‹ Mémoires inédits de Lamartine. 1790-1815Chapitre 13 sur 17 · ÏS MÉMOIRES Di: I AMAUTINK · texte numérisé non relu

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plies décousues d'un deuil inèlé de remords ; lantôt enfin à rêver à l'avenir, au seuil duquel je faisais mon premier pas î

Quand le soleil baissait, et que les Jiorloges de la belle cathédrale de Beauvais sonnaient quatre heures, l'heure de l'exercice du soir, j'essuyais mes yeux, je remettais mon livre et mon crayon dans ma poche et je me rendais au quartier pour apprendre la manœuvre du mousqueton et la charge en douze temps, car rien ne me faisait négliger mon devoir, que j'aimais dans la vague perspective de rendre ces connaissances utiles un jour à ce roi qui m'avait plu.

Ainsi s'écoulèrent rapidfmient les trois mois de ma garnison à Beauvais ; puis l'heure de mon congé arriva.

Je revins à Paris et je partis pour Maçon. J'a- \oue que j'y revins très-fiei' de; mon apprentissage et très-vaniteux de mon uniforme. Je brûlais de m'y montrer aux jeunes gens et aux jeunes femmes de mon pays dans l'élégance martiale (\\\\

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relevait mon extérieur. Mon espoir ne fut pas trompé. J'étais un autre homme. Tous les yeux me remarquèrent, quelques cœurs s'attachèrent à moi. Seulement un murmure sourd d'opposition commençante couvait déjà dans le pays et m'inspirait quelque amertume. Je trouvais les Français bien légers d'avoir passé, en si peu de mois, du dégoût de l'empire au fanatisme des Bourbons, de l'enthousiasme pour Louis XVIII à la caricature contre ces princes pacifiques. J'étais blessé de voir quelques vieux ou jeunes officiers en demi-solde passer dans les rues ou s'asseoir oisifs à la porte des cafés, beaucoup plus populaires que me§ camarades et moi. Néanmoins, je ne prévoyais aucun événement sérieux qui pût troubler à fond l'avenir dont on commençait à jouir, et je me livrais avec confiance aux plaisirs d'un hiver brillant, précédé de tant de sinistres catastrophes.

Un jeune homme et une jeune femme, M. et madame Germain, étalaient, à la préfecture, tout le luxe d'une grande fortune et tout le charme de leur âge. M. Germain était, quelque temps auparavant, chambellan de Napolédn, resplendissant de faveurs impériales. Madame Germain était fille de la com-

tesse d'Houcletot, que la passion de J.-J. Rousseau avait illustrée sans la ternir.

Jeune, grande, élancée, d'un visage romanesque et d'un caractère extrêmement aimable, elle plaisait beaucoup à ma mère, chez laquelle elle venait souvent avec la plus gracieuse familiarité. Elle avait tout ce qui pouvait plaire à son fils, si elle n'eût été unie au plus charmant des hommes. Les deux époux s'aimaient comme deux amants dignes l'un de l'autre. Je le vis non sans admiration, mais sans jalousie. Si j'eusse été un J.-J. Rousseau, je l'aurais adorée, mais je fus aussi réservé qu'elle était pure. Elle ne jeta dans mon esprit qu'une céleste image. Je crois qu'elle existe encore; je n'ai jamais cherché à la revoir. Son mari, qu'elle adorait et qui méritait son amour, mourut peu de temps après. Le deuil a enveloppé sa vie.

Tout à coup, au milieu de ces fêtes et sans que rien les eût assombries, on entendit circuler un gi'and bruit sourd : IJ Empereur .s'est évadé de fiie

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(Œlhe et marche, avec une poignée de soldats, à travers les moiUagnes, sur Grenoble.

Il y eut étonnement, mais nulle panique. Son abdication de Fontainebleau était trop récente. Le congrès des puissances à Vienne était encore assemblé, les armées de la coalition n'étaient pas licenciées, la France n'avait pas eu le temps de se dégoûter de la paix et des Bourbons. Bonaparte s'était trompé d'heure ; personne ne l'attendait, personne ne le désirait ; il venait hors de propos ; il ne s'agissait pas de lui; son armée même n'y pensait plus ou n'y pensait pas encore. Ce fut le sentiment général.. J'avoue même que pour moi, bien loin de croire à son succès, je me réjouis de sa témérité. « Il vient achever, me dis-je, ce que le traité de Paris n'a pas eu le bon sens d'achever : le détrônement de sa gloire. »

Nous restâmes quelques jours ainsi, supposant que le gouvernement prenait des mesures défensives et offensives, que Bonaparte déconcerté passait en Italie par une brèche des Alpes, qu'il allait re-

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joindre Murât réconcilié avec lui, et qu'on ne se battrait que dans la plaine de Turin ou de Milan. On ne gagne pas, le soir, le Marengo du matin d'un règne; il tomberait, et l'Europe aurait peu de peine et peu de gloire à triompher d'un homme. Mon premier sentiment avait été de repartir pour Paris, afin d'être prêt à me joindre h mes camarades ; puis l'idée me vint que le roi allait sans doute nous réunir à Lyon, pour combattre l'empereur dans les gorges du Dauphiné, s'il persévérait dans sa marche, et je résolus d'attendre ses ordres. Je restai, en conséqîlence, prêt à partir selon l'occurrence. Point d'ordre.

Nous apprîmes, au bout de six jours, que Labédoyère avait rejoint l'empereur à quelques lieues de Grenoble, puis quel'armée'se débandait sous l'ombre seule de son nom, puis que Grenoble lui ouvrait ses portes, qu'il y formait un corps d'invasion et qu'il marchait sur Lyon.

A Lyon, le comte d'Artois, le duc d'Orléans, le maréchal Macdonald avaient été abandonnés parles troupes et poursuivis séditieusement sur la i*oute de Paris. Le maréchal Ney, à Lons-le-Saunier, venait de s'abandonner lui-même. La roule de Paris était

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libre. Point d'ordre encore pour la maison du roi; il fallait enfin partir pour aller en chercher.

Je montai à cheval avec le chevalier de Pierreclos, et nous songeâmes à gagner la route du Bourbonnais par des chemins de traverse. A quelques lieues de Mâcon, nous rencontrâmes le colonel Dulual. un de nos amis, aide de camp du maréchal Suchet. 11 nous aborda. « Eh bien ! où est-il ? nous dit-il. — A Lyon, et il va marcher sur Paris. — Sur Paris, réplique-t-il avec une ivresse qu'il ne cherche pas à retenir. Eh bien ! Vive F empereur ! » Et, rassemblant les rênes de son cheval, il partit au grand galop sur la route de Mâcon. a Tu vois l'armée, dis-je à mon compagnon, elle part indécise, elle arrive enivrée comme Duluat. >- Nous fîmes de tristes réflexions, a On ne lutte pas contre la popularité et la gloire, lui dis-je. Cette armée n'avait pas le droit de s'insurger contre son pays, contre la liberté, contre les serments, contre le peuple d'où elle sort ; mais tu vois, ce qui se passe ici se passera partout. Nous, qui n'avons que l'honneur, suivons-le ! » Et nous continuâmes au galop vers Paris.

Ai-rivés à l'entrée des montagnes, où la diligence

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du Cliarolais conduit à Moulins et à Paris, je laissai mon cheval et je poursuivis ma route. Elle n'eut rien de remarquable, excepté un coup d'épée que je donnai dans le jardin (h l'hôtel à un jeune officier polonais qui avait été envoyé pour nous corrompre et à qui j'avais reproché de se mêler de ce qui ne le regardait pas, n'étant pas même Français. On le porta dans son lit, blessé à la poitrine, et nous repartîmes, débarrassés de lui, pour Nemours. Plusieurs officiers de la maison du roi s'étaient joints à nous, et nous voyagions alors de concert, en patache. Deux de ces officiers étaient de Màcon. Mon opinion et mon coup d'épée me valurent des compliments. J'arrivai h Paris.

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La ville était dans une triste mais muette consternation, comme une ville où il ii y a pas deux opinions.

J'allai loger dans un petit li(M(d que je connaissais et qui existe encore, l'hôtel du Hasard, rue du Hasard. Les dames qui le tenaient m'apprirent que la cour voulait se défendre victorieusement dans

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la plaine de Villejuif avec la maison du roi, les mousquetaires, les gendarmes, la garde et la population de Paris. Je crus, à ces paroles, avoir retrouvé la France. Les cris de Vive le roi! qui accompagnaient le lendemain Louis XYIII à la Chambre des députés étaient le serment de la nation ; je repris confiance, je me présentai à mon corps et je donnai mon adresse. Je revis mes amis et nous nous jurâmes de mourir à notre poste pour le roi. L'enthousiasme était général, Paris devait s'ensevelir sous ses ruines. Deux ou trois cent mille hommes engloutiraient l'émeute militaire du proscrit de l'île d'Elbe. La fidéhté de cour était descendue dans les places pubhques, tout s'enrôlait volontairement pour combattre. La jeunesse des écoles s'armait sous M. Odilon Barrot, les ouvriers s'armaient pour la paix, les femmes de tous rangs applaudissaient à cet héroïsme de la justice ; mais l'enthousiasme n'est pas de la discipline. Bonaparte avançait toujours.

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Le jour où l'on devait aller au-devant de lui à Villejuif, il n'y avait plus ni chefs, ni soldats. La cour préparait en silence son départ, nous n'y croyions pas. Nous passâmes la nuit couchés aux pieds de nos chevaux, dans nos quartiers ; nous attendions des ordres, ils ne venaient pas. A midi, on nous conduisit au Champ-de-Mars ; à six heures, on nous ramena sur la place de la Concorde. Nous y restâmes en bataille jusqu'à dix heures du soir. A la nuit, nous nous mîmi^s en mouvement et nous filâmes par la rue de Richelieu sur le boulevard.

Rien ne peindra le tableau nocturne de la i-ue de Richelieu voyant, au milieu des ténèbres, s'éloigner les derniers défenseurs de ses princes. Les habitants pleuraient sur leurs portes, les femmes et les enfants nous apportaient des vivres et des verres de vin; les larmes coulaient, les malédictions retentissaient de maison en maison, la consternation étouffait les poitrines, nous ne savions pas nous-mêmes où nous allions. Nous nous arrêtâmes à Saint-Denis, sur une grande place remplie de

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troupes, devant une caserne; on nous remit en marche à cinq heures du matin. La voiture du roi avait passé en silence au miUeu de la nuit, prenant la route de Lille. Nous comprîmes qu'on avait cédé sans combattre à l'empereur. Le maréchal Marmont, suivi d'une vingtaine de généraux, se mêla à cheval dans nos rangs ; le comte d'Artois, le duc d'Angoulême et le duc de Berry marchaient tristement à distance sous une pluie fine. On ne parlait pas. L'orgueil de la France était humilié. Cette grande désertion en masse ne pouvait rendre ce qu'elle sentait que par le silence. J'étais bien jeune, mais je puis dire que le poids de vingt révolutions pesa en ce moment sur ma poitrine.

«Qu'est-ce donc, me disais-je, que les droits d'un peuple? Quoi! voilà un roi, vingt ans exilé, puis librement rappelé au trône pour sauver son pays, qui s'asseoit sans rancune sur ce trône abandonné ; son peuple , malgré quelques faiblesses que l'âge et l'ignorance excusent, s'attaclie à lui par les trois sentiments les plus forts et les plus libres du cœur humain : la justice, la reconnaissance et l'espérance. Un soldat héroïque, qui

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a pordii par sa faute le tmne qu'il avait justement ou injustement possédé, s'ennuie de son oisiveté dans son île ; il profite d'une poignée de l)raves soldats qu'on lui a laissés par honneur, il les arme et les conduit, du droit de sa popularité et de son ambition, à l'assaut du pouvoir en France ; la conscience s'indigne, il marche; l'Europe proteste, il marche ; la paix, le commerce, l'industrie, la propriété se soulèvent, il marche toujours. Le prince attaqué se fie à l'armée, l'armée l'abandonne en pleurant et déserte en masse, le peuple est saisi de la terreur de la force et du vertige de la défection. Peu importe la bonne foi ! L homme est tout î La France s'immole sur lautel du soldat ! Qu'on lui parle maintenant de liberté et de vertu ! La liberté, c'est le sabre; la vertu, c'est de s'asservir soi-même. »

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Voilà les tristes réflexions que je faisais dès lors, en suivant ma colonne dans la boues de la Flandre, sous les giboulées du mois de mars, tandis que le maréchal Marmont, qui nous commandait avec

dédain et négligence, passait en nous jetant un regard d'indifférence, et que le duc de Berry, enveloppé de son manteau de taffetas ciré, longeait la colonne et nous adressait au moins un mot sensible et reconnaissant. xMais le peuple raisonnable de ces provinces pleurait sur la porte de ses chaumières.

A quelques lieues sur le chemin de Lille on nous arrêta tout à coup par un contre-ordre inattendu. Nous revînmes sur nos pas pour reprendre un embranchement qui allait vers Béthune. C'était le roi qui envoyait de Lille où il était arrivé ce contre-ordre à son armée. 11 avait trouvé à Lille le duc d'Orléans et le maréchal Mortier, commandant dix ou douze mille hommes de l'armée de l'empereur, indécis encore entre la fidélité et la défection. Ils s'opposaient à ce qu'on nous ouvrît les portes de Lille. Le maréchal désolé ne répondait pas de l'esprit de son armée, si la maison militaire du roi entrait à sa suite dans cette citadelle de la France. Le duc d'Orléans, qui ne voulait pas se compromettre contre les troupes de Bonaparte, négociait déjà son départ pour Londres. Le roi se décidait à quitter Lille et à se réfugier en

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Belgique. Ce fut le secret de ce contre-ordre que nous ne comprenions pas.

Je tombai malade dans une chaumière de la route. Ce n'était qu'une fièvre de lassitude d'un jour. Les soins des bons habitants de cette chaumière furent aussi touchants que pour un fils, la jeune fille de la maison et sa mère veillaient auprès de mon lit. Le lendemain , je fus guéri, et mon cheval reposé réjoignit promptement la colonne. Nous entrâmes le soir dans Béthune. On voyait sur la droite des colonnes de cavaliers commandés par Excelmans, général intrépide et diplomate à la fois, nous suivre à quelque distance à travers le bois; il avait ordre de nous observer sans nous combattre. L'empereur ne voulait pas tirer le premier coup de feu contre le roi de France. Il fallait pouvoir dire à fEurope : « Je n'ai permis aucune violence, la France me rappelle, je suis venu. Où est mon crime? »

Notre entrée h Héthune, dont on ferma les portes sur nous, se tit au milieu d(^. quelque confusion.

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Les régiments de cavalerie d'Excelmans avaient tourné la ville et nous attendaient à la porte opposée. Un coup de feu partit par hasard. On crut à une alerte, ce n'était qu'une maladresse. Le cheval sur lequel le comte d'Artois était monté fit un soubresaut qui faillit désarçonner le prince, excellent cavalier. Je vis le frère de Louis XVIII, soulevé par le mouvement de son cheval fougueux, s'abattre en bondissant et les plumes blanches de son chapeau s'agiter, comme s'il eût été frappé par le coup de fusil. Il n'en était rien. Le cheval prit le galop, et le prince le poussa hors de la porte de la ville, avec le duc de Berry et le maréchal Marmont. Un régiment de grenadiers de la garde les suivait; deux régiments de l'armée impériale, lanciers et carabiniers, étaient en bataille à deux cents pas de là, dans une attitude menaçante, mais indécise.

Le duc de Berry s'avança presque seul et leur parla. « Tirez si vous l'osez sur le frère et le neveu de votre roi, ou retirez- vous et obéissez au moins à la décence et au malheur. » Ils firent sans murmurer ce que le prince leur commandait et se replièrent en nous livrant la route d'Armentières, par laquelle on entrait en Belgique.

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Le comte d'Arlois, le duc de Berry, le maréchal Marmont rentrèrent dans Béthune. Nous pouvions à peine suftlre à l'empressement des habitants qui nous offiaient leurs demeures et leurs écuries. J'entrai chez un maréchal-ferrant qui avait un vaste local plein de jeunes ouvriers, près de la grande place de la ville. Ils prodiguèrent à tous ce qui était nécessaire, aux chevaux et aux hommes. Nous bûmes à la santé du roi avec nos hôtes. Leur cœur était avec nous.

Après nous être rafraîchis, nous sortîmes pour rencontrer nos camarades sur la place de Béthune. On s'y pressait en foule. Les princes nous firent distribuer la solde de quelques jours et leur dernier remercîment. « Nous allons hors des frontières de la France, nous dirent-ils, nous ne vous engagerons point à nous suivre plus loin ; nous savons trop combien l'émigration est une mesure pleine d'incertitude et de malheur pour ceux qui l'adoptent, nous n'avons rien à vous offrir que ce qui nous y

attend nous-mêmes. Où le sol de la patrie vous manque, arrêtez-vous!»

A la lecture de ces paroles, les dialogues s'établirent en différents sens parmi nous. Mon opinion était faite. Ce fut la première fois que je parlai en public. Mon adversaire était un neveu de M. Royer- Collard, jeune homme qui raisonnait chaleureusement ses sentiments. Il parla bien, et les cœurs étaient de son côté. Je combattis fortement le parti qu'il nous proposait. L'immense majorité m'applaudit. « Émigrer, dis-je, 'c'est se déclarer vaincu sur le terrain où il faut combattre. Nous sommes plus utiles à notre cause comme amis à l'intérieur que nous ne le serions au dehors comme soldats. C'est par l'opinion que nous avons à combattre. » Cinq ou six jeunes gens se détachèrent pour suivre le roi en Belgique, les autres restèrent. Quelques moments après, on nous déclara que nous étions tous licenciés et que nous allions, en vertu d'une convention conclue entre les généraux des deux partis, quitter nos uniformes et nos armes et nous rendre dans nos familles après quelques jours de repos à Béthune. En attendant le licenciement effectif, nous en gardâmes les portes.

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Je me rendis de moi-même à la porte de France et, avec une vingtaine de mes camarades, les plus zélés, nous nous consacrâmes à garder ce poste et à empêcher toute force ennemie d'entrer dans la ville avant le jour convenu.

Après deux ou trois nuits ainsi passées, nous entendîmes au milieu des ténèbres frapper quelques coups à la porte. « Y a-t-il ici, dit une voix, un officier nommé Lamartine? — Oui, lui répondit un des nôtres. — Eh bien î dites-lui qu un officier de hussards, nommé Descrivieux, désire lui parler. )> On vint m'avertir. On introduisit le capitaine Descrivieux ; nous nous embrassâmes. « Je viens te chercher, » me dit-il. Descrivieux était un aimable jeune homme, de Bourg en Bresse, mon parent et mon ami, que j'avais laissé à Màcon peu de jours avant le 20 mars, et que la défection de son régiment avait forcé à suivre, malgré ses opinions, la cause de l'empereur. Il faisait partie de la cavalerie que conduisait Excelmans. « Suismoi, me dit-il, ton devoir est accompli ; je te donnerai des habits bourgeois et un cheval pour revenir à Pans, et de l'argent, si tu n'en as pas, pour faire ta route. N'attends pas que le licenciement couvre les

<"liemiiis (F une foule de tes camarades suspects h notre armée et qui pourraient rendre ton retour difficile et dangereux. Ta mère m'a chargé de toi. Viens à l'instant. )>

Je n'hésitai pas, je sortis avec le capitaine dans le faubourg de Béthune. Il m'acheta un bon cheval <les écuries du prince de Condé dont les bosses de la bride portaient encore le chiffre du prince. Je pris des habits d'un commis-voyageur marchand de chevaux, pour déguiser mon état de garde du corps, et, après avoir embi-assé le brave capitaine Descrivieux, je me mis en route, un bâton de maquignon suspendu à mon poignet et une paire de pistolets cachés dans mon portemanteau. «Dieu te protège î me dit mon ami, et souviens-toi de moi auprès de madame de Lamartine. Nous nous retrouverons dans la vie ! »

Je l'ai retrouvé vingt fois et enfin colonel de hussards, aimé de son régiment et méritant de l'être. AVaterloo l'avait épargné, il était des douze régiments que Grouchy, injustement accusé, avait ramenés à Liège. Il a vécu heureux et n'est mort qu'il y a deux ans, toujours bon, toujours gai, toujours ami ! Quand tout le monde l'aurait oublié, je

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le pleurerais et je me souviendrais de son excellent cheval de chasse du prince de Coudé.

Rien ne m'arriva sur ma route. Ma physionomie presque enfantine s'accordait bien peu avec ma profession apparente, mais le trouble qui existait sur le derrière des deux armées me protégeait , et le bon peuple du Nord ne cherchait pas à trahir un ami du roi.

Je me sentis repris de la fîè\'re en arrivant à Abbeville. Je me souvins du grand Hôtel de l'Europe, où j'avais logé; j'y descendis de mon chcYal, je le recommandai au palefrenier et je demandai un lit. La maîtresse de l'hôtel et deux ou trois filles charmantes, voyant que j'étais fatigué et malade, me conduisirent dans un trés-bel appartement; elles ne prirent pas au sérieux mon travestissement en marchand de chevaux et me traitèrent en enfant de bonne maison et en frère. Le médecin ne me conseillai t que le repos. Les soins les plus assidus me furent prodigués pendant plusieurs jours avec une tendresse dont j'étais honteux. La politique réchauffait la bonté naturelle. Une mère et des sœurs

n'auraient pas fait mieux. Elles s'opposaient toujours à mon départ. Enfin il fallut y consentir. Je leur dis mon nom ; elles ne m'avouèrent qu'elles m'avaient reconnu qu'au moment où cet aveu n'était qu'une tendresse de plus ; elles repoussèrent mon argent comme une offense. ((Permettez-nous, Mon- (( sieur, de croire que nous avons été vos hôtesses (( et non vos servantes; nous n'accepterons de vous (( que votre souvenir; partout où l'on aime le roi, (( vous aurez des amis. »

Je leur promis une mémoire aussi longue que ma vie. J'ai tenu parole. Qu'Abbeville soit bénie des bons cœurs à jamais î La reconnaissance est comme l'amitié, elle n'a point d'âge.

Arrivé enfin à quelques lieues de Paris, je pensai au moyen d'y faire entrer sans difficulté mon cheval suspect et d'y entrer moi-même sans visite. J'écrivis à un brave homme nommé Michonnet, loueur de voitures et de chevaux, rue Saint-Marc, ancien Vendéen, dont j'ai vu le corps tailladé de coups de sabre au temps où l'on se battait pour l'opinion.

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J'avais connu Miclionnet dans mes premiers séjoursà Paris, ainsi que sa femme, aussi bonne que lui. Il me louait des cabriolets et des chevaux et me prètait au besoin de l'argent pour quelques jours. Je lui écrivis mon embarras et lui annonçai que j'arriverais à Saint-Denis avec un beau cheval. Je le priais de venir m'y chercher lui-même avec un de ses cabriolets et un palefrenier pour monter mon cheval et le conduire chez lui. Je les trouvai à la nuit tombante sur la place de Saint-Denis ; je donnai mon cheval à son domestique, je montai dans son cabriolet et nous entrâmes sans obstacle à Paris. Il me conduisit à mon hôtel de la rue du Hasard. J'appris de mes hôtesses l'état de Paris. Je désirais y passer quelques jours inconnu. Tout ce qui avait appartenu à la maison militaire de Louis XYIll avait défense de s'y arrêter; mais je comptais sur Miclionnet pour en sortir comme j'y étais entré. Après y avoir séjourné une semaine et avoir été témoin, au théâtre politique de Montansier, de quelques scènes scandaleuses, dans lesquelles la lie de la littérature livrait les Bourbons à la raillerie des vainqueurs de l'île d'Elbe, je partis, comme j'étais venu, par les soins de Michonnet, et monté sur

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le même cheval qui m'avait amené à Paris. J'avais un oncle, ecclésiastique retiré du ministère, ami le plus tendre démon père et demeurant dans un château très-beau et très-isolé au milieu des bois, à quelques lieues de Dijon. Je lui écrivis que j'allais arriver chez lui et que je comptais y trou ver mon père. Je me mis en route par les chemins les moins fréquentés de la Bourgogne. Je trouvai sur la route le peuple bien moins royaliste que dans le Nord. Les cris de Vive l'empereur m'accueillaient, poussés avec un accent de provocation et d'insulte par des bandes même de paysans travaillant leur champ, ou fauchant leur pré au bord de la roule. Ces mêmes hommes criaient quelquefois: Vice îa mort! le faisais, en continuant mon chemin, de tristes réflexions. A Châtillon-sur-Seine, un peu avant la montée qui conduit à la ville, je me sentis l'envie de repousserces insulteurs gratuits quime poursuivaient de leurs cris. Je portais une canne à épée, pendue à mon poignet par une ganse de cuir ; je tirai l'épée et je galopai un instant contre eux en les menaçant de mon arme nue. Ils s'enfuirent dans les vignes. Je remis mon épée dans son fourreau et je continuai à marcher au pas. Cependant le mouvement d'im-

patience que j'avais fait avait apparemmont brisé la canne ; 1 épée seule, à laquelle tenait la ganse de cuir, pendait de ma main. Je m'en aperçus heureusement, en tournant un petit pont, avant de monter h la ville. Je me hâtai de me débarrasser de l'épée en la jetant dans l'eau en bas du pont. Je continuai ma route, ne croyant pas avoir été aperçu, et j'entrai pour dîner dans une petite auberge, au cœur de la ville. Je mis mon cheval au râtelier et je me fis servir à dîner.

A peine étais-je à table, qu'un capitaine de gendarmerie entra dans la salle et me demanda ce que c'était que cette arme que j'avais jetée dans le ruisseau de la prairie. Je vis que j'étais découvert et je ne désavouai pas la vérité : mon sabre s'étant détaché du fourreau par le manche, j'avais craint qu'il ne me compromît et je l'avais jeté pour le cacher au public. Le capitaine devina tout de suite h qui il avait affaire. 11 comprit bien que je n'étais pas un brigand. 11 me demanda mon pays et mon nom. (( Mais je connais votre père, me dit-il ; c'était même un de mes amis. Vous êtes de la maison du roi et vous rejoignez vos foyers, il n'y a point de mal. Je vais m'éloigner un moment pour vous don-

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ner le temps de me devancer. Ordonnez au palefrenier d'emmener votre cheval à une demi-lieue d'ici sur le chemin de Vitteaux, vous partirez ensuite à pied pour le rejoindre, et tout sera dit.» J'achevai mon dîner, je partis et je continuai sans être poursuivi dans mon chemin, en me félicitant delà bonté du capitaine, qui m'évitait les embarras d'un interrogatoire et quelques heures de prison.

Le lendemain, je partis de Sombernon. Je connaissais le pays. Je pris, au Pont-de-Pany, une gorge étroite dans les bois et j'arrivai, à la nuit close, au château solitaire de mon oncle, oii je soupai avec mon père et lui. J'y restai plusieurs jours à faire reposer mon cheval. Je vis que mon royalisme était plus zélé que le leur. Mon père était plus liabitué que moi aux péripéties des gouvernements, et mon oncle n'était pas très-affligé au fond du 24 mars, qui le débarrassait d'un clergé dont les prétentions lui donnaient quelque ombrage. A Màcon, je vis qu'il fallait servir l'empereur. Je m'étais juré de ne servir que les Bourbons ou la liberté. Je pris le parti de m'éloigner de la France et de passer promptement en Suisse. Ma mère ne me contraria pas.

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