CHAPITRE IX
Des Discours oratoires.
On peut appeler discours oratoires nos discours académiques. Si quelque chose leur manque , ce n'est assurément pas cette prétention , que feu M. Thomas a portée au dernier excès. Avec beaucoup de talent et de mérite, il a gâté ce genre par l'enflure et le galimatias; mais il faut convenir que , sur ce dernier point, il a été très-surpassé par ses admirateurs. D'Alembert, en voulant imiter la finesse de Fontenelle , a outré ses défauts. Cet écrivain parle souvent, dans ses éloges, comme les Précieuses de Molière. Thomas a pris pour modèle Bossuet; mais combien il est loin, dans ses meilleurs morceaux, de cette éloquence frappante et majestueuse du plus grand
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de nos orateurs 1 La composilion est pour Thomas un travail, une combinaison de littérateur , et toujours mêlée de réminiscences : elle est pour Bossuet une création sublime, et tour à tour le résultat d'une méditation profonde , ou d'une heureuse inspiration. Il semble que les écrivains qui manquent de naturel doivent être , dans leur langage , plus réguliers et plus exacts que les autres; mais être cojjipassè n est pas èivepur , et quand on blesse continuellement le goût et la raison , et qu'on ne cherche que des tournures bizarres , on blesse sans cesse la langue, on dédaigne même de l'étudier , et l'on finit par croire que la négligence, à cet égard, est de la hardiesse. Aussi M. Thomas n'est-il pas un bon écrivain : on trouve souvent dans ses ouvrages une incorrection qu'on ne passerait pas à un écolier. En voici une étrange dans son Essai sur les éloges : il dit qu'il ne parle point de tous les éloges faits du temps de Fontenelle ; il ajoute : K Si le public les connoit, c'est à lui à les apprécier; s'il ne les connoit point, ils le sont déjà. »
Il est impossible de faire une faute de langage plus grossière; mais, outre cette faute, il
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y en a une de sens commun bien étonnante dans ces deux lignes , car , d'après ce raisonnement, on ne parlera donc d'aucun ouvrage, parce qu'ils sont tous ou connus ou inconnus. D'ailleurs, dans ces mêmes pages, l'auteur parle très-longuement de ceux de Fontenelle , qui certainement étoient déjà appréciés. C'est dans cet ouvrage que M. Thomas , pour peindre Louis XIV , dit quil Jut jeté hors des bornes de la nature, phrase ridicule qui n'a même pas le mérite de donner une idée confuse de Louis XIV ; car ce prince ne fut que trop daîis la nature , comme amant , comme père * et comme conquérant. Enfin , toujours dans cet ouvrage, l'auteur porte ce jugement de d'Alembert :
{< Il a un style précis qui n'orne point sa » pensée, qui ne l'étend pas, dont la clarté fait w le développement , et dont la parure est la » force. »
Voilà du précieux et du galimatias : on s'en moquoit encore il y a trente ans; mais peu d'années après, ce même langage, dans les
* Quand il voulut faire succéder ses cnfans bâtards au trône.
(îSote de l'auteur.) 12*
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tribunes républicaines , ravissoit d'admiration.
Tous les littérateurs qui écrivoient ainsi , et qui vouloient acquérir une grande réputation, avoient bien raison de déifier M. de Voltaire, afin de se mettre sous sa puissante égide. Si M. de Voltaire , qui détestoit l'emphase et le galimatias , ne les eût pas protégés , comme il se seroit moqué d'eux!...
M. Thomas , par ses talens , ses succès et ses défauts, a fait beaucoup de tort à la littérature françoise ; il a formé une mauvaise école , qui est si opposée au génie françois , et qui décline tellement , que les vieillards peuvent espérer de la voir entièrement s'éteindre.
On doit sans doute comprendre les oraisons funèbres dans les discours oratoires. On a étrangement profané ce genre depuis vingtcinq ans ; n'avons-nous pas lu l'oraison funèbre de Danton , c'est-à-dire son éloge depuis sa mort!,.. Nous avons un assez grand nombre de très-beaux sermons de différens prédicateurs, mais nous n'avons point d'oraisons funèbres que l'on puisse comparer à celles de Bossuet. Il y a une immense dllficulté dans ce genre , et qui n'existoit pas pour les orateurs
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païens : c*est d'accorder les louanges données aux guerriers , aux héros et aux souverains , avec l'inflexible austérité de la morale évangélique. C'est un talent qui demande tous ceux de l'art oratoire, le tact, la finesse de l'esprit^ l'étendue des lumières, la sûreté des principes, la sagesse conciliante unie à l'immuable vérité; enfin, l'éloquence qui entraîne et qui persuade : et . tel est l'art sublime dont les oraisons funèbres de Bossuet offriront à jamais le modèle et les chefs-d'œuvre. M. Thomas , dans son Essai sur les éloges , dit que, long -temps après la mort d'Homère, on prononçoit tous les ans son éloge à Smyrne , et qu'un philosophe grec , arrivant à cette époque dans cette ville , fut prié de s'en charger; que , pour s'y préparer, il se rendit, suivi du peuple , au lieu où étoit la statue d'Homère , qu'il la tint long-temps embrassée , et qu'ensuite il parla avec la plus grande éloquence.
Dans l'ancienne Rome , les empereurs , ainsi que nos académiciens modernes, faisoient, en montant sur le trône, Téloge de leurs prédécesseurs. L'empereur Auguste prononça, dans la tribune, l'éloge funèbre de César : ce prince
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étoit, dit-on, fort éloquent ^ Tibère fit l'éloge funèbre d'Auguste son beau-père , et celui de Tibère fut prononcé par Caligula. On n'auroit pu choisir un orateur plus digne de faire un tel éloge. Néron fit l'éloge de Claude ; il vanta sa profonde sagesse, ce qui fit rire les Romains malgré la dignité de l'orateur. Au reste , Néron fut le premier qui ne fit pas luimême ses discours : le philosophe Sénèque les composoit pour lui^; et, depuis Néron, les empereurs , trouvant cette manière plus facile , en général l'adoptèrent.
Les éloges funèbres ne furent connus en France que sur la fin du quatorzième siècle. On croit que le premier François auquel on ait rendu cet hommage fut le célèbre du Guesclin. Cette oraison funèbre fut prononcée , en i38g, neuf ans après la mort du connéta-
» Il faisoit des vers , il avoit composé un poème sur la Sicile et une tragédie à'Jjax.
( Note de l'auteur. )
' Ce philososophe , qui louoit la profonde sagesse de l'imbécile Claude, avoit fait contre lui une sanglante satire , intitulée Y Jpocoloquiniosc , ou Métamorphose de l' empereur Claude en citrouille.
(Noie ik' l'auteur J
Lie, par un évêque d'Auxerrc, et en présence de ton le la cour. Le texte fut :
JVof/iinaius est iisqiic tid cxtrenia.
« Son nom a été connu aux cxlrcmités de la terre. »
Le gidîid œu^HC de la prédication évangélique, les SermoJis , demandcroient un article à part, et qui ne pourroit être bien fait que par un ecclésiastique. Nous dirons seulement que la morale n'a toute la force qu'elle peut avoir , que lorsqu'elle promet un prix immense pour les sacrifices continuels qu'elle exige; et lorsque ses préceptes , aussi anciens que purs et sacrés, sont enseignés par un orateur à la fois humble, énergique, éloquent, chargé spécialement de cette respectable mission , dont la vie entière puisse offrir le modèle le plus parfait de toutes les vertus , et qui , ne s'appuyant jamais sur lui-même , ne nous parle de nos devoirs , ne nous ordonne de les suivre qu'au nom de la Divinité!... Voilà ceux auxquels appartient véritablement le droit sublime de rétablir la morale et les mœurs.
Mais quelle influence dans ce genre peuvent raisonnablement avoir des philosophistes également iuconséquens dans leur conduite' et
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dans leurs discours, donnant leurs propres opinions comme des oracles , déclarant avec arrogance que tous ceux qui ne s'y soumettent pas sont des imbéciles, des hommes orgueilleux , intrigans , vindicatifs, pleins de foiblesses et de contradictions, et soutenant alternativement et toujours le pour et le contre?