CHAPITRE III
Du protendu f;enre appelé Romantique.
Personne encore n'a pu comprendre la définition du genre ro/nantique , genre, dit-on, créé dans ce siècle , et qui est formé par deux espèces de compositions ; l'une désignée par nos littérateurs modernes sous le titre de genre rêveur ou mélancolique , et l'autre sous celui de genre idéal et terrible, i». Le genre rêveur n'est pas neuf, on en trouve le plus sublime modèle dans le livre de Job ; et de nos jours , les Méditations d'Young sur le tombeau de sa fille et sur la mort , sont de grandes et belles rêveries \ On pourroit citer encore à ce sujet un nombre infini de charmantes élégies françoises.
2^. Le genre idéal et terrible n'offre pas une dénomination plus heureuse : d'abord Vidéal, en littérature, ne peut être que le faux ou l'emploi de la fable; et, quant au terrible, on en trouve les exemples les plus effrayans dans nos
' Sans parler des ingénieux tombeaux à' Jfervej.
(Note (Icr.-vleiir.) TOME viir. ^ lO
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tragédies modernes , parliciilixîrement dans Shakspeare , Corneille, Crëbillon , etc. Quoi de plus terrible que cette scène d'Atrée et Thyeste, dans laquelle le dernier dit à son frère, en recevant la coupe de réconciliation :
« Barbare, c'est du sang que la raain me présente! »
Et le dénouement de Rodogune , où l'on voit Cléopàtre vouloir empoisonner son fils et s'empoisonner elle-même afin d'atteindre sa rivale ?
Entend-on par romantique le mépris de toutes les règles que nous ont laissées les anciens et tous nos grands maîtres ? Mais Shakspeare et tous les auteurs anglais ( à l'exception du sage Addisson dans sa tragédie de Caton ) les ont constamment violées , ainsi que l'ont fait leurs imitateurs les Allemands. Il est donc évident que les auteurs de ce siècle , qui s'engagent dans celte mauvaise route, n'inventent rien et ne font que renouveler de monstrueux écarts méprisés dans tous les siècles par tous les bons esprits. Les règles n'ont été inventées <|ue pour rendre les représentations théâtrales d'une parfaite illusion , c'est-à-dire d'une grande vraisemblance , mérite indispensable
DE IMADAMIi DE GEiVLIS. \ /^^
qui peut seul donner un véritable inléi^èt à ces compositions.
he,^ romantiques prétendent qu'on ne trouve que dans leurs écrits ce beau ^ague qui charme l'imagination. En effet, le vague nous plait, c'est pour nous l'infini ; nous nous y perdons , mais nous croyons seulement nous y égarer. Le plus beau ^^ague se trouve dans les livres saints et dans les imitations par nos grands poètes de ces livres sacrés , entre autres dans cette belle pièce de vers de Jean-Baptiste Rousseau :
J'ai vu mes tristes journées, etc.
Le vague n'est point un genre , il ne convient épisodiquement qu'à la poésie , et seulement dans quelques morceaux majestueux et mélancoliques.
Serait-ce donc le style général des auteurs romantiques qui constitue ce genre prétendu nouveau? Mais il y a plus d'un demi-siècle que Diderot , Helvétius , d'Alembert , Raynal, etc., ont introduit dans notre littérature l'impropriété d'expressions , le néologisme , l'emphase, les galimatias. Et même beaucoup plus anciennement, avant que notre langue
poétique fut tout-à-fait formée, un poëte frêsmédiocre , Saint-Amand, fit beaucoup de vers romantiques , entre autres ceux-ci :
« Tantôt délivré du tourment
» De ces illusions nocturnes,
» Je considère au firmament
» L'aspect des flambeaux taciturnes,
» Et voyant qu'en ces doux déserts
■ Les orgueilleux tyrans des airs
» Ont apaisé leur insolence,
» J'écoute , à demi transporté ,
» Le bruit des ailes du silence
»> Qui vole dans l'obscurité '. »
Si ces vers paroissoient aujourd'hui pour la première fois, ils auroient certainement un grand nombre d'admirateurs.
• J'ai fait, il y a plus de quarante ans, des extraits fort détaillés de tous nos anciens poëtes ; ce recueil manuscrit est aujourd'hui entre les mains de mon amie, madame la comtesse de Choiseul (née princesse de Beaufremont); et j'ai remarqué que dans ces vieilles poésies on trouvoit sans cesse de l'obscurité et le ton le plus emphatique. Tel fut le commencement de l'art et telle en est la décadence. Comme je n'ai mis dans le recueil dont je viens de parler que les vers les plus raisonnables, je n'y ai point placé ceux qu'on vient de lire de Saint-Amand ; je les ai lus dernièrement dans la Gazette de France^ et le rédacteur qui les cite fait ensuite cette judicieuse réflexion :
'( Il est curieux de remai quer qu'un genre qui appar-
DE MADAME DE GE>LIS. l/JQ