CHAPITRE X
De TArt dramatique.
Quant à Fart dramatique, voici, je crois, ce qu'on en peut dire : Vingt-sept années se sont écoulées depuis la révolution ; et , en cherchant seulement dans ce même nombre d'années, avant la révolution, on trouvera la tragédie de Tancrede; celle d^ Iphigénie en Tauride , de Guymond de Latouche ; Zelmire , Bajard , et le Siège de Calais, de Dubelloy; Warwick , de M. de La Harpe ; Guillaume Tell ' ; Hfpermnestre^ de Lemiére, etc., etc..
' Cette pièce eut beaucoup de succès dans la nouveauté ; mais elle est très-médiocre. Un jeune auteur plein do verve et de talent (M. Pichald) vient d'en faire
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Les bonnes comédies furent plus rares ; mais a-ton fait, depuis la révolution, une pièce plus morale, mieux conduite et plus intéressante que \ Ecole des Pères , de M. Pieyre? un drame plus national et plus ag;réable que la Partie de chasse d Henri IF? une pièce satirique plus plaisante que le Barbier de Séville? une comédie plus spirituelle et plus brillante que r Optimiste? On ne peut se dissimuler que l'art dramatique est étrangement déchu depuis
une sur le même sujet et qui est reçue à la Comédie Françoise ; j'en ai entendu quelques fragmens qui m'wnt paru d'une grande beauté ; j'ai admiré surtout l'originalité du caractère de Guillaume Tell, que l'auteur a su rendre aussi touchant qu'énergique , en alliant en lui à l'amour de la justice et de la liberté , les sentimens naturels les plus humains , et en le rendant toujours accessible à la pitié ; c'est une conception très-neuve , car on a toujours jusqu'ici mêlé plus ou moins de férocité aux grands sentimens patriotiques : on trouvera aussi une intéressante originalité dans le caractère de l'épouse de Guillaume Tell. Le même auteur a fait encore une tragédie de Léonidas* , que je ne connois pas, mais d'excellens juges m'ont dit qu'elle est admirable : elle est également reçue à la Comédie Françoise.
CNolc lie l'aulpiir. ) * Depuis cette note écrite , léonidas a été joué avec le plus grand succès.
' Note de re'ililciir.)
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vingt-sept ans; il est facile d en trouver les
raisons.
D'abord , pendant les cinq ou six premières années de la révolution , on vouloit de la férocité dans les tragédies; c'étoit, ce qu'on ap peloit alors, de la grandeur et de l'énergie. Ensuite beaucoup d'auteurs s'appliquoient à trouver des allusions Jlatteuses , des rapprocheniens flatteurs ; par conséquent il falloit éviter avec soin tout ce qui pouvoit au contraire donner lieu à des applications fâcheuses , soit dans le choix des sujets, soit dans les caractères et le développement des sentimens ; et, malgré toutes ces précautions, des censeurs impitoyables signaloient leur zèle en mutilant, sous des prétextes toujours puériles et souvent risibles , ces pauvres tragédies composées avec tant de prudence. Les ^nls escla^^es, qui écrivoient sous le règne du tyran Louis XIV , n'eurent aucune de ces entraves . Corneille et Racine écrivirent d'inspiration tout à leur aise; enfin quelques auteurs ont uniquement travaillé pour un seul acteur, et , en faisant des tragédies , n'ont songé qu'à un rôle toujours de même genre : ce n'est pas . ainsi que l'on fait de bonnes pièces.
Cependant on poiirroit citer de ces derniers temps trois tragédies qui annoncent beaucoup de talent. Quant aux comédies, on a trop agi dans ce siècle pour avoir pu observer ; on a mal peint, parce qu'on a mal vu ou qu'on n'a pas voulu voir. Et d'ailleurs les usages , les manières , le ton , variant et changeant sans cesse avec les divers gouvernemens , les tableaux ont été trop fugitifs pour qu*il ait été possible d'en saisir bien fidèlement les traits. On peut bien , par une esquisse rapide et légère, fixer l'image d'une ombre; mais l'ombre elle - même , dépourvue de couleurs , vaut-elle la peine qu'un grand maître emploie son talent à en perpétuer le souvenir ?
Pour former des ridicules généraux et des mœurs , il faut de longues habitudes. Nous n'en avons plus ; nous sommes à la fois usés , tout neufs , indécis , irrésolus sur le ton , les manières , les formes que nous devons adopter. Il y a dans la sociéîé une telle bigarrure, qu'il est impossible d'y saisir un seul trait caractéristique. Les bons peintres de mœurs peuvent bien faire quelques petits portraits isolés ; mais pour tracer ces tableaux frappans de ressemblance , que chacun reconnoît , parce
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que tout le monde en rencontre les originaux , il faut attendre. iVinsi le temps seul pourra nous rendre la bonne comédie.
Lorsqu'un auteur dramatique veut faire une pièce de caractère, il me semble qu'avant de s'occuper du plan il doit examiner si le caractère qu'il se propose de mettre sur la scène sera plus saillant, offrira un résultat plus moral en le présentant d'une manière burlesque, ou bien en le plaçant dans une pièce d'un comique noble , ou enfin dans un drame pathétique. Par exemple, le caractère de l'avare fournissoit naturellement des scènes beaucoup plus comiques que celui du misanthrope. Comme il faut placer le caractère qu'oa veut peindre dans les situations qui peuvent le mieux le faire ressortir, le colérique ne sauroit convenir à la comédie; ce caractère est fait pour la tragédie, il a été peint dans Venceslas , dans /e Duc de Fo'ix , etc. Le Joueur anglois et l'imitation de Saurin sont des pièces médiocres ; mais ridée d'offrir les funestes conséquences de ce caractère étoit bonne et morale; il falloit le traiter dans ce genre, il falloit , non que le joueur égayât les spectateurs , mais qu'il les fît frémir. Le caractère du Méchant demandoit
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surtout une intrigue profondément combinée, un grand mouvement, et c'est précisément ce qui manque à cette pièce si charmante d'ailleurs. Congre ve a peint le méchant avec beaucoup plus de génie dans sa pièce intitulée : Double dealer. L'intrigue de cette pièce est un chef-d'œuvre \ Tout caractère bourgeoisement bas doit être banni du genre sérieux ; il n'y paroi troit que plat et dégoûtant. Le caractère de l'hypocrite ne pouvoit être placé avec un grand succès que dans une pièce comique; car l'hypocrisie ne forme point le caractère du Mahomet àç^yoXidàTQ^'f elle n'est pour lui qu'un moyen, et l'auteur auroit pu intituler cette pièce V Ambitieux, Le glorieux devoit produire une comédie d'un genre noble ; il falloit représenter un grand seigneur insolent et dédaigneux , mais dont l'orgueil fût nécessairement modifié par l'habitude de vivre à la cour et par l'usage
• Le dénoument n'en vaut rien , et la licence de cette pièce est extrême; mais, avec quelques changemens, il seroit facile , en conservant les beautés supérieures de cette comédie, d'en enrichir notre théâtre. Il est étonnant que nos littérateurs , en parlant de Congrève , n'aient jamais imité cette pièce qui est certainement son chef-d'œuvre.
( Note Je l'auleur, )
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du monde , comme la misanthropie d'Alceste est contrainte par les mêmes bienséances. On ne pou voit donner au glorieux des ridicules frappans et grossiers ; il falloit les peindre avec finesse et profondeur ; c'est ce que n a pas fait Bestouches ; son glorieux ne ressemble à personne; cet ouvrage offre l'exemple singulier d'un drame intéressant, rempli démérite, et dont cependant le caractère principal est manqué. Après avoir décidé de quelle manière on doit offrir le caractère principal, c'est-à-dire, si ce sera d'une manière comique ou sérieuse , on ne doit plus s'occuper que du soin de le placer dans une situation embarrassante qui le développe tout entier, en lui causant toute la gêne qu'il peut souffrir ; et pour cela , il faut toujours que la situation contraste avec le caractère. C'est ainsi que Molière place l'avare dans la nécessité de faire une dépense , de donner un grand festin ; c'est ainsi qu'il représente le misanthrope passionnément amoureux d'une coquette qui n aime que le monde et la dissipation. Il y a des caractères qui demandent une intrigue, tels que le méchant, le jaloux, l'ambitieux. Une femme angloise, qui avoit beaucoup de talent et un nom singulier, Su-
zanne Cent-Lwres ^ , a fait une charmante comédie de caractère et d'intri(];ue, intitulée The Biizj Body, nom qui ne pourroit être traduit en François que par celui à^ affairé : mais pour bien exprimer le sens de celui de la pièce an(jloise , il faudroit dire \ Affairé officieux et brouillon.
Les grands caractères, c'est-à-dire, ceux qui sont dominés par un vice ou un travers marquans, sont non-seulement épuisés en littérature , mais n'existent plus dans la réalité. Le dernier degré de la civilisation , sans les détruire , les mitigé et les masque ; les convenances sociales, devenues vulgaires , en adoucissent les traits; l'amour-propre y mêle d'autres travers qui en font des caractères composés; ils n'ont presque plus rien de théâtral : le vice au fond est le même , mais le ridicule n'y est plus. Les bons peintres de mœurs peuvent aujourd'hui montrer plus que jamais de la finesse et de la pénétration ; mais ils ne seront plus comiques, ils ne feront plus rire ; on ne trouveroit plus dans tout Paris un seul Harpagon. Tous nos Harpagons ont de bonnes ma-
' Son mari, qui étoit François, s'appeloit Ccnt-Livres.
( Noie de l'auteur.;
niéres et un langage raisonnable; on ne pourroit les peindre que par leurs actions , et rien ne seroit moins plaisant. Il y avoit jadis beaucoup d'avares aussi francs que celui de Molière ; et ce personnage ëtoit d'autant plus comique pour les spectateurs , que l'amour de l'argent n'étoit nullement alors un vice général. On a donc tort de reprocher à nos auteurs dramatiques qu'ils ne savent nous égayer que par des bouffonneries et des caricatures : ce qui peut fournir un bon comique ne se trouve plus dans la société. Il n'y a plus d'originaux , il n'y a plus de ridicules. Nous avouons franchement, qu'en faisant cette remarque , nous n'avons nullement l'intention de faire l'éloge du temps présent '. On a inventé de nos jours un genre
'J'ai indiqué, dans mon Journal imaginaire (ou Feuille des gens du monde), deux caractères cuinposés qui , je crois , feroient un bon efiFet au théâtre : l'un est Y Egoïste par rêjlexion-. c'est un homme né sensible , qui n'a conservé de la bonté que les premiers mouvemens qui sont tous naturellement généreux, et qui ensuite, par réflexion , par calcul d'intérêt personnel, se dénient , se rétracte , et sacrifie toujours sa parole et ses amis. Il est puni par le mépris, par l'abandon, par l'isolement ; on lui suppose morne une perversité qu'il n'a pas , on
de |)ièces très-nuisible à l'art dramatique en général : c'est ce qu'on appelle des pièces de circonstance , c'est-à-dire des pièces jouées d'abord à la cour, ensuite à Paris , et qui expriment Tamour pour le souverain, ou qui célèbrent d'heureux événemens publics. Ces pièces , qui n'offrent ni intrigues, ni caractères, ne peuvent rester au théâtre, ainsi que l'annonce leur titre, et elles sont un très-mauvais emploi du temps et des veilles des auteurs dramatiques. Il vaudroit beaucoup mieux , dans ces occasions , faire comme autrefois de véritables pièces, précédées de petits prologues d'une ou deux scènes. Aux fêtes de la cour de Louis le Grand , on vit successivement les premières représenta-
croit qu'il n'a jamais rien promis de bonne foi , on l'accuse d'une fausseté qu'il n'a jamais eue. Il n'est que foible, inconséquent, personnel; on en fait un hypocrite. Ce caractère est neuf, il est cependant très-commun. Il en est un autre du même genre, mais moins odieux, que l'on pourroit appeler la fausse obligeance. Qui n'a pas rencontré des gens qui font avec chaleur et sincérité mille offres de service , qui se chargent des affaires des autres , promettent tout et ne tiennent rien , parce que . la paresse et l'étourderie ne leur permettent jamais de remplir leurs nombreux eugagemens,
^^ bole de l'auteur. )
To:\is vui. i3
tions des pièc<?s de Racine, de Molière, et des opéras de Quinault. De tels ouvrages honoreroient beaucoup plus des fêtes royales que ne peuvent le faire les pièces de circonstance les plus flatteuses. L'usage des prologues a été suivi sous les deux deiniers règnes; cependant un auteur, qui a saisi ou créé tous les genres de flatterie, ainsi que tous ceux d^ la satire, M. de Voltaire, qui a tant calomnié les rois, inventa les pièces de circonstance. Il fit, pour louer Louis XV, un drame intitulé Trajan (flatterie qui, depuis, n'a été que renouvelée). L'ouvrage ne valoit rien, et le roi lui-même le jugea ainsi. Après la représentation, M. de Voltaire entr'ouvrit la loge où étoit le roi, et, s'adressant à M. le maréchal de Richelieu, lui dit , de manière à être entendu du roi : Trajan est-il content? Le roi, choqué de cette lii3erté, terrassa l'auteur par un regard sévère. M. de Voltaire, déconcerté, se hâta de s'éloignei' ^ Cet essai ne mit pas en vogue les pièces de circonstance y qui n'ont été à la mode que
' Cette anecdote est rapportée dans le Cours de li/tcralure de M. de La Harpe, qui n'est pas suspect de malveillance, lorsqu'il parle de M. de Voltaire.
( ISotc de l'autour.)
depuis la révolulion. Enfin, une chose é(;alement nuisil)le à la littérature, au bon goût et aux moeurs, c'est la grande quantité de spectacles. Avant la révolution, nous n'avions que la Comédie Françoise , l'Opéra , la Comédie Italienne, les BoulToiis, et c'étoit assez.