‹ Mémoires inédits de Madame la comtesse de Genlis (volume 2)Chapitre 28 sur 63 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Suite du précédent.

M. DE BtJFFox a dit que tout Vhomme est dans le style; c'est trop dire, car avec une infinité de défauts particuliers, on peut écrire parfaitement , sans que le style décèle ces défauts; mais il est très-vrai que l'âme et l'esprit se montrent dans le style. Il est certain qu'il faut bien penser pour écrire constamment bien, et que, presqu'en tout, le bon goût tient essentiellement à la morale. Tout ce que la morale condamne est sans cbarme et manque de goût. Le ton tranchant dans la jeunesse, l'arrogance à tout âge, l'aigreur et la hauteur dans les discussions littéraires , la grossièreté, l'indécence, toutes ces choses sont de très-mauvais goût. La véritable grâce est due à Theureux accord de mille qualités charmantes; elle gagne tous les cœurs et n'a rien de frivole; c'est elle qui embellit Tafl^bilité des princes et qui double le prix des bienfaits; c'est elle qui, dans les diverses actions, donne le ton et le maintien qu'il faut avoir. On n'a point cette

grâcc-là sans bonté, sans délicatesse, et sans un<i véritable sensibilité. L'observation du monde peut apprendre à le critiquer avec finesse; mais il faut sentir pour bien peindre des tableaux nobles et touchans. L'impie, l'hypocrite et le méchant ne loueront jamais dignement la vertu; il y a toujours dans leurs éloges quelque chose de faux , de froid et d'emphatique. Pour bien parler de la vertu, il faut du moins en avoir goûté les charmes ; il faut la pratiquer ou la regretter. L'orgueil, par les prétentions outrées qu'il inspire, fait tomber dans l'affecta tien, la pédanterie. Pour être toujours naturel, il faut une certaine mesure de modestie et de bonhomie. Jamais avec un esprit frivole, une mauvaise tête, et une ima^j^ination déréglée, on ne sera capable d'embrasser et de combiner un vaste plan, ni de classer ses idées dans l'ordre et avec l'enchaînement qui doivent seuls leur donner toute la force qu'elles peuvent avoir; enfin, la raison est indispensablement nécessaire pour bien écrire. Par conséquent, cet art, loin d'être étranger à la morale, tient d'elle sa véritable perfection ; c'est sous ce rapport que l'on doit envisager la littérature et que Ion doit louer le goût des

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lettres. Ainsi, pour ouîliver véritablement son esprit, il faut s'attac!ier à perfectionner sa raison, son caractère et ses sentimens. J'ai l'air de parler ici en moraliste , mais c'est aussi parler en littérateur. Si , dans l'étude des belleslettres , on suit une autre route, on pourra montrer de l'esprit, écrire quelques belles pages, mais on tombera infailliblement dans les erreurs les plus dangereuses, dans les plus étranges contradictions, et l'on ne fera jamais un ouvrage véritablement estimable , et par conséquent utile. Un cours parfaitde littérature seroit aussi un excellent cours de morale. Quant aux différens genres de style, on sait que les romans héroïques doivent offrir toutes les richesses de la diction la plus pure et la plus élégante; que rhistoire doit être écrite avec une majestueuse simplicité; la chaleur et les grands mouvemens de l'élequence y seroient déplacés ; parce que, pour lintérêt propre à ce genre, il est nécessaire que l'historien paroisse surtout sage et modéré. Il doit être judicieux et non passionné, sensé, profond, et non brillant. Je ne parle ici que d'une histoire suivie , longue et détaillée; mais un morceau d'histoire, un grand tableau dans un cadre resserré, demande

nn autre style. Là, tout doit étonner et frapper; les nuanees, les gradations et les dëveloppemens ne peuvent entrer dans ce plan; on ne doit offrir que de grandes masses et des traits saillans; il faut surtout marcher vers le but et avec une sorte d'impétuosité. Nous avons de beaux modèles , dans notre langue, de ce style et de cette narration rapide. Le premier de tous est le Discours sur V Histoire univer" selle de Bossue t.

L'idée sublime qui forme le plan de cet admirable discours y donne une grandeur, une importance, une majesté qui en font un ouvrage à part. Qu'il est beau , qu'il est moral , ce tableau frappant où le hasard aveugle ne fait rien, où Dieu, conduit, prépare et règle tout! Ce n'est point un historien, c'est un interprète de la sagesse souveraine , qui, dédaignant de pénétrer les vains projets des hommes, et de peindre leurs caractères , ne voit en eux que les instrumens des volontés suprêmes , et qui, s'élevant au-dessus des vues humaines, ne rend compte des révolutions des empires qu'en suivant la marche et en découvrant les desseins profonds de la Providence. Son ton est majestueux , et est tellement celui de l'in-

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spiralion , qu'il semble qu'il lui seroit aussi facile de dévoiler l'avenir que de retracer le passé.

Après ce chef-d'œuvre, on peut citer Y Histoire de la résolution de Portugal , de l'abbé de Vertot \ Tout marche au but, dans ce petit ouvrage, avec une rapidité qui entraine le lecteur; une sagacité supérieure y tient lieu de pensées fortes; il est brillant de finesse et de pénétration. Les causes des événemens s'y trouvent dévoilées avec une parfaite connoissance des hommes et des affaires. Les caractères, que tout autre n'auroit pu qu'à peine ébaucher, y sont finis, et tout entiers. L'auteur, en préparant avec un art admirable le triomphe de la maison de Bragance , a su je-

' Je ne puis m'empêcher de me vanter ici d'avoir contribué à la réputation si méritée de cet ouvrage ; on prétendoit universellement que le chef-d'œuvre de cet auteur étoit \ Histoire des révolutions de Suède ; j'osai , dans plusieurs de mes ouvrages, critiquer ce jugement , en faisant , comme je le sentois , l'éloge de Y Histoire de la révolution de Portugal ^ et j'ai eu depuis le plaisir de voir cette opinion généralement adoptée , et de ne plus entendre, parler de la romanesque Histoire des révolutions

de Suède.

( Kotc de l'autpur. )

DE MADAME DE GE.NLIS. lyy

ter sur la fin de cette histoire tout l'intérêt que pouvoit avoir le dénoùment le plus heureux d'un ouvrage dramatique.

Nous avons encore un excellent modèle du style rapide dans le précis de l'histoire de Carthage , par M. le vicomte de Chateaubriand.

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