‹ Mémoires inédits de Lamartine. 1790-1815Chapitre 11 sur 17 · LIVRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE CINQUIÈME

M. de Humboldt vint me prendre. Au moment où je montai dans sa voiture et où il me demanda qui était cette jolie enfant, je portai mes regards sur elle, et j'aperçus des larmes dans ses yeux. Pourquoi pleurait-elle? pourquoi suivait-elle la calèche des yeux ?

Les chevaux nous emportèrent sur la route de Pompëiî et de Torre deW Annunziata, petite ville avant Castellamare, bâtie sur une des racines de la montagne. Nous y prîmes gîte dans une auberge plus près encore du Vésuve, et nous envoyâmes chercher des guides et des mules pour nous conduire chez l'ermite, dont la cellule était construite sur le sommet du cône habitable. Après deux ou trois heures d'une marche fatigante, tantôt sur une lave refroidie et glissante, tantôt sur une cendre chaude dont le vent aveuglait nos yeux, nous nous arrêtâmes sur le dernier degré un peu aplani de la montagne. En nous retournant, nous nous crûmes nageant dans le ciel : la mer, les îles, les caps, Naples, sortaient de terre à nos pieds. Nous pous-

sàmes un cri dadmiralion. L'ermita^^^e était là; l'ermite n'y passait plus la nuit, craignant d'être sur- ])ris dans son sommeil par Im éclat de foudre souterraine. Nous nous assîmes sur le banc de la porte, nous contemplâmes ces merveilles à nos pieds, que l'éther semblait enlever dans le vide. A la fin l'ermite arriva sur son âne. L'âne portait des fiasques de vin de Lacryma- Christ i. L'ermite en faisait provision pour lui et pour ses. hôtes à qui il le faisait payer largement. C'était du reste un bonhomme qui n'appartenait à aucun ordre de moines de Naples, mais à l'ordre de ces moines fictifs et ambulants, qui s'attachent à un phénomène de la nature pour en tirer leui^ subsistance. Celui-ci était de l'ordre du Vésuvesimplement; il changeait de cellule, quand la montagne annonçait la catastrophe. Le reste du temps, il donnait à boire aux curieux ; cabaret pittoresque et sacré.

M. de Humboldt et moi, nous prîmes place à la table; nous causâmes avec le moine sur les mœurs (le la montagne et les préludes des éruptions. Je résolus d'aller le lendemain les étudier de plus près, eu descendant dans le fond du cratère. Cela ne

MblMOIHES DL: LAMARTlXb:. 201

pouvait m'être d'aucune utilité, car je n'étais ni savant, ni naturaliste; je ne savais pas même les noms des échantillons scientifiques que je me proposais de rapporter, mais j'étais à cet âge où l'on veut faire preuve de son audace, coûte que coûte, apparemment de la race d'Empédocle laissant ses sandales sur le rebord de l'Etna. Je décidai deux de mes guides à retourner à Torre dell' Annunziata pour y chercher des cordes destinées à me retenir sur la pente ardue du profond cratère. M. de Humboldt se moqua de mes préparatifs et me déconseilla cette témérité sans objet; mais j'étais fier de ma hardiesse et je me réveillai plus décidé que jamais à tenter l'aventure.

Le Vésuve s'était tu pendant la nuit. Le lever du soleil était éblouissant; on n'apercevait qu'une bouffée de fumée jaune sortant, par intervalles, du cône aigu, au-dessus de nos têtes.

Nous nous mîmes en route à la suite de nos guides qui traînaient les cordes qu'ils avaient rapportées la nuit. Ce n'était plus monter, mais grim-

202 MEMOIRES Dli: LAMARTINE.

per. A plusieurs reprises nous entendîmes tomber sur le lit de cendres mobiles des pierres calcinées, (jui faisaient jaillir autour de nous de légers tourbillons, dont le vent s'emparait et qui nous dérobaient un moment le jour ; on eût dit que les habilants de ce séjour infernal voulaient en disputer lapproclie aux vivants. Nous nous couchâmes par terre, pour éviter le rebondissement des projectiles, et, quand les pierres avaient cessé de rouler, nous reprenions notre élan.

Nous arrivâmes enfin sur l'extrême rebord du volcan et nous nous assîmes pour mesurer des yeux le gouffre, moitié lumineux, moitié ténébreux, mais effrayant, qui se creusait sans limite sous nos pieds. C'était la forme d'un immense entonnoir dont le fond et les bords étaient colorés, du côté opposé au courant du vent, de cinq ou six couleurs que les éruptions récentes avaient déposées en s'éteignant. Ici des quartiers de sel blanc imitant la neige fraîchement tombée ; là, des lambeaux de soufre jaune, comme de l'or pleuvant du creuset; plus loin, des rochers fendus et fumants, accumulés sur des pentes par leur poids ; ailleurs des stalactites n'froidirs; ailleurs encore, des champs d une sub-

stance brunâtre, dont je ne savais pas le nom; enfin, vers le milieu du fond du cratère, des fumées jaillissant et tourbillonnant, comme si le vent de l'abîme les avait tour à tour soufflées ou éteintes; puis d'énormes rochers soulevés de leur lit par l'efTort des flammes intérieures qui n'avaient pas la force de les pousser plus loin ; puis des ruisseaux d'un feu brillant, circulant comme des sources ignées dans des vallées aériennes, et traçant comme des limites géographiques dans ce monde de feu. Tout était merveille, tout était terreur.

Mes guides s'assirent à côté de leurs cordes et me dirent : « C'est assez pour reculer sans doute ; que verriez-vous de plus en tentant la descente? — J'aurai touché, leur répondis-je. » Et me levant des monceaux de sable brûlant où j'étais assis, je passai mes bras dans les nœuds des cordes et je commençai à descendre lentement le bord intérieur de l'entonnoir. Aucun guide ne consentit à me suivre, mais tous se buttèrent contre les blocs volcaniques du rebord, s'efforçant de me diriger en me retenant. J'arrivai, en quelques minutes, au plein pied du gouffre; mais, la chaleur augmenfant à mesure que les murailles h pic du cratère

204 MÉMOIRES 1)10 LAMAHTINK.

i(Mi fermaient l'enceinte rétrécie, mes souliers se calcinaient et l)rûlaient mes pieds; à peine m'en j-estait-il assez pour garantir ma peau. Je les l'afraîchissais sur les places où le soufre non fondu conservait un peu de fraîcheur au sol. Je franchissais d'un élan des ruisseaux de feux ardents, que j'entendais bouillonner entre leurs rives, puis je courais pour atteindre des croûtes moins brûlantes et m'y reposais. J'étais perdu, si le vent, venant à changer soudain, avait tout à coup refoulé sur moi la flamme et la fumée qu'il poussait et retenait sur la paroi opposée. On me rappelait d'en haut. Je restais encore, je faisais une moisson de minéraux que je nouais dans mon mouchoir pour les rapporter au soleil. Enfin, après deux ou trois heures de cette promenade périlleuse, au milieu de r enfer en plein jour, je fis le signal à mes guides de me retirer. Je remontai comme j'étais descendu, sans autre accident que mes chaussures et mes vêtements brûlés. Un cri de victoire et de joie célébra mes premiers pas sur le sol ; M. de Huml>ol(lt me félicita et m'expliqua la nature des ol)jets que m'avait Hvrés l'abîme. Nous redescendîmes à la celluhi dcî l'ermite étonné de mon audace, et un

MEMOIRES DK LAMARTINE. . 205

frii;?al déjeuner, arrosé de Lacryma-Christi^ nous lit oublier ma folie.

Le soir, j'aurais donné ma vie pour en retrancher cette ridicule aventure. Si je l'avais tentée pour arracher à la nature un de ses secrets, elle eût été subhme ; mais tentée par un ignorant, cette audace n'était que ridicule. La vanité ne mérite que cela. J'avais été vain, voilà tout. Je ne méritais que le dédain de moi-même.

Après le déjeuner chez l'eimite, nous redescendhnes à Torre dell' Annunziata. Le bruit augmentait sur la montagne, à mesure que nous nous en éloignions ; la terre tremblait sous les pas de nos mules; le village était debout. Chacun levait les yeux et les bras au ciel ; chacun sortait de la ville, pour aller voir de quel côté le cône s'ouvrirait et donnerait passage à la source de lave qui coulerait bientôt sur sa masure, sur sa villa, sur les guirlandes de vignes qui promettaient des récoltes à son champ. Les regards de ces bonnes gens invoquaient tous les saints à

200 MÊMOIHKS I)K LAMARTINK.

leiii' secours. Tout à coup, à la nuit tombante, un cri s'éleva, le probième était résolu : on aperçut une brèche an cône, du côté du midi, et on vit des lueurs de feu liquide se dérouler lentement audessus de nos têtes. Quelle direction prendrait le torrent de l'incendie pendant la nuit ?

Nous regagnâmes notre auberge, nous soupàmes; nous passâmes une partie de la nuit à nos fenêtres.

Dès qu'il fit jour, nous courûmes, comme tout le monde, hors de la ville, sur les flancs du Vésuve. Le torrent lourd et très-lancé de la lave avait marché pendant la nuit ; il atteignait déjà les vignes el les jardins situés à quelques centaines de pas des maisons habitées de l'Annunziata. Quelques-unes de ces habitations élevées sur des caps étaient presque cernées par le fleuve de feu : chaque minute fermait l'issue à leurs habitants, qui se balaient de i'uir en sanglotant. Ce spectacle était naviaiil : les hommes emportaient des sacs de blé ou des faisceaux de maïs; les femmes, des berceaux

MEMOIRES I)i: Î,AMARTI\E. 207

pleins d'enfants sur leurs épaules ; les animaux domestiques, chassés par les garçons, suivaient, tête baissée, leurs maîtres ; les poules, en criant et en se brillant les ailes, s'envolaient à travers les pampres ; tout présentait le spectacle que Pline raconte de la catastrophe de Pompeï. On voyait, à l'approche de la lave paresseuse mais sûre de sa proie, les pampres verts se crisper, se tordre, gémir, éclater, comme avec des voix humaines, puis, leurs branchages dépouillés, laisser leurs feuilles, jaunies en peu d'instants, tombera terre et prendre feu en crépitant sous les vagues de flammes saupoudrées de cendre et de terre. Ces agonies de la nature laissaient sentir lentement la mort à chaque végétal atteint à son tour par le souffle embrasé. Nous ne pensions plus qu'on courait le même danger soimême. Seulement on avait des jambes pour y échapper ; mais si l'on venait à oublier de fuir, et que le vent fût venu à changer, son haleine nous eût dévorés comme l'arbuste, et nos ossements soudain calcinés auraient rendu la même crépitation.

Je l'oubliai plusieurs fois; et, approchant du ht de feu à contre-vent, je vis incendier au bout de ma main le bâton que je plongeais dans la

208 MKMOIUES T)K Ï.AMARTINE.

lave. En \oyaiit ce feu, selon la pente du terrain, changer de route et menacer de nous enfermer dans ses llammes nous nous pressions de lui échapper en regagnant les murs de la ville. A la fin, il prit pour lit une étroite vallée et commença à couper, en se rendant à la mer, la grande route de Naples, d'où les voitures des curieux fuyaient au galop des chevaux. Mais jaloux de voir jusqu'au bout le phénomène inconnu, que M. de Humboldt était venu étudier, nous restâmes sur la partie de la route (jui allait à Castellamare et à Salerne.

Le seul spectacle que nous eûmes le jour suivant, ce furent les larmes des habitants ravagés. Après ces jours calamiteux, M. de Humboldt repartit pour Naples, et moi jepartis seul pour Castellamare.

Après avoir parcouru les pittoresques forêts de jeunes lauriers qui entourent ses blanches villas, j'allai à Sorrente que je voyais briller à l'horizon devant moi comme un rêve éclatant du Tasse. C'est là qu'il se rendit en quittant Ferrare, où l'amitié des princes de la maison d'Esté l'avait comblé de

soins au lieu de le persécuter, ainsi que je l'ai prouvé dans ma \ie de Torquato. C'est là qu'il arriva, déguisé en paysan des Abruzzes, chez sa sœur mariée à un gentilhomme cultivateur de Sorrente. C'est là qu'il se fit reconnaître en dépouillant ses rustiques vêtements et en reprenant ses habits de poëte et de cavalier, et qu'il retrouva, pendant quelques mois, avec le repos, sa raison tout entière.

Je visitai le lieu de cette scène homérique digne de l'Odyssée. Je connais un homme plus malheureux que le Tasse et plus calomnié par la haine des hommes, qui n'ont voulu payer son dévouement que par des injures. Ceux qui l'outragent aujourd'hui s'en repentiront trop tard ; ils sauront que le malheur est plus inconstant que la haine et que la postérité se charge de la vengeance de ceux qui ne veulent pas se venger.

Après quelques jours de courses dans ce beau pays, je louai tantôt un corricolo^ tantôt une barque, et j'allai visiter le temple énigmatique de

Pœstum, et la Cava^ le plus beau lieu de la côte. Puis, après une quinzaine de jours passes dans ces excursions solitaires, quand je pensai que les communications par terre étaient rétablies entre Torre dell' Annunziata et Naples, à l'aide de terre et de cendres jetées sur le lit de lave, je revins à mon hôtellerie au pied du Vésuve maintenant assoupi, et je repris une voiture pour Naples. Mon cœur et mes yeux étaient toujours pleins de Graziella; tout ce que je me refusais à dire, je le sentais davantage, et je me figurais le voir senti par cette ravissante enfant.

J'étais étonné, en montant l'escalier de San Pietro Martyr, de ne plus entendre, comme la premièn; fois, les bruyants éclats de voix de Graziella au fond de la galerie. Tout était muet et immobile dans l'ancien couvent. M. de La Cliavanne était au conseil de la manufacture, Antoniella surveillait les plieuses de cigares, ma chambre était fermée. Le cuisinier, voyant ma surprise, me dit : (( Vous ne trouverez plus la demoiselle, elle est partie pour aller rejoindre dans les îles ses parents. On n'en a plus eu de nouvelles depuis; on croit qu'elle a été conduite à Ischia dans la maison de sa grand'mère,

MKMOIRES DE LAMARTINE. 2H

d'où elle ne reviendra qu'après l'été. Voilà une lettre qu'elle m'a bien chargé de vous remettre à votre retour ; tenez, lisez! »

C'était écrit, ou plutôt griffonné, en napolitain : (( Gia che sei partilo non posser piu restar. Non fi ricedro mai', la Damizella ; du moment que vous avez pu partir, je ne veux plus rester ; je ne vous verrai plus. » Une ou deux larmes avaient laissé leurs traces sur le gros papier jaune.

Cette lettre m'expliqua ce que ses yeux n'avaient pu me faire tout à fait comprendre. J'entrai dans ma chambre, je me jetai sur mon lit, et je me mis à pleurer. Yirieu arriva un moment après pour savoir si l'on avait de mes nouvelles. 11 me demanda pourquoi je pleurais, je lui montrai ma lettre : « Tiens, dit-il, un roman qui commence ! il faut le mener à bonne fin ; aussi bien je m'ennuie. — Ne plaisante pas, lui dis-je, une larme de quatorze ans est sérieuse. »

J'attendais qu'Antoniella fût rentrée, et je lui demandai si elle savait où était sa jeune amie. (( Non, me dit-elle, je suis allée m'en informer chez son père, sur le quai du Pausilippe. Il n'y avait personne ; les voisins m'ont dit qu'ils ne l'avaient

pas vue, et qu'elle était sans doute dans la maison de sa famille, à Procida, chez sa grand'mère. Depuis votre départ avec ce savant allemand, elle ne me disait plus rien de ses secrets et pleurait souvent. >>

YII

J'attendis que M. de La Cliavanne fût rentré du conseil. «Eh bien! me dit-il en riant, il paraît que vous avez été cause du désespoir et de la fuite de la petite Graziella. Nous n'avons pas pu la découvrir h Naples, et nous pensons qu'elle s'est sauvée pour fuir son chagrin, plus fort qu'elle, h Procida, chez sa grand'mère. Le bon sens lui reviendra, soyez-en sûr, et, si vous tenez à la revoir, vous la reverrez avant l'automne. »

Je devais la revoir plus tôt. Je savais où la retrouver, et je n'ignorais pas qu'elle n'avait quitté sa position chez M. de La Chavanne que par dépit de mon départ avec M. de Humboldt. Je savais qu'elle m'aimait et que sa fuite n'était qu'une déclaration sauvage d'amour. Le chagrin me torturait le coMir; je ne pouvais rester loin d'elle. J'ai dit, dans un autre livre, comment je la rejoi-

MEMOIRES DE LAMAllTINE. 2i:i

guis à Procida. Les détails que je viens de raconter forment la seule différence entre la fiction dans le roman et la vérité dans le livre. Il en coûtait trop à mon orgueil d'avouer que mon premier amour n'avait pour objet qu'une plieuse de cigarettes, au lieu d'une ouvrière en corail qu'elle devint ensuite. A quoi la vanité va-t-elle s'attacher ?

Cela avoué aujourd'hui, tout le reste du roman est littéralement exact. Elle était aussi jeune, aussi naïve, aussi pure, aussi religieuse que je la représente dans le roman. Toutes les scènes en sont vraies. La scène et les auteurs sont ce qu'ils furent. Le métier était moins vulgaire, voilà tout. Ainsi notre voyage au port de Procida, pour y acheter une barque nouvelle et en faire cadeau à la famille, la joie de la grand'mère en la recevant, les exclamations de joie des enfants ne sont point inventées, mais racontées. Il en est de même de notre vie dans l'île et de nos sentiments, la nuit, sur la terrasse où nous nous étions fait une tente, et le jour, dans la vigne, où nous menions la vie heureuse et simple des lazzaroni (1).

(1) Voir le roman de Graziella, nouvelle édition publiée par

21 i Mb:.MOiui:s i)i<: lamartim:.

YIII

Vers la fin du mois de mai, ma famille envoya une lettre à Virieu pourme forcera quitter la vie suspecte que je menais à la. 31 arge lima, M. de LaGha\annr avait sans doute averti ma mère. Virieu, par amitié pour moi, revint en poste à Naples, et m'entraîna à partir inopinément. Je laissai Graziella évanouie, dans les larmes. J'étais décidé à revenir vivre et mourir à Procida. A Milan, je restai en arrière d(^ Virieu ; j'étais résolu à tenter les systèmes de rouge et noii\ que j'avais si consciencieusement étudiés l'hiver précédent avec lui et avec le vieux croupier de jeu, à Naples. Je promis à Virieu de ne pas revenir en arrière, mais de rejoindre ma famille à Milly, avant quinze jours.

Milan avait une salle de jeu ouverte tous les jours au théâtre de la Scala. (Test là que je voulais faire mon expérience. Elle fut extraordinairement heureuse. J'appUquai la pratique à la théorie du vieux croupier. Je crus dumoins que, sans arriver à former

l;i sociét('' propriétaire des œuvres de M. de I.amartine. Ilaclielte et C, 1870.

le chiffre voulu de quarante, il y avait plus de chance avec plusieurs petites cartes qu'avec cinq ou six grosses. D'un autre côté, l'expérience me prouvait que les grosses et les petites cartes sortaient par séries et non alternativement. J'en conclus qu'on pouvait, en observant attentivement le passage des cartes, connaître celles qui devaient sortir et par conséquent gagner. Je suivis rigoureusement ce système et je gagnai en effet tous les soirs.

Je restai à Milan quinze jours, puis je partis pour Lyon avec un négociant suisse de Lausanne et sa servante, qui eurent grand soin de moi en route et qui me donnèrent l'hospitalité chez eux, pendant quelques jours. Ce vieux Suisse était libéral, peu ami de Bonaparte empereur, comme un Helvétien. Je nourrissais le même sentiment, par tradition de famille. Les inscriptions : Liberté^ égalité^ fraternité, que je lisais sur les bornes en pierre des routes, me faisaient frémir de sympathie.

Après quelques jours de repos à Lausanne, je pris une voiture et je revins à Màcon. iVIon père m'attendait et me reçut comme un père, sans me parler de mes sottises. J'étais rentré, j'étais pardonné. Quel bon père! J'étais triste, mais je ne disais pas

'210 MKMOIRES Dl'] LAMAKTLNb:.

pourquoi. ^la mère pleurait de joie; ma famille dissimulait son mécontentement ; mais tout fut oublié, excepté dans mon cœur et dans le cœur malade de Graziella. Hélas ! je ne devais pas tarder à apprendre sa mort et à recevoir sa lettre d'adieu, que me remit un voyageur passant parMâcon. Sa dernière pensée avait été pour moi.

Page 1