LIVRE SIXIEME
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Voilà mon premier amour, heureux et malheureux, et mon premier voyage en Italie. Depuis ce temps, l'Italie fut ma patrie ou du moins demeura pour moi la patrie de l'amour.
Mais ma vie allait prendre un autre cours. Nous touchions à l'année 1812-1813. Bonaparte, comme un homme chassé par les éléments en furie, était revenu de Moscou, oii il n'aurait jamais dû aller, et la moitié de ses forces était engagée en Espagne, à laquelle il n'aurait jamais dû prétendre. De sept cent cinquante mille hommes qu'il avait mis en mouvement, on n'avait plus compté que quelques mille hommes en deçà de la Vistule. Mais il était redevenu grand alors. Il n'avait pas désespéré. Il avait recomposé une armée de trois cent mille hommes, et il faisait sa plus brillante campagne sans pouvoir reconquérir la victoire.
L'Autriche lui préparait la neutralité et la paix. Elle mettait ses services au prix de quelques concessions très-acceptables à son ambition et à sa gloriole de conquérant. Il préféra jouer encore contre
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les chimères et l'empire et la France. Il perdit tout à Leipsick. Il revint sans armée à Paris. Il y rapporta son génie, son orgueil et son autorité ; il redevint un héros, mais un héros après la fortune contraire.
Il fut forcé de rendre les armes et l'empire à Fontainehleau et d'aller méditer une grande faute contre la patrie à l'île d'Elhe, le 20 mars. Il n'y survécut pas. Sainte-Hélène vengea Paris.
Je trouvai la France, à mon retour d'Italie, dans le bouillonnement d'une opposition presque général(î à l'empereur. La France ne supporte pas longtemps l'infortune de ses chefs. Excepté les soldats, elle était, quoi qu'on en écrive aujourd'hui, totalement aliénée. Les royalistes s'entendaient avec les révolutionnaires de 1789 et même de 1792 contre le despotisme. On conspirait unanimement et tout haut en 1813. La preuve en est dans les ('fr(»rts impuissants de l'empereur pour recruter ses derniers bataillons après 1814 et 1815. Les passions se lassent comme les vertus. Tout ce qu'on
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a écrit depuis est convention, même les beaux livres militaires, mais non politiques, de M. Thiers. L'histoire des campagnes est merveilleusement faite par lui; l'histoire vraie de l'opinion ne l'est pas.
Le 31 mars 1814,1e patriotisme, qui était né avec la liberté en 1792, était expirant avec elle. On sentait l'empire, malgré les exploits de son chef, pencher vers sa ruine. J'étais à Milly, seul. Le préfet de]Màcon,ami de mon père, m'avait, sans tenir compte de mon âge, nommé maire de cette petite commune. Mes devoirs ne consistaient que dans le maintien de l'ordre et dans quelques mesures pour nourrir, à l'aide de contributions volontaires du village et des villages voisins, les corps autrichiens et italiens par qui nous étions déjà envahis. Je m'en acquittai heureusement.
Le maréchal Augereau commandait à Lyon ; tâchait mollement de combattre les troupes autrichiennes, maîtresses de Mâcon, à l'aide d'excellentes troupes françaises, mais trop peu nombreu-
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ses, venant dEspagne. Màcon lui ainsi piis el repris plusieurs fois, et finalement leconquis parles Autrichiens. Je fus témoin de plusieurs de ces batailles du haut des collines du Maçonnais. Nous étions partagés entre la lassitude de cette agonie de l'empire et la compassion pour nos braves compati'iotes donnant leur sang pour leur empereur et leur pays. Deux fois nous nous avançâmes trop entre la cavalerie d'Espagne et les grenadiers hongrois. Mon cheval fut blessé, et j'échappai avec peine aux Autrichiens.
Enfin, nous apprunes la bataille et l'occupation de Paris, l'abdication de Napoléon à Fontainebleau, la proclamation de Louis XYIII. L'empire s'écroula au milieu des cris de confusion du pays : patriotisme humilié, liljerté rcniaissante. J'allai à Lyon, où je fus témoin au théâtre de ce double mouvement d'opinions et de cette coalition réeonciliatrice au nom des Bourbons entre les révolutionnaires et les royalistes. Les bonapartistes ne paraissaient plus. J'étais royaliste par esprit de famille; }(i me déclarai prématurément pour le loi.
Le lendemain, je moulai à cluival avec le chevaher de Pieireclos, dont le père, le vieux comte d(*
Pierreclos, nous ceignit l'écharpe blanche et nous lança en éclaireurs dans le pays. Nous partîmes h cheval, trois jeunes gens seulement, pour Cluny, petite ville des environs. Nous y arrivâmes le soir, au milieu d'un immense rassemblement dépeuple, qui pouvait nous désavouer et nous poursuivre à cause de nos couleurs encore séditieuses, car Paris ne s'était pas prononcé, et l'empereur était toujours à la tête de son armée, à Fontainebleau. Nous entrâmes aux cris de : Vive le Roi! dans la masse des bourgeois et des paysans. Ils demeurèrent un moment muets et indécis, puis ils nous répondirent par des cris de délivrance. Nous descendîmes de cheval et nous nous confondîmes dans les auberges et dans les salles de danse avec le peuple, qui nous recevait partout en libérateurs. Sur des milliers de voix, pas une seule ne s'éleva contre nous. Voilà la popularité de l'empire à ses derniers moments. Je ne prétends rien louer, je raconte; mais je raconte l'exacte vérité des scènes oii je fus témoin et acteur.
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Le soir, nous remontâmes à clieval el nous allâmes coucher au château de Cormatin, chez le chevalier de Pierreclos, qui avait épousé la charmante fille du fameux Désotteux de Cormatin, général vendéen, fameux par la pacification de l'armée vendéenne ; pacification d'un aventurier qui n'avait reçu de personne le mandat qu'il avait pris sur lui dans ses rêves. Marié à une riche veuve du Maçonnais, Désotteux en avait eu des filles admirahlement helles. Madame la comtesse de Pierreclos était la plus jeune et la plus remarquahle. Son château était le rendez-vous des plus charmantes femmes du pays. Comme les jeunes gens des familles patriciennes, je commençais à le fréquenter. La chasse, le cheval, la table et les plaisirs de luxe en faisaient un agréable séjour. La politique ne tarda ])as à s'y mêler.
Nous airivâmes au château à la chute du jour ; nous y trouvâmes nombreuse et amicale compagnie. Nous nous mîmes à table et nous bûmes à la renaissance de la liberté. (( Oui, m'6criai-je,
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« nos espérances doivent sortir de nos malheurs. (( Buvons aux Bourbons qui vont nous rapporter « la paix et la liberté! Quant à moi, j'ignore ce (( que le temps me réserve, mais, quel que soit mon « sort, je jure qu'il n'égalera jamais la joie qu'un (' pareil jour me donne. » Tout le monde applaudit. Voilà le sentiment des classes élevées. Pendant ce souper politique, le peuple des villages voisins allumait des feux de joie dans les magnifiques jardins du château.
Bevenu à Mâcon, j'y trouvai ma mère dans des larmes de joie et la société dans l'ivresse. On croyait aux Bourbons, comme on croit à ce que l'on désire. On les désirait comme le remède aux malheurs que cette funeste année avait accumulés sur la France. On rendait justice cependant à l'héroïsme personnel de l'empereur Napoléon durant cette dernière campagne. L'empire tombait, mais l'empereur avait grandi sur les ruines de son trône.
Peu de temps après, je partis pour Paris avec toute la jeunesse du pays, noblesse ou bourgeoisie,
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afin de nous enrôler, sans aucune vue ambitieuse, dans la maison militaire du roi. Servir et défendre le roi, comme le guide spontané de la France, était notre seule ambition. Ce qu'il y eut de remar- (|ual)le dans cet élan f^énéral des hommes, c'est qu'il nous enleva, comme un souffle de tempête, tous à la fois, depuis Grenoble, le Dauphiné, le Lyonnais, la Bresse et la Bourgogne jusqu'à Dijon. Ainsi, on vit arriver, en peu de jours et par le même enthousiasme, Yirieu, d'Argout, qui fut depuis ministre des finances, M. de Mareste, qui charme encore Paris par son esprit, aussi sain à quati'e-vingts ans qu'à trente ans, et une foule de jeunes gens distingués, jusque-là oisifs dans leur famille, tous brûlants du même feu sacré et allant grossir d'une même étincelle le foyer de royalisme qui se rallumait en France. Nous prîmes des pataches à volonté, espèces de chaises de poste populaires, traînées rapidement par un seul cheval, qu'on changeait le soir de ville en ville, et nous voyageâmes aux cris de : Vive le mi ! dans ce pèlerinage de la jeune France à l'avenir de réconciliation et de liberté que nous rêvions sous le gouver'uement nouveau de nos pères.
Mon père, qui avait été blessé au 10 août, qui partageait nos jeunes illusions comme nous partagions sa fidélité à de nobles souvenirs, vint à Paris quelques jours plus tard. Mais, ne voulant rien demander à la nouvelle cour épuisée de sollicitations et de promesses, il laissa passer le flot des émigrés et des ambitions transfuges, et ne vint que pour offrir son dévouement et pour refuser toute pension et tout grade dans l'armée nouvelle. Jamais homme ne laissa à son fds un plus riche héritage de vrai patriotisme et de noble désintéressement.
A son arrivée, il me présenta au prince de Poix, commandant de la compagnie de Noailles. Il voulut, pour seule récompense de ses services, se procurer le plaisir de faire immatriculer son fils dans la garde du roi. Je vois encore d'ici cette scène.
C'était dans l'hôtel du quai Malaquais, qu'occupa, peu d'années après, le ministre de la police générale, ducDecazes. Le prince de Poix, qui avait été l'ami de Louis XVL habitait alors cet hôtel et
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y avait étal)li le bureau de la compagnie qu'il formait.
Mon père, beau \ieillarcl de soixante ans, portait sur sa figure superbe et martiale la distinction de sa race, l'énergie calme et la dignité de son long commandement. Il y joignait la simplicité rustique du gentilhomme campagnard, qui a déposé depuis longtemps son épée, mais que le patriotisme rappelle sous les armes. Il n'avait sur son visage aucune tension inquiète ou ambitieuse, masquant un sentiment de joie de ce qui s'écroulait, ou d'adulation pour ce qui se relevait. Il n'avait jamais voulu émigrer. Il croyait que la patrie était un serment vivant qui liait tout bon Français au sol national. Les événements, qui agitaient sa vie, n'avaient aucun pouvoir sur son jugement. Il était impossible de contempler sur sa figure ce mélange inexpiimable de fermeté militaire, de franchise et de douceur, sans être attiré et convaincu. C'était la beauté de l'homme de bien. Le regai'der rendait honnête homme.
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YII
Je le suivais modestement dans les grandes salleî^ qui précédaient le quartier général. Je venais pour la première fois de revêtir mon uniforme simple, mais élégant, qui fixait tous les regards sur ma jeunesse. Mon long sabre à fourreau d'acier luisant m'embarrassait un peu ; je le soutenais passé sur mon bras gauche, comme un symbole dont j'étais fier, mais dont je n'avais pas encore l'habitude. Les regards, qui me suivaient, me faisaient involontairement rougir. Je baissais les yeux avec embarras, quand nous vîmes s'avancer vers nous un petit homme en robe de chambre de molleton blanc et en pantoufles traînantes , dont les bas retombaient sur les talons, et dont les cheveux mal peignés, et plus mal poudrés de blanc, se relevaient confusément autour de sa tête. Nous nous demandions qui était cet homme, si à l'aise dans ce groupe d'officiers en grande tenue militaire, quand il s'avança avec un visage sj)uriant et ])ienveillant vers nous. S'arrêtant tout à coup devant mon père que son costume de cour, sa croix de Saint-Louis
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et son v\)6o faisaient remarquer, il me prit par le Ijras, me regarda avec complaisance, se retourna vers mon père et lui dit : « Monsieur, vous êtes H apparemment le père de ce jeune homme, que (( vous venez prc'^senter à son général et à ses ca- « marades, pour faire partie dans ma compagnie « des bons serviteurs du roi. »
Mon père lui répondit, avec une modestie fière, que j'étais en effet son fds, et qu'il venait me recommander à ses bontés ; que je m'appelais Alphonse de Lamartine, que j'étais le fds unique non-seulement de lui, mais de toute ma famille, l'iche et dévouée aux Bourbons dans sa province, et qu'il avait du sang royaliste dans le cœur, depuis la fatale journée du 10 août 1792, où il était venu, avec les gentilshommes du Maçonnais, s'offrir à la défense de Louis XVI; qu'il reconnaissait bien le prince pour l'avoir vu dans cette circonstance.
Mais le prince, après avoir prêté l'oreille h mon père, ne Técoutait déjà plus. Continuant à me regarder, il me prit par la main, et, retournant avec moi sur ses pas dans les appartements d Oii il était sorti : '( Venez, dit-il, jeune homme, que je
« VOUS présente moi-même à mon état-major pour (( \ous faire recevoir. » Nous le suivîmes de bureau en bureau. (( Tenez, dit-il, aux officiers qui (( le composaient, voilà un nouveau garde que je (' vous amène ! Vous conviendrez que je les choisis <( bien et que j'ai la main heureuse. Vous ne m'en « présentez pas souvent comme celui-là ! » Puis, se mettant à détailler à haute voix les différentes perfections militaires qu'il me reconnaissait, il me passa, pour ainsi dire, en revue depuis la tête jusqu'aux pieds , en se récriant avec un enthousiasme presque offensant sur ma tenue et sur ma ligure. (( Quelle belle taille! disait-il, quelle belle ^< attitude sous l'uniforme ! Marchez, Monsieur. « Quelle belle démarche militaire ! Recevez-le à « l'instant ; vous lui apprendrez vite le métier. )> Mon père était ému et presque honteux des expressions dont le vieux général se servait. Ce n'était pas là l'accueil qu'il attendait d'un soldat. Aussi n'était-ce qu'un soldat de salon.
Cet accueil se prolongea de salle en salle, et je fus reçus dacclamation. Ce fut ma première campagne. Mes amis, quand je la leur racontai, en rirent comme moi, mais j'en conservai cependant
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une certaine vanilé et une vive reconnaissance pour la maison de Noailles.
Cet accueil se renouvela toutes les fois que mon père, dans ces premiers jours, me présenta à-sa famille et à ses anciens camarades.
M. Henrion de Pansey, cousin de ma mère par alliance avec sa sœur, était alors ministre provisoire de la justice. Nous passions nos soirées dans sa maison. Elle était tenue par une jeune veuve, ma cousine germaine, madame de Pré, qui devint plus tard la femme du général d'artillerie Pernetty, femme accomplie et qui vit encore. Mon uniforme n'y eut pas moins de succès que chez le prince de Poix. M. Henrion de Pansey était la force et l'honneur de la magistrature royaliste et lihérale d'alors. C'est là que je fus en contact avec l'opinion qui animait en ce moment le pays. Le général Cai-ra Saint-Cyr, notre parent et ami de mon pèi'e, maltraité par l'empereur, nous comhlait d'amitié, et n'était pas sans ressejitiment contre l'injustice de IJoiiaparte. La superbe tille du général Hoche,
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mariée au comte des Roys, notre cousine, nous ralliait par son esprit et par sa grâce aux gloires honnêtes de la république, réconciliées avec les Bourbons. Cette amitié a subsisté et subsiste encore. Rien n'a changé que les dates. Les dates changées ne font que confirmer les sentiments.
En sortant de chez le prince de Poix, mon père me conduisit chez un de ses anciens camarades de régiment, le marquis de Busseuil, major général des gardes du corps. Le marquis de Busseuil habitait depuis longtemps Paray-le-Monial, patrie de Marie Alacoque, dont le nom et la sainteté, ridiculisés par Voltaire, avaient été la dérision du dernier siècle. Le marquis de Busseuil n'était rien moins que propre h réhabiliter Marie Alacoque. C'était un gentilhomme de bonne maison, mais d'une vie peu édifiante, à qui le voisinage de la sainteté ne pouvait servir que de contraste. Sous Louis XY, il aurait mieux convenu au boudoir de madame du Barry. xMais le retour des Bourbons lui faisait adopter tout ce qui lui rendait ses grades. Il reçut mou
père en ami, et moi en protégé. Il était logé sous les combles du château, à peu près comme un \alet (le chambre de bonne famille, qui s'accommode de tout, pourvu qu'il serve ses maîtres. L'uniforme ennoblit toutes les livrées. Il proposa à mon père de rappeler au roi la pension à laquelle ses services officiels et son zèle volontaire au 10 août lui donnaient titre. Mon père refusa tout. Il avait servi ses devoirs et ses opinions, jamais ses intérêts. II ne voulait point déroger envers lui-même. <> Ceux qui « ont servi pour la solde ont besoin qu'on la leur « continue ; les autres ont servi pour Thonneur, « la solde les llétrirait. Je n'ai pas besoin de pen- « sion pour me réjouir du retour des princes. Il me « suffit de les voir. »
Ces leçons d'homme pur me servirent toute ma vie. Je savais mieux que personne que mon père n'était pas riche, mais il était gentilhomme et il inculquait à son fils les sentiments de son rang.
Soit hasai'd du service, soit que le prince de Poix eut parlé de moi à Louis XVIII et eût désiré
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montrer au roi un jeune échantillon de sa compagnie, deux jours après, je reçus l'ordre de me tenir en grand uniforme, prêt à un service particulier auprès de la personne du roi.
Ce prince n'avait pas vu encore les riches dépouilles artistiques que le Louvre, dépôt de la victoire, étalait aux regards de son peuple. Il savait au prix de quel sang, il ne se dissimulait pas au prix de quelles injustices et de quelles violences ces chefs-d'œuvre étaient devenus notre propriété; mais c'étaient des dépouilles opimes que la paix avait ratifiées et qui conservaient le nom de trophées. Les alliés, vainqueurs à leur tour, n'avaient pas eu le temps de les revendiquer; ils avaient craint d'entacher leur victoire et d'humilier la France. Le Saini-Jêrôme du Dominiquin fut seul réclamé par le roi de Sardaigne. 1814 avait passé en silence dans ces galeries. Louis XYIII tenait à flatter son peuple et à se populariser surtout, en paraissant se glorifier de nos conquêtes les moins légitimes. Adopter ce qu'il y avait de plus contestable dans ces triomphes lui paraissait de la bonne politique. Ce semblant d'orgueil en commun était un hommage qui devait plaire aux bonapartistes, en
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compensalion de l'Europe qu'il était obligé de restituer au congrès de Vienne. • .
Il voulut donc, dans une promenade officielle à travers son palais, visiter le Louvre et jouir avec pompe de ces chefs-d'œuvre, venus exprès pour être passés en revue par le roi de France, successeur de François P^ 11 y trouvait de plus un autre avantage qu'il était trop habile pour dédaigner : c'était de se réconcilier en public avec le parti libéral et artistique, que l'empire avait mis à la tête des musées. C'était une concession innocente à l'esprit du temps, une adoption de plus des gloires nationales, une garantie muette aux acquéreurs inquiets des biens d'émigrés. M. Denon et M. de Forbin, l'un courtisan classique, l'autre chambellan de Bonaparte, étaient les deux hommes célèbres présidant à cette partie de l'administration. Les complimenter, c'était en quelque sorte complimenter la France impériale. 11 ne voulait pas en manquer l'occasion. Cela n'engageait pas et cela satisfaisait l'opinion qu'on appelait alors libérale. Il commanda donc avec ostentation cette cérémonie.
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xM. Deiion, homme dégoût, de plaisir et d'esprit, avait affecté de s'allier, on ne sait comment, au parti impérial. 11 était très-vieux, très-laid, d'une laideur classique, mais très-spirituel. On avait oublié son origine, habilement confondue dans le cours de nos révolutions avec les événements, les choses et les hommes de ces temps mobiles. 11 avait laissé croire qu'il avait été nommé par Louis XV à quelque poste diplomatique, en Italie, ou ailleurs; cela semblait difficile à admettre, mais le talent rend tout vraisemblable; on n'examinait pas, on croyait. C'était une espèce de consécration d'ancien régime ratifiée par l'empire. Il avait caressé l'emipire avant son origine, il avait suivi en Egypte Bonaparte avec la commission dite des savants, dont l'Alexandre moderne avait eu l'esprit de s'entourer pour illustrer son expédition ; il en avait écrit l'histoire avec grâce et talent. Revenu en France, il avait suivi cette double fortune : il était devenu sénateur par la faveur de Napoléon, directeur du musée par son propre mérite. Homme de toutes les fortunes-
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par son habileté iiinocenle, courlisan par son caractère, liomme de plaisir par sa légèreté, qui ne croyait qu'à la grâce ; un Athénien du temps d'Alcibiade, l'Anacréon de la laideur en France, tel était M. Denon. J'ai eu quelques rapports avec lui par une beauté célèbre, qu'il enleva dans son âge avancé et que Chateaal)riand lui enleva à son tour. Elle vit encore. Je n ai jamais mieux compris combien il fallait d'espi'it pour se faire pardonner tant d'années et de laideur.
M. le comte de Forbin, père de la belle comtesse de Marcellus, était, au contraire, un des plus charmants hommes de France. La plume et le pinceau lui seyaient également; il écrivait des romans assez gracieux, des voyages où le talent imitait le génie de Chateaubriand, des vers où la galanterie jouait la passion. Son talent de peinture était aussi facile, mais supérieur; il faisait souvenir de Claude Lorrain. Quant à son extérieur, il avait reçu de la nature tout ce qu'elle avait refusé à M. Denon : uol)lesse, élégance, taille, physionomie, chevelure.
sourire, rien ne lui manquait que ce qui complète tout, la perfection et le naturel. On sentait quelque chose de voulu dans cette beauté et dans ces talents, mais il fallait avoir un regard très-fin pour ne pas être très-séduit.
On nous plaça, mon camarade et moi, aux deux côtés de la chaise roulante que poussaient deux valets de pied comme le trône ambulant du roi. J'étais à gauche , mon camarade à droite , le sabre n u à la main . La séance devait être trop longue pour que les jambes goutteuses du prince pussent la supporter sans fatigue. On se mit en marche, à travers les longues galeries qui unissent les Tuileries au Louvre. Une
foule de grands seigneurs et de courtisans suivaient en silence. Ils avaient tous le visage composé et ce sourire banal qu'on revêt à la cour comme un uniforme d'apparat. M. de Blacas, favori et ministre de la maison du roi, marchait le plus rapproché du prince, chargé de lui expliquer les merveilles du palais de l'empereur. Quanta moi, au commencement je ne voyais rien, tant j'étais ébloui de cette
pompe royale et de la figure majestueuse du roi luimême, dont l'ombre pour la première fois tombait sur moi h hauteur d'homme. Ce n'était point un héros, ce n'était point un soldat, c'était un roi; un roi qui avait présidé un bureau de l'assemblée des notables; un roi qui avait fait partie des états généraux; un roi qui avait tantôt approuvé, tantôt ciitiqué M. Necker ; un roi qui avait entendu Mirabeau sonner le glas de la monarchie ; un roi, tantôt ami, tantôt adversaire de la reine Marie-Antoinette ; un roi qui s'était évadé de son palais le jouroii son frère Louis XVI y avait été ramené pour mourir sous la hache de ses sujets, et qui y revenait pour régner après l'empei'eur. Je n'entendais rien, jusqu'au commencement de la galerie des tableaux, que le pas monotone et respectueux de ces hommes à deux destinées qui marchaient à côté ou derrière, comme les courtisans des deux siècles.
Mais tout à coup une voix étonnante, douce et ferme h la fois, comme une voix qui avait caressé plus qu'intimidé les hommes et qui voulait caresser
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plus que jamais leurs oreilles, me réveilla de mon respectueux anéantissement. Il me sembla entendre la voix mélodieuse du passé, façonnée par l'habitude supérieure de tant d'années écoulées dans tant de vicissitudes, sortir d'une poitrine longtemps muette et parler du haut d'un trône aux hommes silencieux.
(( Arrêtons-nous, Messieurs, et regardons, car je ((ne suis pas venu ici pour passer une revue rapide (( de soldats, mais pour admirer avec vous ce que ((VOUS avez eu le bonheur d'admirer avant moi. — (( Voyons, ajouta-t-il d'un accent plus bas et plus in- (( time, voyons, monsieur Denon, et vous, monsieur (( de Forbin, familiers de ce temple, montrez-moi et (( expliquez-moi c(îs merveilles. J'aime les arts et (( surtout ceux qui les professent à mon peuple. Arrê- ((tez-moi devant les tableaux les plus dignes de nos (( regards et n'excluez rien, car j'aime la gloire aussi, (( surtout quand elle porte un nom français. C'est la (( dynastie du talent, elle n'a pas d'usurpation. »
Un murmure d'admiration courut d'un bout à l'autre de ces groupes de courtisans. On fit signe à M. Denon et à M. de Forbin de s'approcher du fauteuil du roi. M. de Blacas leur céda la place.
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Je vis alors un petit vieillard dont le front, quoique rose, a\ait tant de rides mal effacées par l'art qu'on l'eût dit pétrifié par le climat des momies, s'avancer et se pencher, en balbutiant et en pressant son chapeau de sénateur sur sa poitrine, \ers le fauteuil immobile du roi. Le roi le regarda du haut en bas avec la supériorité et la dignité de l'éternelle jeunesse, lui montra de la main une ébauche remarquable, où son œil exercé reconnaissait la main d'un maître, et lui demanda ce que c'était. M. Denon, ne pouvant pas le satisfaire tout de suite, M. de Forbin s'approcha pour suppléer son maître.
La différence fut d'un courtisan do Gléopàtre à un courtisan d'Alexandre. Le roi parut s'en apercevoir et le retint longtemps, en écoutant avec :'ràce ses observations.
Pendant que M. de Forbin parlait et que le roi écoutait en donnant des signes d'approbation, j'observai en lil)erté le roi. Je ne savais si j'éprouvais plus de plaisir que d'admiration. Il faut, pour être
juste envers lui. oublier Déranger et la Minerve, les deux caricaturistes des- Bourbons de cette époque de dénigrement. Le dénigrement n'est pas de l'histoire. Voici exactement le portrait de Louis XVIII.
On l'appelait un vieillard, il ne l'était pas. Je voyais un buste vigoureux s'élever, dans une attitude virile, assis au milieu de ces groupes de ministres, de maréchaux, d'artistes, pour leur persuader l'admiration et non pour leur imposer lobéissance. Son costume, commandé par l'infirmité de ses jambes, n'avait rien qui le signalât que l'épaulette mihtaire, flottante sur les épaules d'un habit bleu. C'était un hommage à l'armée, un insigne royal qui n'avait de ridicule qu'aux yeux des fanatiques de la redingote grise ou du collet droit. Les hommes de bon sens n'y voyaient que la modestie d'un sage, qui ne voulait pas usurper la gloire et qui devait cependant montrer le signe du souverain d'une race militaire. Un gilet blanc, obliquement traversé par le ruban bleu de ciel, ordre chevaleresque de sa famille, marquait sa naissance et le confondait avec sa noblesse. Ses genoux malades étaient recouverts du manteau de son cheval absent.
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Signe de paix qui rassurait l'Europe et plaisait à sou peuple.
Quant à sa tète, j'en ai yu des milliers dans ma vie, mais je puis dire avec vérité que jamais aucune physionomie humaine ne répondit mieux à l'idée^ d'un sage présenté par la Providence pour le rôle difficile de souverain pacifique d'un peuple compromis par un héros et perdu par lui aux jeux incessants des batailles, d'un sage rappelé au trône pour régner par la raison. Il n'y avait nul orgueil et nulle insolence. 11 régnait parce que nul autre alors ne pouvait régner que lui ; il en demandait pardon au siècle, il honorait ceux qui avaient servi son rival ; mais il régnait, parce qu'il était légitimement le roi. Il était le fait du droit et le droit du fait. Personne n'avait rien à lui reprocher. Il avait entendu l'Europe et la France unanime lui crier : C'est toi ! il avait dit : Me voilà. Il était venu sans tirer l'épée \ie compatis J'oublie, je pardonne, avait été son seul cri de guerre.
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Les mots sublimes étaient écrits sans affectation dans sa bouche spirituelle, dans ses gestes et dans ses regards. Ses yeux, couleur d'un ciel humide et azuré après l'orage, étaient les plus beaux que j'eusse jamais vus. Ils avaient la fierté douce d'une vie née dans la pourpre et le calme tranquille d'une patience qui ne pressait rien, mais qui ne doutait de rien. C'était la royauté de la nature. On les eût dits de porcelaine teinte en lapis-lazuli. Toutes les souverainetés qui avaient précédé la sienne s'y révélaient comme dans un miroir. Leur regard ne fléchissait ni par timidité ni par colère : c'était l'œil d'un roi qui voit tout, qui comprend tout, qui juge tout, le regard de la sérénité royale.
Mais cette sérénité n'avait rien de l'impassibilité animale de certains beaux yeux : Junon aux yeux de bœuf^ dit Homère. Elle était pleine d'intentions et de sous-entendus, très-intelligente. La royauté, la révolution, le malheur, l'exil l'avaient traversée. C'était un regard qui pense, qui laisse deviner, qui surveille la bouche elle-même, pour qu'elle ne dise
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pas tout. Se taire et laisser comprendre son silence^ c'est l'éloquence des situations. difficiles; c'était, de plus, chez le roi, Ihabile éloquence de sa majestueuse coquetterie. C'est par ses yeux surtout qu'il parlait, en haut comme en bas ; car il ne négligeait personne, son regard désignait à chacun sa pensée, il apostrophait en regardant. Moi-même, placé tout près de sa figure pendant quatre heures, je ne pus me dissimuler qu'on lui avait parlé de moi, et que plusieurs de ses apostrophes muettes s'adressaient à ses gardes du corps dont la physionomie lui plaisait. Malgré mon profond respect, qui me défendait le moindre signe d'approbation ou d'improbation dans l'entretien royal, où je ne devais avoir que l'attitude mécanique d'un meuble animé, la nature remportait quelquefois sur l'étiquette, et un léger mouvement des yeux ou des lèvres manifestait l'intelligence, l'étonnement ou l'admiration de l'esprit, admiration d'autant plus agréable au roi qu'elle était plus involontaire. Son sourire y répondait par moments; il se sentait compris ; c'était la surprise flatteuse et mutuelle de l'obscurité qui s'étonne, et de la majesté qui jouit d'être devinée. Ses yeux passaient souvent sur mou visage en recueillant cet
hommage muet; il ne savait ni ce que j'étais ni ce que je pouvais être. Un jour, j'ai su par un de ses ministres qu'il s'en souvint quelques années après, en 1820, quand mon nom lui apparut comme poëte et qu'il m'envoya, après m'avoir lu, une édition rémunératoire des poètes de la Grèce et de Rome. II se crut alors un Auguste ayant découvert un Virgile. Il y avait bien près d'un Auguste, mais il n'y avait point de Virgile. Je fus flatté, mais point ébloui. Ce n'était pas la faute du roi, mais du temps.
La séance finit après de longues heures qui m'avaient semblé courtes. Chacun avait eu son mol et son coup d'œil. M. Denon, M. de Forbin étaient ivres de leur importance. Je repris avec modestie mon rang parmi mes camarades et j'allai me coucher, comme toutes les nuits de garde, sur les paillassons de la salle des maréchaux.
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Je ne vis la cour de près que ce jour-là ; et une autre fois encore, où je montai h cheval pour accompagner le roi au galop, derrière les roues de son carrosse, dans les environs d'Auteuil et de Saint- Cloud. Il aimait à courir très-vite pour se donner du mouvement et de l'air que son infirmité lui interdisait de prendre autrement. Tant pis pour ceux dont le cheval glissait au tournant des rues sur le pavé de Paris ; c'était le seul danger de ces courses. Ouelquefois, aux Tuileries, je voyais le duc d'Angouléme, prince trop réservé, le duc de Berry, prince trop confiant, le comte d'Artois, prince bon, mais trop pénétré de la toute-puissance de son droit, le ducd'Orléans, prince trop révérencieux au dedans du palais et trop populaire au dehors, accompagnant le l'oi à la chapelle ; tandis que la duchesse d'Angouléme traversait , les yeux rouges, les salles du château, sans songer h plaire, mais retenant ses larmes, pour ne point déplaire par sa douleur filiale h ceux (jui avaient vu mourir son père et sa mère. D'autres fois, je suivais, avec un groupe de gardes
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(lu corps, les paniers couverts et cachetés qui contenaient le déjeuner ou le dîner du roi pour que le poison ne pût pas être jeté dans les plats, et je les voyais placer sur la table oii s'asseyaient la famille royale et ses convives. Louis XVIII passait pour gourmand, il n'était que délicat. La conversation, qu'il me fut donné d'entendre, était familière, polie, spirituelle, quand le roi parlait. C'était un démenti public aux orgies dont on calomniait la cour aux oreilles du peuple. Figurez-vous une orgie à une table où s'asseyait l'orpheline du Temple, qu'un évêque bénissait, et qu'un roi de France infirme présidait, les portes ouvertes, devant son peuple î Pétrone était dans la rue ; la décence, la religion, le malheur étaient aux palais des rois. Voilà la vérité.
Après mon service, qui dura quelques semaines, mon père me quitta et ma garnison m'appela à Béarnais, quartier de la compagnie de Noailles.
Je n'y menai point la vie de garnison, de café, de paresse, de licence, que les jeunes gens relative-
ment riches menaient généralement en France. J'étais mélancolique depuis mon départ de Naples et la mort de Graziella. J'emportai quelques livres très-sérieux et même religieux, tels que les Vies de Bossuet, de Fénélon, récemment publiées, que je laissai dans mon logement de Beauvais et qui \ sont peut-être encore.
Je me fis une \ie d'étude solitaire et presque monastique chez une petite épicière du faubourg d'Amiens, qui louait sa chambre aux officiers de la garnison. Son mari était mort, son commerce éteint ou languissant. Cette veuve, déjà d'un certain âge, vivait avec sa servante, encore jeune, des produits bien bornés de la location de cette chambre. Je m'y installai et je leur proposai, pour éviter le tumulte et l'odieuse distraction des tables d'hôte, de me faire elles-mêmes mes repas et de me les apporter dans ma chambre, où je les prendrais seul. Grâce à cet arrangement peu onéreux, la pension de 1,200 fr. de mon père et mes appointements d'autant suffirent amplement à mon entretien.
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Je vécus trois mois ainsi, me levant à cinq heures (lu matin pour aller à l'exercice à pied et au manège. La passion des chevaux, l'habitude d'en avoir chez mon père à la campagne, m'avaient de très-bonne heure rendu le cheval familier. Je fus, dès la seconde leçon militaire, mis à la tête du peloton pour servir de guide et de modèle à l'escadron. Cette heure était pour moi la plus agréable de la journée. Mes camarades me remarquèrent, et nul cheval ne parvint à me désarçonner. J'entrai une ou deux fois au café de mon corps en sortant du manège. Une femme assez jolie en faisait les honneurs. Elle me fit des reproches de ce qu'elle ne me voyait pas habituellement dans ses salles. Je répondis pohment, mais j'évitai ces avances et je me tins sévèrement à l'abri des tentations, quelque agréables qu'elles fussent. Le souvenir de Graziella me gardait.
Je fis connaissance alors avec plusieurs gardes du corps de mon âge, que mon isolement et mon caractère intéressaient à moi. De ce nombre était M. de
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Vaugelas, jeune geiitilliomme du Dauphiné, dont les <^oiits étaient analogues aux miens. C'est un des hommes les plus accomplis que j'aie jamais connus. Toutes les solidités de l'esprit et tous les agréments du caractère étaient réunis en lui. 11 était royaliste comme nous l'étions tous. Il aimait comme moi la solitude. Après son devoir accompli, il fuyait la légèreté de la foule. Il me recherchait, je l'accueillais. Xotre intimité m'en amena plusieurs autres aussi estimables.
Nous ne tardâmes pas à former, dans la compagnie, une société distinguée qui plaisait à tous, mais qui n'excitait l'envie de personne. Ma chambre était souvent visitée par eux, nous nous entretenions de littérature, de philosophie, de poésie ; car plusieurs d'entre nous étaient poètes autant que militaires, et c'est à Beauvais que j'achevai parmi eux ces études qui devaient m'illustrer un jour. Mes hôtesses, maîtresse et servante, prenaient ainsi une certaine considération pour moi, et mes amis étaient notés parmi les jeunes gens supérieurs à leurs années. Mais cet agrément de ma vie intérieure ne m'empêchait pas de rechercher tous les jours le plaisir mélancolique de la solitude complète, qui
fut, presque depuis mon enfance jusqu'à aujourd'hui, le fond de mon existence. Rien ne vaut la conversation avec soi-même. La campagne en est ordinairement la scène. J'avais su la trouver. Je me la rappelle encore ; elle n'était pas belle, mais elle était solitaire ; il n'y avait point d'hommes, point d'arbres, point de fleurs, mais il y avait Dieu et son œuvre. C'était assez.
A l'extrémité de la rue du faubourg oii j'habitais et oii ne passait presque personne, il y a une colline nue et aride, dont la pente inculte et infréquentée, sans doute réservée pour des foires ou des marchés rares, sert d'embouchure à la route d'Amiens. Cette pente rappelle tout à fait les solitudes sablonneuses qui précèdent l'entrée des villes du désert dans certaines zones peu habitées de l'Orient. Des maisons pauvres semblent, comme des champignons méphitiques, y croître en silence entre le désert et la ville. On n'y voit que des bouffées de poussière traverser de temps en temps l'espace de la route abandonnée pour retomber
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comme un nuage sans pluie sur le sol. Excepté (juelques ânes patients, chargés de femmes de la ville, et quelques carcasses de diligences poudreuses, qui montaient au pas la rampe d'Amiens, je n'y rencontrais jamais personne. L'horreur du lieu, la nudité d'arbres en écartaient tout le monde. Il y a autour deBeauvais, dans des terrains marécageux verts et boisés, de longues allées de saules, promenades, aux jours de fête, des ouvriers corroyeurs, ou des filles endimanchées, qui vont avec leurs mères chercher un air plus pur que celui de leurs faubourgs infectés de peaux dont l'odeur se répand jusque sur les collines de cette partie de la ville. Une léproserie aurait été bien placée là. Il n'y manquait que des lépreux.
Eh bien ! c'est là que, tous les jours, sous les rayons sans ombre d'un soleil d'été, un livre sou^ mon bras, un crayon dans ma poche, j'allais, après mon frugal dîner, au milieu de la journée, chercher une solitude plus recueillie et plus immobile encore que celle de ma chambre. La servante enlevait les
plats, la maîtresse filait au rouet dans la salle, les mouches bourdonnaient contre les vitres. On n'entendait que les bruits monotones de la maison, mais enfin les bruits de la vie qui sommeille. C'était trop pour moi. Les bruits d'insectes ou de vers dans un cimetière de village, sur ces lits de terre oii les morts endormis ne s'éveillent plus, m'auraient mieux convenu encore. Je voulais le silence, cette contre-épreuve de l'isolement parfait, ce témoignage de la solitude; je ne le trouvais que sur ce coteau.
Quand on avait monté environ un quart d'heure dans la poudre de la route, on trouvait une haie d'épines, très-haute et très-fourrée, avec une entrée que fermait une poignée d'épines mortes retenues par un pieu de bois sec planté en terre. J'avais appris à le connaître, à le déplacer et à le replacer.
Derrière la haie, une vigne basse, rarement visitée par son propriétaire citadin, étendait ses pampres feuillus sur un morceau du sol. De dis-
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tance en distance, les sillons élevés formaient, en s'écartant pour laisser voir et cueillir en automne les raisins, une allée, ou plutôt un sentier creux, (le la largeur d'un vendangeur accroupi ou d'un enfant qui se penche. A mesure qu'on avançait dans ce sentier, les pampres et les feuilles qui s'épaississaient vous dérobaient davantage à l'œil du passant sur le chemin. Je n'y ai du reste jamais aperçu un seul cultivateur. Dans ce pays, où l'on n'élague pas la vigne et où l'herbe pousse en liberté entre les ceps, on laisse l'ivraie croître et décroître h son gré. La vigueur du cep suffit à défendre le fruit.
Quand j'eus découvert cette vigne, que j'aimai dès le premier jour, parce que ses ceps, ses feuilles, ses fleurs, ses sentiers chauds et ombragés, me rappelaient Milly, je la choisis pour mon cabinet en plein air ; et, chaque fois que j'avais lini de dîner, je m'y acheminais d'instinct, comme le lézard, au rayon accoutumé de son soleil, s'achemine h travers les pierres. J'écartais le paquet d'épines desséchées, je déplaçais le pieu de bois sec, je le replaçais en terre derrière moi, j'entrais dans le sentier, j'y faisais une centaine de pas en
silence, j'y retrouvais le creux formé par les deux sillons de terre et je m'asseyais, invisible à tous les yeux. Que me fallait-il de plus ? Que m'aurait offert de mieux un parc ou une forêt ? N'avais-je pas leur silence, leur douce chaleur, leur ombre tout près de ma tête, et mes souvenirs d'enfance plus chers que leur ombre? Je m'enveloppais de ce nuage de feuilles, j'en respirais l'odeur, et rien ne me manquait. Quelquefois l'ombre de Graziella dans les vignes d'Ischia m' apparaissait, et une larme tombait sur mon livre. 0 souvenir immobile des temps mobiles ! heures oii l'horloge de la vie s'arrête et fait croire que le temps ne coule plus ! Combien m'étaient doux ces moments chaque jour dérobés aux autres et à moi-même î II faut qu'ils m'aient pénétré bien profondément alors, puisque, à une telle distance de lieux et de temps, je me rappelle encore cette vigne banale et dépeuplée aussi clairement que le plus beau site de la nature ! Ces heures en efPet étaient employées par moi, tantôt à me souvenir et à regretter, avec larmes, les temps écoulés et la figure gravée dans mon cœur ; tantôt à lui parler de loin, à me rappeler sa charmante image; tantôt à lui adresser quelques stro-