‹ Mémoires inédits de Madame la comtesse de Genlis (volume 2)Chapitre 20 sur 63 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

Suite du précédent.

En admirant, à certains égards, la supériorité des anciens dans les arts et dans la littérature, je répéterai cependant ici ce que j'ai dit ailleurs avec plus de détail '; c'est que, très- souvent, faute de réfléchir sur leurs mœurs et sur leurs préjugés , nous leur supposons des intentions et des finesses qu'ils n'ont pas eues. Les anciens poussoient la superstition jusqu'à croire qu'il y avoit des mots et des phrases dont la seule prononciation pouvoit attirer quelque malheur, idée qui leur faisoit souvent donner de fausses épithètes aux choses qu'ils redoutoient; ils leur attribuoient des noms flatteurs comme pour se les rendre favorables. Ceux qui s'embarquoient sur la mer que nous appelons mer Noire, la nommoient

' Voyez les Anmdcs de Ja vertu.

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mer Hospitalière, quoiqu'elle fut dangereuse, lis appeloient les furies Euméjiides y c'est-à-dire, douces, bienfaisantes , bén,évoles. C'est encore ainsi que dans les Perses d'Eschyle, lorsqu'Atossa demande si Xercès est vivant, elle dit : Quels chefs vivent encore? Qui sont ceux de ces rois quil nous faut pleurer ? Ce n'est vraisemblablement qu'un effet de cette superstition, au lieu d'une tournure délicate de sentiment. Enfin , c'est par euphémisme que Phèdre dit à sa confidente : Cest toi qui l'as nommé. Ce mot , que nous applaudissons sans le comprendre, n'est certainement qu'un euphémisme, c'est-à-dire, une crainte superstitieuse qui empêche Phèdre de prononcer le nom d'Hippolyte '.

* Il a manqué aux philosophes du dernier siècle deux choses essentielles en littérature , laconnoissance des langues vivantes , et celle des usages de l'antiquité. Timantlie, peintre grec , fit le fameux tableau du Sacrifice cCIphigénie y dans lequel il représenta Agameranon le visage voilé. M3Ï. de Voltaire, Marmontel , et plusieurs autres auteurs de ce siècle, se sont extasiés très-mal à propos sur l'idée de ce tableau; ils ont trouvé qu'il y avoit du génie à voiler le visage d'Agamemnon , parce que, suivant eux , c'étoit exprimer que l'art ne pouvoit

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En accordant aux anciens ce qu'il est impossible de leur refuser avec justice, on doit dire, avec la même équité, que les grands auteurs modernes, le Tasse, Milton, Shakspeare, Corneille, Racine, ont sur eux une immense supériorité sur le point le plus essentiel, la morale, qui, bonne à tout, est nécessaire à la perfection des ouvrages, même profanes, les poëmes et les tragédies. L'Évangile n'a pas seulement épuré les mœurs et le caractère, il a perfectionné toutes les littératures européennes; la fausse religion des an-

rendre la douleur de ee malheureux pore ; mais le vrai jnjrite duu artiste est de vaincre une difficulté , et nou de leludcr, et parmi les Grecs, les grands artistes ont toujours préféré les sujets qui demandoient l'expression la plus forte et la plus pathétique ; ils ont rendu avec une parfaite vérité la douleur de IS'iobé, qui voit périr ses enfans, et les douleurs morales et i)h)siques de Laocoon entouré de serpens , et mjuraut avec ses enfans. Enfin, tous les éloges donnés au tableau de Timanthe , ne sont fondés que sur l'ignorance des usages de l'anti (juité; les hommes , et surtout les héros, ncpouvoient, sans une sorte de honte, verser des larmes eu pul)lic ; lorsqu'Ulysse , chez Alcinoiis, est attendri jjar le récit de ses prujiros exploits, célébrés par le thanlrô Pliémius. lise caclie le visage afin d-.' dérobai ses pleurs; el Ti

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ciens a rempli d'erreurs et d'inconséquences leur logique, leur j)liilosophic, et leurs plus éloquenles productions en tous genres; Taffreux système de la fatalité ne leur permcttoit ni l'indignation , ni l'admiration ; leurs seuls mobiles d'intérêt dans les poèmes et dans la tragédie furent la terreur et la pitié y et les modernes y ont joint le sentiment le plus digne d'exalter Tàme humaine, l'admiration. M. Marmontel, après avoir loué avec exagération le mérite littéraire des anciens, attribue surtout ce mérite à la mythologie. Il

manthe, en voilant la tète d'Agamemnon , n'a voulu exprimer que cette espèce de bienséance.

Quant à la connoissance des langues vivantes, on sait que ce manque d'instruction a fait faire à ces mêmes littérateurs les plus étranges bévues. M. de Voltaire, dans sa traduction de Jules César de Sliakspeare , fait toujours donner à cet empereur, par Calpurnie , le titre de mjlord ^ qui se trouve en effet dans l'anglais, mais qui signiûe Monseigneur; et Voltaire s'épuise en moqueries sur la sottise de donner à un Romain un titre d'honneur anglois. M. de Maimontcl, en parlant de la Lusiade y attribue au Camoëns les idées ridicules de la préface du traducteur de ce beau pôëme. On pourroit citer bien d'autres traits de ce genre, mais ceux-ci pavoissent suffisans.

( Noie ûc Vaulciu-.'^

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poursuit ainsi : «Enfin, une religion qui par- » loit aux yeux et qui animoit tout dans la » nature, dont les mystères ëtoient eux-mê- » mes des peintures délicieuses, dont les cé- » rémonies étoient des fêtes riantes ou des )) spectacles majestueux; un dogme où ce » qu'il y a de plus terrible , la mort et Ta- » venir, étoit embelli par les plus brillantes » peintures; en un mot, une religion poétiw que , puisque les poëtcs en étoient les ora- » clés, et peut-être les inventeurs; voilà ce » qui environnoit la poésie épique dans son » berceau. » Il y a, dans ce singulier paragraphe, autant d'erreurs que de mots : la riante mythologie n'offre que deux ou trois idées gracieuses, la ceinture de Vénus, les grâces et les muses; mais les fêtes de Bellone, dont les prêtres assommoient à coups de fouet tous ceux qu'ils rencontroient en parcourant les rues; les orgies de Bacchus, les bacchanales , les indécentes fêtes de Flore, dont le sage Caton fit une satire si bien fondée , n'étoient ni majestueuses , ni liantes; le dogme de cette religion li embellis soit ni la mort, 7ii Ta^'enir; les Champs Élysées , où tout le bonheur se trou voit dans une éternelle pro-

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menade ; le Tartarc , gardé par Thorrible chien à trois tétés, rempli par les furies, les parques, et présentant de toutes parts les supplices les plus bizarres et les plus affreux; toutes ces choses n'offrent pas des peintures délicieuses. Il est vrai que tout , dans les campagnes, retraçoit des souvenirs mythologiques, mais les souvenirs les plus désastreux , et qui rappeloient des fleuves de sang, des cavernes habitées par des monstres, les grées, trois sœurs qui n'avoient à elles trois qu'un seul œil et une seule dent, les lamies, qui dévoroient tous les petits enfans , les cyclopes, les centaures , les gorgones, les géans, les crimes de Jupiter et des autres dieux , leurs enlévemens , leurs meurtres , les abominables histoires de leurs demi-dieux, où l'on voit le détail de tant de carnage, d'incestes, de mutilations et de cruautés de tout genre, etc., etc., etc.; voilà ce que M. Marmontel appelle des mjstères délicieux et des fêtes majestueuses et brillantes.

On doit savoir gré aux anciens poètes , de n'avoir jamais peint l'exaltation des passions dans les femmes qu'ils ont voulu rendre intéressantes,- le bon goût et l'observation leur

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avoient appris qaime femme passionnée avec abandon est toujours vicieuse et perd tout le charme naturel de son sexe. Nos grands maîtres, Corneille, et surtout Racine, ont fait la même réflexion. Pauline, dans Po- Ijeucte, aime Sévère, mais n'est point une femme passionnée; les héroïnes intéressantes de Racine , Monime , Iphigénie , Atalidc , Andromaque , Aricie , etc., conservent toute la modestie et toute la douceur de leur sexe; toutes les femmes passionnées de ces pièces , Phèdre, Roxane , Hermioiie ^ etc., sont odieuses et coupables; mais dans la décadence actuelle de notre littérature, les productions d'une certaine secte d'auteurs offrent précisément tout le contraire. Enfm, cette même décadence a produit ce qu on appelle le genre romantique.

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