‹ Mémoires inédits de Lamartine. 1790-1815Chapitre 8 sur 17 · MKMOIHKS DK LAMAliïl.M · texte numérisé non relu

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Nous lie pouvions nous lasser de re^rarder c^s phénomènes sauvages, menaçants et caressants tour à tour. Peu à peu le défilé s'élargit, le ruisseau grossit, les maisons, aussi pittoresques mais plus nombreuses, se ra])prochent sur les deux rives et forment le fauboui-g d'une petite ville appelée Saint- Rambert. Il n"\ a point de rue: la rue. c'est l'Albarine, couverte dune multitude de ponts. Une petite auberge, dont les lilets tapissent le mur, puise les écrevisses et les truites sous ses fenêtres et sous son escalier. On soupe et on couche là, au bruit et à la fraîcheur du petit fleuve. Quelques usines y joignent le bruit du marteau, quelques moulins le tic-tac des roues. C'est un des lieux les plus pittoresques du monde. Après l'avoir traversé, on voit le lendemain le délilé s'élargii' tout à coup. On mesure, par l'élargissement du ciel sur vos têtes, l'élargissement de la vallée. De beaux arbi'es liunn'dos de la l'osée de l'Albai'ine qui les baigne, apparaissent en longs rideaux au pied des caps de montagnes, et l'on entre en pleine vue dans la vallée du Hiig(iy. Une route plane, naturellement sablée, s'ouvi'c entre des monticules h pente douce et mène jiis(|u au chAtcau gothique de ChAlillon. qui n'est

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plus qu'une ruine jaune et silencieuse, f^es oiseaux de proie regai'dent le voyageur du haut des créneaux. Puis on chemine à travers des marais que les laîches. paille naturelle, rendent précieux aux agriculteurs du pays. On aperçoit enfin, à droite, au fond de la plaine, un rideau de noires forêts dans les montagnes. On monte une colline rapide, dont le château de M. d'Ange ville, ancien officier supérieur au service d'Espagne, occupe le sommet. C'est le père de M. d'Angeville, député distingué du Bugey depuis 1830. et de mademoiselle d'Angeville, qui osa, la premièi'e entre les femmes, tenter et accomplir l'ascension du mont Blanc et donner son nom à l'héroïsme de son sexe. De là la vue est superhe. La ville de Belley élève à vos pieds ses clochers majestueux. A une ou deux lieues de distance, le château fort de Pierre-Châtel grisaille sur un cap du Rhône. Le Rhône lui-même bleuit dans la plaine et écume dans les grèves du Dauphiné.

Xous rencontrâmes M. d'Angeville le père sortant à cheval des murs de son château et caracolant vers la ville. Il nous salua et nous adressa la parole, reconnaissant à ma figure d'enfant, au visage charmant de ma jeune mère et au bagage

,so Mt.MOïKKs i)i: kamahtim:.

(jm cliargeail la Noiture. que c'était iiiir pieuse mère de famille eunduisaiil sou lils au eoilége. alors fameux . de Belley. Ayaut su sou nom. ma mère lui remit uue lettre qu'elle avait de M. de Cordon pour lui. Il la lut. et. lui ayant conseillé \ hôtel Chevalier connue le meilleur de la >ille, il mit son joli cheval andalou au «^lalop et partit pour nous annoncer.

Nous descendîmes lentement la colline et nous ne tardâmes pas à entrer dans le faubourg de Belle\ . Le premiei' grand édifice à droite était le collège des Jésuites ou Pères de la foi. Une grande cour, pleine de bruits joyeux, le séparait de la grande route. « Voici tes futurs amis, me dit ma mère, demain je te présenterai à eux. » A l'angle de cette cour s'élevait la façade architecturale d'une belle église. La porte s'ouvrait sur la rue qui montait de la ville. On voyait que c'était une église à deux destinations, divisée par une cloison en planches, le haut pour les élèves, le bas pour la \ill('. Ma mèi'e fit ari'êter sa ^oiture et y entra avec moi. Lllc nir lit mettre à genoux à coté d'elle et pria avec componction. Quelques larmes mouillèicul srs braiix ncux pendant sa ])rière que je n'en-

tendis pas, mais on voyait qu'elle remerciait Dieu de l'avoir conduite à cet asile de salut pour son fils. Elle me fit aussi balbutier quelques prières dont je ne compris pas le sens; puis nous remontâmes en voiture et nous allâmes descendre, sur la place de la ville, à l'auberge choisie où M. d'Angeville nous avait annoncés et nous installa dans un bel appartement. Madame de Chandor. sa cousine, vint, après le dîner, rendre visite à ma mère et l'inviter, ainsi que moi, de la part de sa mère, à dîne: pour le lendemain.

Le père Génisseau, informé de notre arrivée, vint le soir rendre une première visite à ma mère. Il îiii très-aimable et très-gai. Il était père temporel de rétablissement des Pères de la foi. Ses fonctions consistaient à nouer et à entretenir tous les rapports extérieurs du collège avec les parents des élèves. Il était aussi le père économe de la maison; il achetait le pain, le vin, la viande, les légumes, choisissait et renvoyait les domestiques et les ouvriers. Pour une maison dont le personnel montait au moins à trois ou quatre cents personnes, le travail était immense. 11 était toujours en route, sur un cheval qui le portait dans tous les pays; vêtu

moitié en religieux, moitié en mondain, une redingote noire, des bottes molles, une cravache, un chapeau rond. Son caractère et sa ligure répondaient à ses fonctions; poli, jovial, serviable, prévenant, rieur même, il était un intermédiaire agréable entre le monde et le couvent. Semblable à ces curés à deux faces, également bien dans la société et dans l'Église, il donnait le désir d'être sous ses lois. 11 paraissait comprendre et aimer les enfants. Ma mère fut touchée de son accueil. Il fut convenu que je serais admis le lendemain chez le supérieur du collège, qui était le père Debrosse.

Ma mère m'y conduisit, en effet, le lendemain. Le père Debrosse était un Ijel homme, de bonne compagnie, mais de peu d'esprit, qui gouvernait par le bon sens sa maison. Il était très-vertueux, très-pi(Mix. mais ti'ès-modeste. Il reçut ma mère avec beaucoup d'égards (4 s'informa de moi avec assez (1 indifféicucc. On voyait qu il ne s'inquiétait pas bcaucouj) de mes antécédcMits et même qu'il s'en iap|)ortait au iiiilirii dans lequel j'allais être

immergé, à la règle, aux excellents professeurs qu'il me donnerait, pour me ramener au bien, si j'en avais été éloigné. La conversation fut longue, mais point sévère. Il nous confia ensuite au pèreGénisseau pour nous faire visitei' en détail la maison et les jardins. Tout était dans un ordre parfait. On entendait sortir des portes le murmure sourd que surmontait la voix du professeur et qui annonçait l'emploi studieux du temps. Les dortoirs étaient bien aérés, les salles à manger propres et sans luxe, les cours sablées, les jardins réservés aux Pères ombragés et bien tenus. Un manège, une salle d'armes complétaient les moyens d'instruction. Rien ne paraissait coûter trop cher; le gain n'était évidemment pas l'objet de l'établissement, c'était l'homme lui-même : on ne s'informait pas de ce qu'il rendait, mais de ce qu'il devenait. C'était un collège des âmes. Ce caractère frappait à première vue; il prédisposait à l'estime, il était écrit sur le visage calme et réglé des professeurs et des frères servants qu'on rencontrait dans toute la maison. Cette maison n'avait rien de commun avec la maison commerciale de Lyon ou de Paris. J'en sortis, après cette première visite, fier de mon éducation future.

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Je revins à l'hôtel Chevalier avec ma mère, et nous allâmes dîner avec M. dAngeville chez madame de Chandor. Je ne sais pas comment, mais un mot dont je ne connaissais pas le sens me frappa dans la conversation de ces dames et me fit comprendre que i avais été précédé d'une certaine renommée à laquelle je navais pas encore pensé. <( Oh! dit madame de Chandor à ma mère pendant le dîner, les pères sont enchantés du cadeau que vous leur faites en leur contiant l'éducation de votre tils, car on dit que cesi \m ?7iatador. » Ce mot espagnol, (jui signifie l'ahatteur du monsti'edans les comhats dr taureaux, me fit relever la tète. On me regarde donc comme quelque chose, me dis-je à moi-même ([uand on m'eut expUqué le sens de ce mot après le dîner.

Ma mère demeura quelques jours à l'hôtel pour m accoutumer à la distance qui allait nous séparer et poui' me recommander aux jjersonnes de l)onne compagnie de la ville. Je visitai avec elle le cliàtean f(jii de Pierre-Chàtel, prison d'État, qui nie lit nue impression sinistre, et les beaux sites des environs. lemarqnables par le caractère mixte d'àpielé et (le |)ittores(|ue qui marque ces paysages

presque castiliaiis : vallées, collines, rochers, précipices, pentes douces, bruyères, cascades écumantes, fontaines, ruisseaux, fleuves imposants comme le Rhône , châteaux gothiques , montagnes alpestres telles que le mont Colombier, horizon sauvage ou majestueux se perdant dans les neiges éternelles de la Savoie, tout cela imprimait au ciel et à la terre une physionomie qui ouvrait l'âme du spectateur et qui préparait au renouvellement de l'intelligence. Aussi, en peu de jours, on se sentait un autre homme.

Voilà Belley et ses alentours. Quant au collège lui-même, il consistait d'abord dans cette immense cour, théâtre ordinaire de nos jeux et de nos promenades de tous les jours, sur laquelle ouvraient les nombi'euses classes et salles d'études de notre établissement. En traversant par un large vestibule ce gros bâtiment, on arrivait à un magnifique perron, dominant de beaux jardins. Les jardins longeaient d'abord les bâtiments, les fenêtres de l'édifice ouvraient toutes sur ces allées d'arbres fruitiers et sur ces carrés de légumes et de fleurs. Le silence et les odeurs suaves montaient dans les chambres des ecclésiastiques. Au-dessus, c'était un vaste dor-

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tdir. on (l(Mix rangs de rideaux séparaient nos lits. Le mien était à langle du dortoir; une fenêtre me séparait, de l'autre côté, des lits de mes camarades. En écartant un coin du rideau, je plongeais librement mes regards dans les jardins, puis sur la vallée ou prairie qui leur faisait suite. Le hasard de cette place me parut un don de Dieu. Je l'en remerciai comme d'une faveur : il m'était si doux de contempler en silence, la nuit, la lune mélancoli- ({ue (lottant sur la cime des hauts peupliers ; le jour, les premières lueurs du matin. Je me croyais à Milly.

Après le jardin potager, on apercevait l'entrée d'un long bocage de charmille, réservé pour la promenade solitaire des pères et des professeurs. On en voyait toujours un on deux, en redingote noire, un livi'e à la main, lire leur office s'ils étaient prêtres, ou leurs livi'es classiques s'ils nous préparaient les leçons. On eût dit des ombres eri-anles dans les champs Élyséens. Cette vue ins- |)irait le recueillement cl l'étude; on y sentait

aussi la piété. Ce bocage se terminait par de longues prairies bordées de peupliers à haute tige, que le vent caressait, abaissait, relevait tour à tour, et qui nous envoyaient des bourdonnements gais ou des gémissements plaintifs. Au bout de ces prairies, se dressaient de hautes collines noires, coupées par le ruban blanc des cascades, dont on n'entendait pas le bruit , mais dont on voyait l'écume. A droite, un coteau cultivé en vignes de hautain et en bandes de blé ou d'orge s'élevait, par gradins, jusqu'au ciel. On entendait par moments le bruit des charrues ou le beuglement des bœufs fatigués sous l'aiguillon des enfants de la ferme.

L'aile de l'édifice qui tournait à gauche, pour envelopper la cour du côté de la ville, était consacrée à d'immenses salles pour l'étude en commun, avant ou après les classes. Là, chacun, au nombre de deux cents jeunes gens, avait sa place, son banc, son pupitre ; c'était là que, sous l'inspection d'un maître silencieux, assis dans sa haute chaire, on

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travaillait jusqu'aux heures des offices religieux. L'église était à côté ; on y descendait par un escalier dérobé pour y assister aux cérémonies pieuses. Elles étaient célébrées avec beaucoup de dignité et beaucoup de pompe. La musique, exécutée par les plus habiles d'entre nous, les costumes, les chants, les attitudes, le silence, les parfums d'encens, les figures recueillies des prêtres et des enfants de chœur, nous y communiquaient à tous une espèce de contagion sacrée. Je n'y vis jamais un scandale ou même une inconvenance. Un ange gardait la maison de Dieu. Le grand ressort des Pèiv's de la foi était là. La conscience de leurs élèves y avait son sanctuaire. C'était le saint des saints de l'édifice. Les dimanches surtout et les jours de fête, (in \ lespirait un air surhumain. Tout le monde y changeait de visage; on en sortait béatifié.

On u'éi)i'ouvait point, en entrant dans ce vaste rassend)lement d(» jeunesse, cette espèce de refroidisseuicnl qu'on éprouve dans les collèges ou dans les rét^inienls. où chacun, fier d(^ ce qu'il a souffert

en quittant sa famille, veut se venger en en faisant souffrir autant au nouveau venu. Au contraire, on ne voyait que des visages bienveillants et des physionomies gracieuses. C'est ainsi que je fus reçu moi-même. Quelques-uns s'approchèrent timidement, me dirent quelques mots, me rendirent quelques services. On sentait l'amitié. Rien d'amer ne vint empoisonner cette transition ; il me sembla que j'entrais dans une autre famille. Mes larmes mêmes ne furent pas sans un mélange de douceur. Gela me rendit bon dès le premier jour. Quelques pères, attendris par la grâce de ma mère, en retrouvant ses traits dans mes traits, me parlèrent avec bonté et augurèrent bien d une physionomie si sensible. Gela me disposa à les aimer aussi. Quand ma mère partit, j'étais déjà apprivoisé. Ce moment fut dur, mais ne fut pas sans espoir. Je vois d'ici sa voiture monter lentement la route qui allait la ramener à Mâcon par les gorges de Saint- Rambert ; j'aperçois le mouchoir blanc qu'elle agitait par la portière pour me dire un dernier adieu. Tout le jour, je fus triste ; mais mes camarades ne se moquèrent pas de ma tristesse.

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Le lendemain, j'avais déjà des amis. Je les pris (ra])ord à leur figure; c'est ce qui trompe le moins. Les premiers furent des Italiens de Turin, (lAlexandrie, d'Asti: Sambuy, Alfieri, Ghilini. Ils étaient de grandes maisons de leur pays. Le voisinage du Piémont, les sentiments politiques de leurs familles et les grandes richesses de leurs maisons, avaient engagé leurs parents à les amener chez les Jésuites. Ils y retrouvaient aussi les traditions religieuses de leur nation. Alfieri, grand et beau comme le poi'te son grand-oncle, était fils du marquis Alfieri. allaché à la maison de Savoie, et qui fut andtassadeur, après la Restauration, auprès des Bourbons. Il ])assait aloi's poui' piodiguer aux Pères de la foi toutes les sommes nécessaires à leur luxueux établissement en France. Alfieri, avec qui je reslai lié depuis, devint président du sénat piémontais |)<'ii(laii( la dernière l'évolution. Il y jouit d'' 1 iiilliM'iicc i\\\v i\ son esj)rit et de la considéi'atioii accjiiisc par sou mérilc. Sand)uy, de race militaire, sui\il la même carrière, sous Bonaparte

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empereur, et s'y distingua. Quant à Ghilini, sa destinée était écrite sur sa figure, la plus douce et la plus gracieuse qu'il fût possible d'admirer sur une stature de jeune homme. Il était difficile de ne pas l'aimer à première vue. Sa mère et ses sœurs ne pouvaient pas avoir des yeux plus bleus, un teint plus blanc et plus transparent que le sien, une physionomie plus grave et plus modeste. Il fut choisi pour page de la Cléopâtre napoléonienne, la belle princesse Borghèse, à Turin. Je ne sais plus quand la mort le cueillit, mais c'était un rameau de la tige humaine destiné à fleurir sur le versant des Alpes françaises. Plusieurs jeunes gens de Brescia, de Bergame, de Bologne, de Florence, de Rome même, se joignaient à eux ; c'était un collège cosmopolite.

Au bout de peu de jours, mon choix fut fait; mes premières amitiés étaient décidées. Les choix de l'enfance sont des instincts , ils sont prompts comme l'oreille et comme l'œil. Les Pères de la foi m'essayaient de classe en classe pour connaître ma

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M'aie force; je montais, je descendais en peu de leçons; il n'(''tait pas facile de me mesurer an jnste. La raison était précoce, l'attention inéf^ale ; je décourageais les professeurs. A la fm, on me fixa en lioisième. cette classe indécise où l'on peut être encore un enfant dans l'étude des langues et un homme de goût dans la rhétorique.

Il y avait là un Père de la foi qui contribua beaucoup à me fixer auprès de lui. C'était un prêtre de bonne compagnie et d'estimable caractère, qui n'avait du ])rêtre que l'habit et la vertu, mais qui, dans tout le reste, était un homme du monde; il s'appelait le père Béquet. Je n'ai jamais su précisément d'où il venait, dans quelle maison et surtout dans quelle famille distinguée il avait pris cette physionomie délicate, ces manièi-es choisies, ce regard (in et doux, ce parler gracieux, qui le faisaient remarquer, aimer et préférer à tous. Il n'avail aucun ])édantisme. Son ton dans la classe était, |)oiir les petits comme pour les grands, le ton d'un |)«Mv (le fauiille qui insti'uit ses j)ro])res enfants ; il liadiiiail même en reprenant; il grondait, mais c'él.'iil avec iiu sourire»; jauiais nous ne le vhîies en (•(drir. Srs corrections étaient cell(\s d'une mère.

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Si elles eussent coûté ou une luiniiliation ou une larme à l'un de nous, il aurait rougi et pleuré luimême. Aussi l'heure de tablasse, que l'on redoutait ailleurs, était-elle une véritable heure déplaisir chez lui; on étudiait, on s'amusait; mais on riait avec décence et modestie pour ne pas répondre à l'aménité du maître par l'inconvenance des écoliers. Tout le monde, dans la classe du père Béquet, prenait le ton de la meilleure compagnie. Sa piété même était souriante; on voyait, quand c'était son tour de nous dire la messe, qu'il se contenait pour être plus respectueux et plus édifiant. Nous n'en étions que plus éditîés nous-mêmes ; la gravité de son visage était la meilleure leçon. L'office fini, on n'en parlait plus. L'ombre de Dieu avait passé ; sa figure redevenait lumineuse et aimante comme avant. Ses meilleurs amis dans les jardins, dans les cours, dans les promenades, étaient les plus âgés, les plus distingués de ses élèves; il causait familièrement avec eux. Il se formait ainsi un groupe choisi d'opinions , au moyen duquel il communiquait à toute la classe une distinction de sentiment et une finesse de goût qui devenaient une sorte de confraternité d'é-

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légance. 11 va sans dire que je m'attachai à ce contre.

Le père Béquet résumait en lui tout renseignement (lu collège. Comme il devint professeur de seconde et qu'il me suivit ainsi jusqu'à la rhétorique, mes compagnons et moi nous n'eûmes pas d autre maître pendant trois ans, et les aimables vertus de son enseignement devinrent les grâces d'état de cette époque de notre vie. Il eût été un charmant Fénelon de l'éducation d'un prince; il l'esta un Fénelon de hasard, dans une école de montagne. Ses supérieurs le rappelèrent, je crois, en Belgique, quand l'ordre fut dispersé en France [)ai' FoHché, qui crut les Pères delà foi dangereux poui" Bonaparte. Il se trompait bien. Loin de nous insj)irer un esprit d opposition au gouvernement et de goût pour le répubhcanisme, leurs leçons et leur exemple ne tendaient qu'à nous donner l'amour (lo la monarchie, de la religion, de l'empire. Boiia])arte fut trompé par son ministre de la police. Son oncle, le cardinal Fescli, lui préparait des sujets, Fouché des soldats et des séides; Fouché devait l'emporter.

Un professeur de physique et de mathématiques, entré par piété chez les Pères de la foi, ressemblait par sa douceur et ses vertus au père Béquet. Son nom était DumoucheL 11 avait l'intelligence assez grande et assez clairvoyante pour voir quelque chose à travers la nature : c'était Dieu. Mais il le voyait sans ombre et sans superstition, comme l'effet voit sa cause, et il nous le faisait voir ainsi. Les mathématiques étaient sa langue; il ne discutait pas, il démontrait. Il n'était point prêtre.

Un autre jeune homme de Belgique , le père Wrintz , était un enfant amoureux de ^Mirabeau. Il se nourrissait d'illusions tendres et féminines. Notre imagination l'aimait, mais elle en avait un peu pitié. Il est resté tel dans sa maturité. Il m'écrivit d'Anvers, il y a quelques années, peu de temps après la république; il me reprochait de ne l'avoir pas imprégnée de couleurs assez religieuses, tout en reconnaissant que j'avais rendu à la religion le seul hommage que le peuple français put lui rendre, sans prêter à la raillerie, le respect et la liberté.

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Il ('s( monté depuis au paradis des iniioeeiits où nous le retrouverons enfant encore.

Venait ensuite le père Yarlet, savant homme de la nature des anciens moines. 11 était instruit, mais sévère et peu parleur; il méditait sans cesse. On lui avait assigné, outre la classe de rhétorique, à laquelle il était peu propre, les fonctions de confesseur hahituel de cette jeunesse. Il s'en acquittait avec scrupule et rigueur, mais sa conscience tremblait autant que la nôtre; il était bon néanmoins, mais toujours silencieux. Je me souviens qu'un printemps, comme j'étais maladif, le médecin m'ordonna des promenades dans les bois des environs. Le père fut chargé de me conduire dans la course particulière qu'il faisait dans les montagnes environnantes; il y préparait ses leçons, il y lisait son bréviaire. La campagne était fleurie comme elle l'est, dans ce beau pays, au mois de mai ; ce n'étaient que mosaïques de toutes les couleurs et de toutes les odeurs. J'allais derrière le père, cueillant ces bijoux de la végétation, j'en revenais tout chargé au collège. L'écume des cascatelles les aspergeait encore; j'étais enivré. Le père daignait à peine leur jrh'i- lin ((uij) (I'omI ; l'admiration pour ces inutili-

tés de la création semblait presque un crime à son ascétisme ; il ne me disait jamais un mot sur ces ravissantes merveilles. Il fallait qu'elles fussent consacrées sur l'autel, à la messe ou à la bénédiction, pour qu'il se permît de les regarder. Nous rentrions souvent au collège, après trois ou quatre heures de marche solitaire, sans que nous eussions échangé une parole.

Cela dura ainsi deux mois; je fus guéri, mais fort ennuyé. Le printemps de ce saint homme n'avait de fleurs que dans ses psaumes.

Il y en avait un autre, le père ***, qui n'était certainement pas fait pour vivre en communauté avec des maîtres et avec des enfants de bonne compagnie. On lui avait donné, comme pour nous dégoûter de ce qu'on appelait philosophie, cette classe à faire. C'était certainement un brave homme , mais le plus désagréable des honnêtes gens. On l'avait pris sans doute dans quelque village oii il enseignait à lire aux paysans, plus paysan qu'eux. Sa figure était repoussante, ses cheveux roux se

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dressaient en vergette sur son front, ses yeux ne regardaient qu'obliquement; sa bouche, qui ne riait jamais, n'avait qu'un sourire sardonique, amer, comme la jouissance orgueilleuse d'une pei'pétuelle autorité sur des inférieurs humiliés; il ne nous parlait qu'avec aigreur et malveillance. Nous le détestions, surtout en le comparant avec son collègue, un autre professeur, qui avait été officier dans les armées de la République. Celui-ci était un homme naïf, instruit, doux. Il avait été converti par je ne sais quel miracle qu'il ne cessait de nous raconter comme une preuve de l'intervention divine dans la destinée d'un homme de foi. Il était fort aimé, malgré sa naïveté, car cette naïveté était honnête et sincère. L'enfant même estime les erreurs qu'on lui raconte avec bonne foi. Un autre, qu'on appelait l'abbé Letourneur, et qui était fils d'une marchande d'oranges de la rue de Sèvres, à Paris, avait tout l'esprit qui court dans le ruisseau de cette cai)itale. Un miracle de démocratie l'avait fait élev(*r par des prêtres charitables dans lin séminaire de faubourg. Son intelligence alerte l'y avait fait distinguer. Il avait pris parti dans !<' iiiondr nltrà-religi(Mi\ de son quartier. Les Jésuites

l'avaient remarqué et convoité. Il était entré chez oux avec ardeur ; il n'avait pas tardé à leur plaire et à les éblouir. Il était propre à tout; il avait plus d'esprit qu'il n'en fallait pour séduire un monde de pédants. C'était la dévotion éloquente et l'épigramme sacrée contre les plaisanteries philosophiques du monde. Nous avions pitié de ceux qui lui prêtaient la réplique. Il était universellement considéré comme un second Voltaire, mille fois plus fort que le premier. On devenait grave en parlant de lui. En vérité, c'était un jeune homme de haute espérance pour l'idée qu'il daignait embrasser.

Mais, quoique sincèrement religieux, il était homme. Il fut accusé d'une faiblesse. Peut-être n'était-ce qu'une calomnie. Quoi qu'il en soit, on ne lui pardonna pas, mais on le congédia sans éclat; il quitta l'ordre, il resta pieux et devint évêque. Il vécut sans tache dans son nouvel état et mourut pur. Je n'ai pas rencontré un homme plus aimable. Cela ne suffisait pas aux Pères de la foi. Point de grâce pour l'ombre d'une légèreté !

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L'iiiflexil)ilitt' reli<iieuse de l'ordre était personnifiée dans le père Debrosse qui en était le supél'ieur. Ce n'était point un homme de premier mérite, mais de première \ertu. 11 était d'un parfait bon sens, cela suffit pour gouverner. Il dirigeait (ont ce petit monde sans violence et sans partialité, (lliacun était sûr de sa justice. Sa figure calme, douce et grave, disait ce qu'il était. Un changement de directeur eut été une révolution dans la maison. Tout y était l'ordre et la paix maintenus dans une liberté suflisante. On dit, mais je l'ai toujours ignoré, car aucune tentative d'embauchage ne vint jamais à ma connaissance, que ce régime si régulier avait un \ice cependant: la pohce, et que cette police employait un instrument ignoble mais nécessaire, l'espionnage. Les pères, chargés de maintenii' la pureté des mœurs et des principes dans leurs élèves, n'en créaient pas les instruments sans doute, mais ils s'en servaient, dit-on, secrètement. C'est possible, nous le soupçonnions; nous méprisions cfMJx (rriihe nous ([ui étaient suspects de ce ser-

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\ice et de celte bassesse, mais ce service était caché comme un vice utile au 2:rand nombre. C'est le caractère de la police dans la société. On ne l'honore pas, mais on s'en sert. Au reste, je n'ai jamais connu cette police que par des soupçons, peut-être mal fondés. Quoi qu'il en soit, c'était de la police de bonne intention de la police de conscience et non d'intérêt. On pouvait en déplorer l'usage, mais non la condamner absolument; c'était l'œil du maître.

Bien que nos maîtres évitassent, autant que cela se pouvait sans nuire aux amitiés particulières, si utiles aux hommes, les intimités dangereuses entre nous et les conversations occultes ; bien qu'ils préférassent, dans les récréations et dans les promenades, le nombre trois au nombre deux, parce que trois est toujours innocent et que deux est quelquefois suspect, nous ne tardâmes pas à nous réunir ou par deux, ou par trois, ou par groupes, et à former des sociétés privées dans la grande société générale. Mes premiers camarades furent d'abord

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(Idiiiirs par le hasard de l'âge, delà taille, du voisinai:(» dans la classe et dans la salle d'étude; puis, ail l)()ut de peu de jours, par le choix et par l'iusliucl. Le premier choisi fut Aymon deVirieu.

Aymon deVirieu était le iils du marquis de Virieu, membre de l'Assemblée constituante, révolutionnaire dauphinois en 1789 ; puis contre-révolutionnaire en 1790; puis, en 1792, commandant de la cavalerie royaliste au siège de Lyon, où il disparut dans la retraite, sans qu'on pût découvrir son corps. L'était évidemment un homme de cœur, de talent, de courage, mais un homme mobile comme les passions qui fermentaient à cette époque, en France, tantôt lié avec Mirabeau, tantôt avec la coui", mais surtout avec Mounier, Lally-Tollendal qui donnèrent leur démission après le 6 octobre, et se bornèrent k écrire contre les excès de la révolution, sans continuer à combattre contre elle. 11 se réfugia dans sa terre du Dauphiné, vint à Lyon h l'épocjuc. du siège et y mourut en combattant. Homme difticile à peindre, très-révolutionnaire au counneiicement, très-contre-révolutionnaire à la lin. mais (oiijonrs très-religieux, et dont le dogme élait la noblesse; il en était évidemment infatué.

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Une révolution aristocratique eût été son rêve. On le jugeait aux opinions de son fils.

Yirieu avait deux sœurs^ l'une mariée à M. de Quinsonnas, femme aimable, mère de plusieurs fils aujourd'hui très-riches et très-connus dans Paris. L'autre était mademoiselle Stéphanie de Virieu, })ersonne infiniment remarquable par sa figure, son esprit, ses talents, qui ne voulut jamais se marier pour ne pas quitter sa mère. Elle avait et elle a encore le génie de la peinture ou plutôt du dessin; son crayon improvisait comme sa parole. Un trait d'elle était immortel. Dès qu'elle vous avait touché, on ne mourait plus. La vertu seule le disputait en elle au talent. Elle vit sohtaire maintenant, dans un château de sa mère, en Gascogne.

Quant à Yirieu lui-même, idole de sa mère et de ses sœurs, il habitait alors, au milieu du Dauphiné, la terre du Grand-Lemps^ qu'avait habitée son père. C'était un enfant de quatorze à quinze ans, plus âgé que moi de deux ou trois années. Ses traits n'étaient pas beaux, mais remarquables; son front inégal avait de ces bosses où les matérialistes de nos jours trouvent les origines ou les symptômes du génie. Ses cheveux blonds, bouclés, frisés au-

ici MKMOIHKS DK I.AMARTINF.

tour de son front, Ini donnaient l'apparence d'un Iniste antique d'empereur romain dans sa fleur. Ses yeux animc'sd'un merveilleux éclat avaient une splendeur qu'on ne pouvait contempler sans être ébloui. C'était del'esprit à pleinjet, jaillissant d'une source intarissable. Son nez irrégulier ne répondait pas à ces formes du haut du visage ; les narines trop ouvertes lui donnaient un peu d'ironie. En revanche, la bouche fine et riante, merveilleusement enchâssée dans deslèvresminces,lui rendaitce que les yeux avaient promis, une distinction fabuleuse.

Son caractère était, comme ses traits, mixte e très-difficile h fixer. Il y avait de l'énigme en lui ; mais cela même sollicitait à le regarder davantage. On ne savait si sa figure tenait plus de Rabelais que de Socrate. Ce qui était de Rabelais, dans Yirieu enfant, amusait et inquiétait; ce qui était de Socrate attirait; le h)ut ensemble séduisait. 11 me pioduisit ce double effet , car le côté rabelaisien m'a loujours déplu et le côté socratique m'a toiijouis charmé. Aussi ma sensation fut toujours double cil le regardant, le sel et le sucre sur les N'Mcs; mais je ne pouvais toutefois m'en détacher.

MEMOIHES DE Ï.AMAKTFNE. iO'6

Quant à moi, il était évident que je lui faisais une impression toute différente et que je contribuai beaucoup à modifier sa nature dans le bon sens et à le ramener, sur la fin de ses jours, du côté des choses divines , et plus peut-être qu'il n'était conforme à la raison pratique. Il mourut ainsi, et je l'en félicite. Son esprit merveilleux; avait suffi pour le ramener au Dieu de son enfance. Mais à cette époque, il flottait encore, et cela me déplaisait. Toute sa métaphysique se terminait en plaisanterie; moi, je ne riais plus dès qu'il s'agissait des choses sérieuses. Ma mère m'avait appris à ne jamais rire de moi-même, qui me sentais un peu l'œuvre de la Providence. Mon visage devenait grave et mécontent, dès que Virieu tournait à la dérision et au doute. Ce mécontentement de ma physionomie l'influençait ; il cherchait comment il pouvait avoir contristé un camarade qu'il aimait sincèrement, et il se corrigeait autant que la nature se corrige.

lOG MtMOlUKS nt LAMARTLNE.

Le second de mes amis de ce temps-là était un jeune homme de Ghambéry, Louis de Yignet, neveu du comte de Maistre. Je ne connaissais pas même de nom alors les de Maistre, avec lesquels j'ai été lié depuis. Je commençai cette connaissance par leur jeune neveu.

Louis de Yignet avait aussi quelques années de plus que moi. Nos caractères n'avaient aucune ressemblance, mais nos esprits en avaient. C'est par l'esprit que nous sympathisâmes. Il était triste et renfermé en lui-même, j'étais ouvert et communicatif. Bien qu'il n'eût pas encore l'âge des grandes passions, il avait le silence qui les couve et la physionomie taciturne de l'homme déjà accablé sous la mélancolie qui souffre. Sa figure était celle de Werther, son front était pâle, ses cheveux noirs et cernant son visage, comme ceux d'un Italien; ses sourcils repliés indiquaient une pensée active et malade ; ses lèvres fermées, une idée attentive et craignant de se compromettre ; sa taille svelte et éhmcée, une nature méditative; sa tète baissée,

MÉMOIHLS DE LAMAirniNE. 107

une forte tension de l'esprit : on ne pouvait le voir sans garder son image. Il me fit, comme à tout le monde, une forte impression. Je le regardai d'abord avec le respect qu'un homme inférieur porte à un homme supérieur; je cherchais à le deviner, mais je ne lui parlais pas. Lui, au contraire, ne tarda pas à me rechercher. Sa conversation m'intéressa dès le début. Il avait un esprit original, infini pour son âge, et qui paraissait dépasser et mépriser celui de nos maîtres eux-mêmes. Quand il lui fallait, dans nos examens ou dans nos compositions, justifier la haute opinion qu'on avait de lui, il sortait comme la foudre du nuage, il nous dépassait tous. Il était difficile de l'égaler. J'étais en général son émule, mais il souffrait difficilement une rivalité, et moi, au contraire, j'étais presque humilié de lui être comparé. Sa supériorité me paraissait un droit de la nature , je l'acceptais sans envie et sans peine. Il n'en fut pas toujours de même. Il était grand d'une seule pièce, et j'avais besoin de grandir.

Les premières écoles d'externes, oii il avait commencé sa vie et ses études, lui avaient donné sur toutes choses des idées avancées et fortes, bien au-dessus des idées de collège. En religion surtout,

,0g MÉMOIRES DE LAMAUTINE.

il était libre penseur. Quand nous ne pensions pas encore, il passait pour impie, il se croyait tel, mais il n osait pas l'avouer tout haut. On le craignait à cause de cette réputation suspecte. 11 est singulier que les premières notions d'incrédulité me soient venues précisément, dans mon enfance, de cette famille des de Maistre d'où devaient, quelques années plus tard, me>'enir les plus belles et les plus fortes impressions de foi. Cela prouve combien les pensées d'une seule famille, multipliées par cinq ou six hommes de talent, sont une puissance dans le monde. Louis de Vignet était souvent dominé par l'humeur; notre intimité était versatile comme elle, moi, je n'avais pas de mauvaise humeur dans ce temps-là. Quand il revenait, il me retrouvait tel qu'il m'avait laissé. C'était certainement, à ces défauts près, l'homme le plus grand que j'eusse rencontré dans mes études. Je le retrouvai de même quelques années après. 11 changea l)eaucoup et souvent à son avantage. 11 mourut ambassadeur à N api es.

MÉMOIRES TE I.AMAKTINE. 109

Voilà les deux natures avec lesquelles le hasard ou l'instinct me lièrent, à cette première époque où la liaison présage la vie : Virieu, homme d'aristocratie, Vignet, homme de génie. 11 y en avait un autre qui vient de mourir récemment, c'était Guichard de Bienassis, homme d'humanité pure.

Bienassis était fils unique d'une bonne et aimable veuve qu'on appelait madame de Montlevon. M. de Montlevon était un gentilhomme d'un certain âge, qui avait épousé tard cette femme, d'origine inférieure. 11 lui avait laissé, en mourant, sa fortune qui consistait en un petit château nommé Bienassis, situé à une demi-lieue de la petite ville de Crémieu dans la plaine du Dauphiné. Ce château, qui ne tarda pas à devenir notre quartier-général à Virieu, à Vignet et à moi, était bâti sur un monticule sohtaire, flanqué de deux tours et adossé à une colline de grands bois. Une jolie source, ombragée de saules pleureurs, suintait dans le jardin. Nous verrons bientôt comment il était habité.

Bienassis, qui portait le nom de sa terre, était

HO Mfc:M01Ri:S I)K LAMARTINE.

donc à niôilir bourgeois par sa mère , à moitié noble par sou père. Ses opiuions tenaient des deux origines, mais il préférait la bourgeoisie. Il était, avant tout, l'enfant de la nature. Un peu plus âgé que nous, il avait trouvé, dans le château de sa mère, une petite chambre attenante au grenier et dont son père, M. de Montlevon, avait fait une l)ibliothèque. Celte ])il)liotlièque était fermée à clef par sa mère, mais la clef était suspendue à un clou d'or dans la chambre maternelle. Une jeune fille de quinze ans, qui servait de demoiselle de compagnie et de femme de chambre à M'"^ de Montlevon, aimait beaucoup Bienassiset lui glissait quelquefois la clef fatale, il entrait alors furtivement dans la l)il)Uothèque et emportait, sous des matelas, une provision de mauvais livres , dangereux à son âge. C'étaient : les Confessions de J.-J. Rousseau, si séduisantes à quatorze ans; Helvétius si ennuyeux, mais si pi'opre à détruire toute habitude l'cligieuse dans le coMir ; Raynal, philosophe ampoulé, (jiii faisait prendre la déclamation pour l'éli'^auce et l'adéctation pour la sensibilité ; Faublas^ b's Lia/sons Dangereuses^ et d'autres romans de ce genre, où Ut libertinage parodiait l'amour. Il en

MEMOIRES DE LAMARTINE. ill

était sorti ivre de cette fausse sagesse et de ces faux sentiments ; mais, quand les vraies notes de la nature l'avaient ému dans les belles pages de J.-J. Rousseau, son enthousiasme s'était élevé jusqu'au délire et son admiration jusqu'au culte. Les phrases qu'il en savait par cœur et qu'il nous récitait avec transport nous enchantaient. Nous aurions voulu à tout prix avoir la clef de ce sanctuaire où il était entré le premier. Ainsi Virieu sceptique, Vignet incrédule , Bienassis sensible, moi pieux par instinct mais ignorant par l'âge , tels étaient les éléments confus de l'opinion de notre groupe d'écoliers. Yirieu en plaisantait, Vignet, Bienassis en déliraient, moi j'en rêvais. Il était clair qu'un élément vainqueur des autres nous manquait pour nous diriger. Cet élément, c'était le sentiment. Il nous fut tout à coup révélé. Voici comment.

Un jour de printemps, oii toute la campagne était rayonnante, fleurs, végétation, parfums ; oii les fenêtres, ouvertes sur les roses et les œillets du jar-

n2 MKMOIHKS DE LAMAUTLNK.

(lin. laissaient entrera ])leines boufPées leur haleine enibaunit'e dans l'ombre encore humide de la classe, le professeur interrompit tout h coup sa traduction épineuse d'Ovide, ferma le livre latin, et, ouvrant un gros volume broché, avec le geste d'un homme qui découvre un trésor, réle\'a au ciel dans ses mains et nous dit à demi-voix : « Maintenant, Messieurs, je donne congé et liberté (( à tous ceux d'entre vous qui veulent en jouir; ils (( peuvent sortir et aller s'amuser dans la cour ou (( rester à leur gréa s'occuper d'autre chose; leur « temps est à eux. Quant à vous, qui êtes plus (( avancés en âge et qui trouvez dans les livres des (( délices plus cachées et des voluptés plus sérieuses, (( je m'adresse surtout à vous sans vous contraindre, « et je vous demande permission de vous lire quel- (( ques pages d'un ouvrage nouveau, que je viens de (( recevoir de Paris. Ce sera ma leçon d'aujourd'hui. « L'auteur s'appelle M. de Chateaubriand. Il n'est « sorti ni d'une école normale ni d'une école poly- « technique, ni d'une école militaire ni d'un lycée; « il est sorti des forets vierges d'Amérique ; il y '( a\ait été jeté, on ne sait d'où, d'un régiment de « Vendéens, d'un bataillon d'énngrés de l'armée

MÉMOIRES DV: LAMAUTINR. 113

« de Condé; il était échappé d'une grotte remplie « de vieux missionnaires chrétiens avec le père « Chariot et la vierge Atala, qui pai'laient un dia- « lecte divin emprunté aux cygnes noirs du Mescha- « cébé. Ses maîtres de rhétorique étaient la fou- (( dre, Féclair, la nuée, les phénomènes célestes, (( les grands silences du désert, les voix retentis- (( santés de la nature, les gémissements des vents, (( les bruissements des feuillages. Vous allez voir 0 comment dans tout cela il comprenait la voix de 0 Dieu et comment il parlait aux hommes. Écoutez- « moi, ou ne m'écoutez pas, peu m'importe, les (( eaux et les bois feront silence et les esprits ce- « lestes m'écouteront, car c'est leur Créateur qui « parle. Tâchez seulement de comprendre la divi- (( ni té de ce langage. »

Ce préambule nous frappa tous. Nous écoutâmes. Le père frappa sur son livre et commença :

(( Il est un Dieu. L'impie seul a dit. Il ny a pas de Dieu. » La grandeur des idées, la pompe des mots nous saisirent. La voix solennelle du père,

H 4 MKMOIRKS I)i: LAMAHTINi:.

les lai'iiKvs qui semblaient poindre de son cœur ou trembler dans sa poitrine, la nouveauté de ces accents, la sainteté de ces délires enivraient nos (u-eilles et captivaient nos imaginations. Nous entendîmes ce que nous n'avions jamais entendu , le beau dans le vrai, le sentiment dans la grandeur, le mouvement du cœur danslliarmonie des langues ; il n'y avait pas besoin de nous provoquer au silence. Le silence se faisait de lui-même par la peur de perdre une de ces magnifiques phrases qui nous parlaient de l'inconnu. Le mystère, traduction de l'infini dans la nature, achevait toutes ces majestés de la parole. La grâce y était aussi merveilleuse que la grandeur. La femme y tenait de l'ange. Atala était la divinité des forêts ; nos cœurs l'adoraient sans la comprendre. Nous aurions voulu que le livre ne finît jamais; mais le père, aussi charmé que nous, ne nous le livrait que goutte à goutte. La fin de la classe sonna trop tôt; nous nous précipitâmes sur le professeur pour lire encore quelques pages, mais il ne nous les livra pas, et nous sortîmes avec tout l'appétit que ce volume éblouissant avait éveillé en nous de cette lecture. Nous ne parlions plus d autre chose, et la promesse de nous lire encore

MEMOIRES DE LAMAI{TiNE. H.ï

quelques fragments de ce merveilleux ouvrage fut le plus infaillible encouragement au travail que nos professeurs pussent nous offrir. J'étais certainement un des plus touchés, parce que les trois notes, qui étaient nées avec moi, la religion, la mélancolie et la famille, étaient aussi les notes les plus neuves et les plus divines du génie de Chateaubriand. Cependant, bien que cette lecture m'eût donné le délire de l'admiration, elle ne m'avait pas donné le délire du faux goût. Le lendemain, ayant accompagné mes camarades dans le parc d'une belle maison de campagne, oii nous allions souvent, appartenant au colonel Maupetit, et la conversation étant retombée sur le Génie du chrhtianisme : m Toi, me dit-on, qu'en penses-tu? — Moi, répondis-je, j'en suis ravi, mais je n'en suis pas séduit. — Et comment cela peut-il être? me dit un jeune homme de Grenoble, noyé depuis en se baignant dans l'Isère. — Cela manque, selon moi, du principal élément de toute beauté parfaite : le naturel; c'est beau, mais c'est trop beau. »

Ce mot parut assez juste et resta dans le collège ; et, en effet, je ne trouverais pas mieux aujourd'hui. Ce qui est cherché n'est pas trouvé.

416 MBIOIHKS l)i: Ï.AMAHTIM^.

J'eus l)eaiicoiip d'éclat et une quantité de prix à la lin de l'année. Vignet les partagea avec moi. Ma nii're était venue pour assistera la distribution et à la solennité. On joua une comédie de collège. Yignet et moi, nous avions les principaux rôles ; nous fûmes très-applaudis. Je me souviens toujours du transport d'admiration que j'inspirai h nn vieux militaire enthousiaste qui était venu couronner un de ses neveux. «Ah! s'écria-t-il, en m'entendant réciter un discours que j'avais composé pour mon rôle dans la pièce, en voilà un qui sera un fameux général î » Toute lagloire humaine se résumait pour lui dans une baïonnette. On me ramena triomphant. La voiture ne pouvait contenir mes couronnes déjà fanées et mes volumes immortels. Millymefit bientôt oublicM* toutes ces vanités: j'y retrouvai dans (^aude Chanut mon ami, et dans Janette mon amour.

IVienassis fit écrire à ma mère par la sienne pour nn'n*:nger à venir passer quelques jours dans son jx'lil cliAlcaii (les environs de Crémieu. Yirieu de-

\ait, de son côté, venir du Grand-Lenips partager cette fête. On me l'accorda; j'y allai. Le jour que j'arrivai à Bienassis, où m'es deux amis m'avaient précédé, ne s'effacera jamais de mon souvenir. Du plus loin que je fus aperçu du haut de la tourelle du château, j'entendis partir des coups de fusil, et je vis flotter des mouchoirs de poche. Je hâtai le pas et je fus hientôt dans les bras de mes camarades. Madame de Montlevon me reçut en mère. On voyait que son fils était roi dans la maison. Une vive et jolie jeune personne, cumulant les rôles de demoiselle de compagnie et de femme de chambre, dont Bienassis nous avait parlé à Belley, nous regardait du coin de l'œil, sollicitant un sourire du fils de sa proteclrice. Nous fûmes bientôt initiés dans toutes les parties de la maison, du verger, des jardins, des fontaines et même des forêts giboyeuses. Nous rentrâmes pour dîner dans la maison. Toutes les délicatesses de la table nous attendaient. La jolie servante nous les distribuait, choisissant pour son jeune maître les meilleurs morceaux; madame de Montlevon nous encourageait comme une mère. Après le dîner, nous montâmes dans nos chambres. Bienassis ne tarda pas à venir nous chercher, ar-

i\H Mli:MOIHi:S DE I.AMAKTINF.

iiK' (le la clrr fatal(* qu'une main complaisante lui avait prêtée; il nous conduisit en silence dans le grenier réservé de son père, M. de Montlevon.

Nous y entrâmes comme dans un paradis de la pensée; nous nous jetâmes sur les rayons de cette bibliothèque avec ardeur et tremblement. Chacun de nous choisissait le livre qui répondait le mieux à ses convoitises : Yirieu, à sa philosophie sceptique, tel que Montaigne ou Rabelais; Bienassis, les romans aventuriers, comme Faublas ; moi, les Confessions de J. J. Rousseau, mêlées de sublimités et de vilenies. Nous nous plongions en silence dans cet océan d'eau trouble, ne sachant ce qu'il fallait admirer ou réprouver davantage, mais nous étonnant de ce que la tète avait osé penser, de ce que la ])lume avait osé écrire. Nous emportâmes chacun un volume de nos livres de prédilection dans notre poche pour amuser ou pour enchanter nos loisirs dans nos chambres ou à l'ombre des bois. Nous étions enti'és innocents, nous sortions coupables : un tour de clef nous avait livré l'arbre du bien et (lu niai; les fruits divers étaient dans nos mains, à nojis de choisir. Le goût du bien nous éclairait encoi'e, mais nous aurions eu besoin que des yeux

MÉMOIRI^S DE LAMAHTKNE. H9

exercés eussent fait pour nous le triage de cette mosaïque dangereuse, dans laquelle la seule curiosité nous introduisait, sans autre guide que le plaisir. Nous éprouvions bien un remords de ce plaisir défendu, mais ce remords s'évanouissait devant une passion nouvelle; et nous étions comme des baigneurs en été qui, en se jetant aux flots de la mer, éprouvent au premier moment le frisson des ondes, puis, bientôt, ne sentent plus que la volupté de l'immense élément. Tels nous sortîmes de la bibliothèque cachée de Bicniassis, oii la corruption nous fut révélée par les livres.

Le soir, après le souper, Bienassis nous mena à quelque distance du château , chez un riche négociant de Lyon, qui avait acheté une maison de plaisance oh il vivait, avec sa femme et deux jolies filles de quinze à seize ans, auxquelles il nous présenta. Nous les trouvâmes charmantes et aussi naïves que nous ; nous nous proposâmes de les revoir souvent. Mais le mauvais goût de notre âge, voulant s'amuser du père, nous fit commettre, en les quittant, quelques enfantillages de moquerie suspecte, qui ofTensèrent son amour-propre et qui nous firent fermer le lendemain les grilles de la

120 MKMOiiiKS ni: kamahtim:.

maison du ral)ricaiit de soie. Ce fut bien lait, notre vaniteuse nol)lesse fut punie comme elle le méritait par la (li«j:nité bourgeoise. Nous le sentîmes nous-mêmes, mais c'était trop tard, et nous fûmes privés justement de la vue des belles Lyonnaises. Ce fut notre première leçon.

(« Puisque nous sommes libres en Dauphiné, nous dîmes-nous, allons voir ses merveilles. » Nous allâmes à la grotte de la Balme, merveilleuse caverne, par laquelle on entre dans le sein ténébreux de la terre. Cela ressemblait à toutes les voûtes caverneuses décrites par les poètes et dont nous étions à la fois curieux et saturés au collège. Des lacs sombres, où l'eau des voûtes se distille en gouttes sonores; des barques pour les traverser; des stalactites gigantesques qui leur servent de ciel ; des passages fangeux par oii l'on se glisse sous les voûtes pour pénétrer plus avant aux lueurs des torclies; puis d'autres lacs et d'innombrables stalactites, jusqu'à ce que la monotonie du spectacle vous lasse et que les ténèbres vous fassent désirer de

MÉMOIRES DK LAMARTINE. 121

revoir le jour : voilà tout ce que nous en eûmes. Cela m'a suffi pour me dégoûter à jamais des grottes et préférer le jour de Dieu au demi-jour des grenouilles. Nous conçûmes néanmoins, en revenant, le projet de visiter la Grande-Chartreuse, la vallée de Graisivaudan et Grenoble. Madame de Montlevon ne nous refusa pas son cheval et sa voiture.

Le lendemain, conduits par son domestique, nous partîmes la nuit, enchantant joyeusement les cinq ou six airs de romances héroïques ou mélancoliques que nos familles nous avaient appris, et que les échos des collines du Dauphiné répétaient. L'enthousiasme de la jeunesse nous faisait délirer. On eût dit une carriole d'insensés, ivres des premières ivresses de la liberté. Partout où nous nous arrêtions dans les auberges de village, nous répandions l'étonnement et la joie communicative. Nous visitâmes ainsi Voreppe, Voiron, et nous entrâmes enfin dans Grenoble d'enchantement en enchantement. Notre ami Bienassis y avait un cousin célèbre, nommé M. Comte, qui nous reçut à merveille. Sa charmante femme et des filles, encore enfants, comblèrent d'accueil les amis de leur cousin. Nous y dînâmes tous les jours. Nous logions dans une au-

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herge, fameuse depuis, où Bonaparte, revenu en triomphe de l'île d'Elbe, goûta les premières douceurs et les premières illusions de son retour. Grenoble nous parut le nœud des Alpes. Les rochers et les eaux de l'Isère, la vallée de Graisivaudan, les forets de sapins, les neiges qui les argentent, les châteaux qui pyramident sur leurs caps, nous firent une impression grave qui éteignit un peu notre jovialité enfantine. Quand la nature montre son visage sévère, elle assombrit l'homme. L'admiration n'est pas gaie; elle est grave. Je le sentis pour la première fois.

Après quelques jours passés à Grenoble, nous revînmes à Bienassis parla route de Lyon. Nous y fûmes reçus comme les fils de la maison. La clef de la bibliothèque nous fut de nouveau prêtée par la complice de Bienassis ; nous trouvâmes qu'il était plus simple de ne pas refermer une porte et de laisser la clef sur la cheminée de madame de Monllevon. Son infirmité l'empêchait de monter l'escalier; nous pûmes donc échapper ainsi à sa

MEMOIRES DE LAMAHTIiNE. 123

suneillance. Nous lûmes tout ce qu'il était défendu de lire. Notre \ie était délicieuse. Nous prolongeâmes notre séjour jusqu'à la fin des vacances.

Nous revînmes par le Grand-Lemps, habitation infiniment plus austère de madame de Virieu et de sa fille. C'était un couvent dans une maison de proscrits. Nous en respectâmes le silence. Nous en partagions les prières. C'était la maison des premiers chrétiens. Mademoiselle Stéphanie de Virieu rappelait, par ses talents et sa grâce, ces belles vierges qui enchantaient et sanctifiaient les demeures des martyrs dans le temps des persécutions de Rome ; fleur sur un tombeau, dont le parfum embaumait les souvenirs de sa sainte mère. Cette vie ascétique nous faisait rougir des mauvais livres du grenier de Bienassis.

Ainsi les aspects contraires du monde nous apparaissaient dès le début delà vie. Ici, les vertiges du siècle philosophique et libertin dans le grenier de madame de Montlevon ; là, les larmes, la piété, le deuil dans le salon du Grand-Lemps. Nous rapportions ces deux impressions au retour.

124 MBIOlHIilS DE LAMAUTINK.

Je rentrai troublé, mais non perverti, à Milly. La piété de ma famille ne tarda pas h me ramener au repentir. Les Pères de la foi me firent oublier la bildiotlièque du Dauphiné. Les premiers jours de novembre me retrouvèrent à Bellev. Cette année fut une année sainte. Mon imagination, touchée des exemples de ma mère et de la sainteté de Vie de mes professeurs, se tourna tout entière vers le bien. J'en eus les délices et même le fanatisme. Je vivrais des milliers d'années, jamais je ne pourrais oublier les jours d'étude, les heures de prière, les nuits de méditation, les délices d'extase, que je goûtai dans Taccomplissement de tous mes devoirs en vue de Dieu. Oui pourrait dire les enthousiasmes dont j'étais saisi, en hiver, au milieu des neiges, sur la glace des marais sillonnée par mes patins, volant, embrassé par l'air, comme par les ailes des esprits invisibles; ou bien au printemps, assis sous les cliaiinilles, dans la tiédeur calme d'un air immobile, lançant au ciel en silence les ardeurs pieuses de mon âme heureuse de la paix de ma conscience;

au bruit de la charrue montant sur la colline prochaine ; au pétillement de la g^erbe tombant sous la faucille et que la main des enfants ramasse sur le sol brillant. Non, rien n'égalera ces délices. Les anges seuls, s'il y a des anges, ont de pareilles jouissances. Mes rêves ressemblaient à ceux du ciel. J'étais sage, j'étais heureux. Excepté l'absence de ma famille, à laquelle je revenais toujours, je ne concevais rien de plus parfait.

Cet état de mon âme dura trois ans, interrompu seulement par des études qui n'étaient que des badinages, des excursions à lafm de l'année qui n'étaient que des triomphes, et des vacances à Milly, à Bienassis, ou au Grand-Lemps, qui n'étaient que des essais dans la vie. Mais, malgré ma félicité continue, l'amour de la liberté prévalait encore sur ces délices ; je ne pouvais m'arracher aux rêves encore plus pénétrants de vie indépendante. Le gouvernement de l'empereur Napoléon venait en aide à ces rêves; car, à chaque instant, le bruit se répandait au collège de Belley que les Pères de la foi allaient être expulsés de leur établissement et qu'une querelle existait entre le cardinal Fesch et l'Empereur à leur sujet, à la suite de laquelle ils seraient cou-

126 Ml^MOIHES DE LAMARTINE.

(laints (l'abandonner leur excellent collège et de nous rendre à la liberté.

Cela eut lieu. Je vis alors combien les gouvernements sont trompés par leurs ministres. Bonaparte chassait les protégés de son oncle comme ses ennemis, et ils étaient ses meilleurs amis. La restauration du passé ne pouvait s'appuyer sur de meilleurs soutiens que les religieux qui nous faisaient adorer en lui le nouveau Cyrus. Mais moins politique que guerrier, il ne voulait rien devoir qu'à ses victoires. Quand elles cessèrent, il s'écroula. La conservation des Pères de la foi ou des Jésuites lui aurait assuré toute la haute bourgeoisie et toute la noblesse de P>ance. Il n'eut plus que la force soldatesque qui lui donnait des bras, mais point les cœurs. Ce fut une des grandes fautes de l'Empire. La toute-puissance est un bandeau sur les yeux, elle craint un rival, elle renverse un appui.

Je partis, commeà l'ordinaire, couronné de lauriers académiques, affectant les regrets, mais éprouvant la joie. C'est alors que je fis quelques vers d'adieu au collège, vers imprimés dans mes œuvres.

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