaissait Rome, elle me conduisait, sans y penser, aux meilleures heures pour

contempler la \ille antique : le matin, sous les pins aux larges dômes du mont Pincio ; le soir, sous les grandes ombres des colonnades de Saint- Pierre ; au clair de lune dans ia muetle enceinte du Colysée; par de belles journées d'automne à All)ano, h Frascati, au temple de la Sibylle, tout retentissant et tout fumant des cascades de Tivoli. Elle était gaie et folâtre, comme une figure de l'éternelle jeunesse au milieu de ces vestiges du temps et de la mort ; elle dansait sur la tombe de Cecilla Metella ; et, pendant que je rêvais assis sur un môle funéraire , elle faisait résonner des éclats de sa voix de théâtre la voûte sinistre du palais de Dioctétien. Le soir nous rentrions m ville, notre voiture remplie de ileurs et de débris de statues, rejoindre le vieux Davide, que ses affaires retenaient à Rome et qui nous menait finir la journée dans sa loge au théâtre. La cantatrice, plus âgée qu(,' moi de quelques années, ne me témoignait pas d'autre sentiment que ceux d'une amitié fraternelle. J'étais trop timide pour en témoigner d'autres moi-même; je ne les ressentais même pas, malgié ma jeunesse et sa beauté. Son costume d'honnne, sa familiarité toute virile, le son mâle de

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sa voix (le contralto, la liberté de ses manières, me faisaient une telle impression que je ne voyais en elle qu'un beau jeune. homme, un camarade, un ami.

Quand Davide eut quitté l'auberge de la via Condotti, je cherchai, pour passer l'hiver, un autre logement.

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J'avais pris un professeur d'italien, que m'avait indiqué un Allemand de haute distinction, frère de M. de Humboldt et diplomate éminent, qui mangeait à la même table que moi à l'hôtel de la via Condotti. Cet ancien professeur de langues s'appelait Ghinto Tardi. C'était un très-bel homme, ([u'une dame russe avait épousé. 11 avait été nommé consul de Rome, à l'époque très-récente de la république romaine. Cette, république n'avait eu qu'une courte durée ; les soldats français avaient contribué à l'abréger. Giunto Tardi était retombé au rang de citoyen romain ; mais sa modération et sa justice, pendant son pouvoir, lui avaient maintenu l'estime et la considération. Il vivait, pauvre, honoré dans la

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vill(* qu'il avait iroiivornee, du salaire que de richeséti'angers lui ofTraieut pour ses leçons. Je le pi'is p(>ur maître de littérature et nous devînmes amis. Je raconterai bientôt comment un peintre distincfué. son frère, nommé aussi Giunto Tardi, fut quelques jours mon hôte et me donna l'exemple de toutes les vertus pieuses.

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M. de Humboldt, le diplomate prussien, était un homme, selon moi, fort supérieur à son frère, l'auteur du voyage dans l'Amérique du Sud et du Cosmos, que j'ai connu aussi, mais moins estimé, malgré sa réputation d'apparat. Homme de bruit, habile, plutôt que de mérite réel; excepté ses adulations à tous les savants français de toutes les opinions possibles, parce qu'il avait découvert que la gloire était française en Europe, on ne pourra pas citer de lui une œuvre bien mémorable. On dira : U lut l'ami d'Arago et l'ami de Chateaubriand, l'ami de Napoléon et l'ami de Louis XVIIÏ ; partout 011 il y eut une étincelle de gloire et de popularité, il se tourna pour en avoir un rellet. Ce

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l'eflet, accumulé pendant trente ans, parut un incendie, mais ce n'était qu un feu d'artifice. C'était le plus grand artificier de l'Europe; selon moi, voilà son \rai nom. Il ne faut pas laisser son bénéfice au savoir-faire. Humboldt, quand on considère l'énormité de sa gloire et la modicité de ses mérites, est certainement le roi du savoir-faire.

Son frère était, au contraire, un homme trèsfranc, très-modeste et très-homme d'État. Il ne flattait personne pour être flatté, mais, quand on l'avait connu, il grandissait en estime. C'est le sentiment qu'il m'inspira, à dix-huit ans, et qu'il m'a toujours inspiré depuis. L'autre trompa la gloire. C'est pis que de ne l'avoir pas méritée.

Quand Davide, Camilla, M. de Humboldt furent partis, je restai seul à Rome sans aucune autre relation que les monuments, les fêtes et les ruines où Camilla m'avait introduit, et mon maître, l'ancien consul, qui continuait à me donner ses leçons. Je priai ce dernier de me faire faire connaissance avec son frère. Il voulut bien v consentir.

J allais chez lui journellement. Celle maison me plaisait, c'était un véritable couvent isolé dans un quartier reculé de Rome. ïl me vendit une charmante vue des cascatelles de Tivoli pour une cargaison d'écus romains. C'est un modèle de patience et de mérite; je le possède encore à Saint-Point, et quand je veux me rappeler ces jours heureux et paisibles, je le regarde encore.

Un autre artiste, mais celui-là était une femme célèbre, qui s'appelait la Bianca Boni, fit pour moi une copie de Guido Reni délicieuse et qui ne m'a jamais quitté depuis. C'est une Vierge d'une expression miraculeuse; les traits sont angéliques, son front, sa bouche, son cou inondés de rayons : on dirait qu'elle est vue à travers le cristal des sphères. Ses yeux regardent le ciel et ne semblent pas avoir jamais regardé en bas. Un voile d'étoffe bleue, à grands plis, cache sa chevelure et retombe sur ses épaules. Tout est idéal, chaste et pur dans cette expression ; c'est mieux qu'une femme, c'est plus qu'un auge, c'est la Vierge avant l'Annonciation.

Je lis faire mon portrait pour ma mère à la Bianca Boni ; et comme elle élait encore jeune,

douce et attrayante, je devins épris d'elle et j'eus la sottise de le lui laisser comprendre. Elle s'en fâcha, elle efFaça avec colère mon image et me la renvoya avec le prix qu'elle avait reçu. J'écrivis une lettre d'excuse et je reportai la somme à sa porte, lui disant que j'avais été justement puni, en restant privé de son ouvrage, mais qu'il n'était pas juste qu'elle fût, elle, privée par ma faute du prix de son temps perdu, et que je la priais de le recevoir. Mais elle fut inflexible et m'apprit ainsi que les grands artistes italiens étaient de grandes vertus. Je fus obligé de donner aux pauvres l'argent qu'elle ne voulut pas recevoir. Elle me punit de ma légèreté en se punissant de sa beauté. Telle fut ma première aventure à Rome. Elle m'inspira pour la Bianca Boni, un respect qui valait mieux que mon stupide amour de rencontre.

Le vieux peintre frère de Giunto Tardi m'en inspirait autant. Il ne sortait de son atelier, dans lequel je passais une partie de mes jours, que pour aller le dimanche à la messe, avec sa femme et sa

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fille. j(Mine personne de seize ans, aussi vertueuse et aussi laborieuse que lui. Leur maison était une espèce de couvent, où le travail de l'artiste n'était interrompu que par un frugal repas et la prière. Le soir, quand les dernières lueurs du soleil s"éleignaient sur les vitres de la chambre haute du pauvre artiste et que la cloche du couvent voisin sonnait \ Ave Maria ^ cet adieu harmonieux du jour en Italie, le seul délassement de la famille était de dire ensemble le chapelet et de psalmodier à demichant les litanies, jusqu'à ce que les voix, affaissées par le sommeil, s'éteignissent dans un vague et monotone murmure, semblable à celui du flot qui s'apaise sur une plage où le vent tombe avec la nuit. J aimais cette scène chrétienne et pieuse du soir, où Unissait une journée de travail par cet hymne à trois voix s'élevant au ciel pour se reposer du jour. Cela me reportait au souvenir de Milly, où notre mère nous rassemblait aussi le soir pour prier, tantôt dans sa chambre, tantôt dans les allées de sal)le du jjetit jardin potager, aux demi-lueurs du crépuscule. En retrouvant les mêmes habitudes, les mêmes actes, la même l'eligion, je me sentais presque sous le toit paternel dans cette famille incon-

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nue. Je n'ai jamais vu de vie plus recueillie, plus solitaire, plus laborieuse et plus sanctifiée que celle de la maison du peintre romain.

Je sortais alors pour renti^er chez moi. Je dînais peu ; je remontais dans ma chambre isolée pour lire ou pour écrire jusqu'au sommeil. Ma vie ressemblait à celle d'un cénobite; je ne connaissais plus personne à Rome. Je ne m'ennuyais pas un moment. La solitude, comme il m'arrive toujours, me rendait meilleur en me rapprochant de Dieu.

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