‹ Mémoires inédits de Madame la comtesse de Genlis (volume 2)Chapitre 27 sur 63 · CHAPITRE VIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIL

Du Style en général.

M. Marmontel a fait une poétique dans laquelle on trouve beaucoup d'esprit , mais aussi beaucoup d'idées fausses ; on l'a refondue depuis dans ses Mélanges, Une véritable et admirable poétique sur la langue françoise est , comme je l'ai déjà dit , V Histoire naturelle de M. de BufFon; elle ne donne point de préceptes, mais elle offre les modèles le plus parfaits de presque tous les genres de l'art d'écrire. En effet, quelle noblesse et quelle majesté dans les articles du cheval, du lion, de l'éléphant, etc. ! Quel coloris sombre et terrible dans la description du tigre, du léopard, du kamichiî Que de délicatesse et de douceur dans l'histoire de la colombe ! et dans celle du chien quelle sen-

l66 MÉMOIRES

sibilitéî dans celle du colibri , et même celle de ràiioii , que de gentillesse et de grâce ! Quant à la versification, nous avons VArt poétique de Boileau.

Le Cours de littérature de M. de La Harpe est sans doute une espèce de poétique trèsestimable ; mais on y trouve une partialité qui rend souvent ses jugemens % sinon faux, du moins ti'ès-exa gérés , soit en bien , soit en mal ^ ; ainsi une bonne poétique complète est un ouvrage à faire , et qui demanderoit au moins trois volumes in-octavo.

Je ne prétends ici qu'énoncer mes opinions littéraires ; par conséquent cette espèce de petit traité sera fort court : je tâcherai que du moins, malgré sa brièveté, la jeunesse y puisse trouver quelques idées neuyes ^.

Pour réussir dans quelque genre que ce puisse

' Et il a trop négligé dans cet ouvrage notre îittérature ancienne , dont il n'avoit qu'une notion très-superficielle, et qui même ne remonte qu'à Mnroi.

(Kofc île l'aulour,)

' Je place dans ce résumé plusieurs choses prises de mon Dictionnaire des étiquettes , etc. , parcc*que dans la nouvelle édition qu'on s'aj^prête à faire de cet ouvrage , j'en veux ôter tout ce qui a rapport à la littérature.

(Note de l'auteur. ")

ùlrc, il faut de la réflexion et de l'étude, et l'art d'écrire en demande beaucoup. Les qualités indispensables d'un bon style sont : la clarté, le naturel, la pureté , l harmonie, Véle'gnncc.

La clarté exclut les tournures amphibologiques, ou embrouillées, ou diffuses; lorsqu'on est diffus, on est ordinairement obscur , parce que l'attention du lecteur s'éleint dans les verbiages. Un trop grand grand laconisme peut souvent aussi, faute des explications nécessaires , jeter de l'obscurité dans un ouvrage.

Le naturel préserve de l'enflure , de l'emphase, du galimatias, toujours produit par d'ambitieuses prétentions.

La pureté du langage est formée par une construction de phrase simple, correcte, par uhe parfaite connoissance de la propriété des mots, ainsi que de la juste valeur et de* la force des expressions.

U harmonie consiste à plaire à l'oreille, à éviter les hiatus, les liaisons dures ou ridiculement répétées , ainsi que la répétition d'une même consonne ' , les rimes en prose , et les

' Comme dans ce vers ;

« Non , il n'est rien <{ul' Naninc n'honore. »

(Note de 1 aulour.)

lyO MÉMOIRES

vers blancs; en général, il faut que toute phrase finale, celle qui termine un paragraphe, soit un peu allongée; presque toujours, lorsque cette phrase manque de nombre, elle laisse à l'oreille quelque chose à désirer. Il faut surtout savoir varier l'harmonie, et ne la pas confondre avec la monotonie : l'harmonie, qui doit avoir dans le cours d'un ouvrage du charme et de la douceur, doit aussi changer de caractère suivant les genres ; elle est le véritable coloris du style, et successivement brillante, sonore, vive, animée, ou lente et remplie de mollesse, représente à l'oreille, autant qu'il est possible, l'image de la pensée; la rudesse même peut quelquefois être une beauté, comme dans ce vers imitatif :

Sa croupe se recourbe en reilis tortueux;

OU dans celui-ci :

Pour qui sont ces serpens qui sifflent sur nos têtes?

Ici, l'imitation est formée par le son, et quelquefois elle est produite par le seul arrangement des mots, ainsi que dans le vers et demi suivant :

Tel on voit, dans les airs, d'une flèche cruelle L'oiseau timide atteint....

Cet enjambement, et le mot atteint , placé brusquement à la fin de la phrase, représente parfaitement à l'oreille l'oiseau percé d'une flèche. L'harmonie du style est si bien une sorte de déclamation indépendante des inflexions de la voix, que tout lecteur (pourvu qu'il ait une bonne prononciation) paroît toujours bien lire, lorsqu'il lit tout haut, sans aucun ton, un livre supérieurement bien écrit. Les ouvrages en vers de Racine, de J.-B. Rousseau, et en prose, de Fénélon, de Massillon , et surtout de BufTon , renferment tous les secrets de l'harmonie; c'est là qu'il faut les étudier. Voyez , entre autres , de ce dernier, la description du kamichi, oiseau de proie des déserts , planant sur de vastes marais. Lisez tout haut, sans nulle inflexion, ce morceau; vous entendrez une musique lente, vague, mélancolique et ténébreuse, dont l'espèce d'illusion est véritablement admirable. Il n'y a dans ce morceau, ni traits d'esprit, ni pensées brillantes; toute sa beauté est due à Tari décrire, et il est sublime. L'élégance se compose de la clarté, du choix heureux des expressions, de l'iiarmonie des périodes, et de la réunion de la noblesse et de la grâce.

Page 1