CHAPITRE Xll
Do la Tra^ocUfc.
Nous allons maintenant nous occuper de la tragédie. La simplicité, tant vantée dans les ouvrages d imagination, n'est point par ellemême une beauté ; car si elle n'étoit pas fondée sur une idée originale et frappante , ou si elle ne donnoit pas lieu à des développemens du plus grand intérêt;, elle paroîtroit fort insipide, même avec un bon style; elle ne seroit qu'un dénûment d'imagination. La tragédie de /Bérénice, malgré le cbarme du style, et même l'intérêt touchant du caractère de Bé-
rénice, est une pièce froide qui n'a jamais pu se soutenir au théâtre. Chez tous les peuples , et dans tous les temps, l'art dramatique a toujours commencé par des fictions d'une excessive simplicité. Dans le Prométhée qui nous reste d'Eschyle, on ne trouve ni invention, ni événemens, ni incidens. Quoiqu'il y ait du génie dans la manière dont l'auteur a tracé le caractère inflexible et fier de Prométhée, cette pièce n'est pas comparable à celles de Sophocle et d'Euripide. Les plus belles pièces de ces derniers n'ont traversé les siècles avec tant d'éclat que parce qu'elles joignent l'imagination à la beauté du style et à la vérité des senîimens. Par exemple, il y a tant de mouvemens, d'incidens merveilleux, de reconnoissances, et de coups de théâtre dans OEdipc , que, si ce sujet étoit moins usé, on en pourroit faire le plus frappant et le plus beau des mélodrames. Les coups de théâtre ne rendent donc point une pièce moins estimable, s'ils sont bien amenés, et si d'ailleurs les caractères sont bien faits, les sentimens bien développés , et si le style est élégant et pur.
HéracUus et Rodogune sont des pièces admirables; cependant l'action en est excessive-
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ment compliquée, mais elles n'en sont que plus théâtrales. Il est étraïuje de prétendre que l'intérêt si puissant excité par la surprise et la curiosité, doive être banni du théâtre, des poëmes, et des romans. Pourquoi la lecture tie la Henriade est-elle, malpjré ses beaux vers, si ennuyeuse ? c'est qu'on ne trouve dans ce poëme ni mouvement, ni situations extraordinaires et frappantes. Sans doute les charmes du style , l'élévation des sentimens , la vérité des caractères^et de's peintures , sont dans la tragédie, des beautés du premier ordre ; mais l'ouvrage n'est aussi parfait qu'il peut l'être que lorsqu'on y trouve une liction originale, attachante, et une grande pompe de spectacle ; enfin , il faut observer que les pièces des anciens sont infiniment moins longues que les nôtres. Les actes de leurs tragédies n'ont en général que deux ou trois scènes assez longues, et quelquefois ils u'en ont qu'une seule. Ainsi, dans un moindre espace, ils ont dû naturellement placer moins d'incidens. Il est à désirer que les auteurs dramatiques , en cherchant des sujets ou en traitant ceux qii'ils ont choisis, ne -soient pas dominés par la crainte d'entendre comparer leurs pièces à des
mélodrames; car cette crainte géneroit, ou même gàteroit leur talent; et bientôt nous n'aurions plus que des tragédies sans efFet et sans imagination. Qu'ils tâchent de bien écrire, de n'être ni communs, ni emphatiques, de tracer de grands caractères, de bien peindre les passions; mais qu'ils tachent aussi d'inventer des fictions théâtrales, et d offrir un beau spectacle, toutes ces choses réunies forment la perfection de l'art dramatique. Quelques personi]es troii^-ent mauvais que dans les sujets tragiques on ose tracer des caractères atroces. A cela je répondrai que, si l'on n'admettoit^plus dans les ouvrages d'imagination que des criminels intéressans, ou du moins excusables, cette fausse délicatesse seroit aussi nuisible à la morale qu'à fart dramatique. Dés quon présente le crime, on doit le montrer épouvantable et monstrueux. D'ailleurs on trouve dans beaucoup de tragédies justement célèbres les monstres les plus révoltans, entre autre-s, Mahomet, qui n'élève des enfans tombés entre ses mains que pour leur faire égorger leur père , atrocité qui se passe sous les yeux des spectateurs; et Cléopàtre , dans liociogurje y qui fait poignarder le fils le
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])ius soumis , et qui veut empoisonner l'autre. V atrocité d'un crime n'est donc point un sujet de critique dans une tragédie; mais un défaut intolérable, c'est de faire commetlic une atrocité par un personnage que Ton a voulu rendre intéressant pendant quatre acles, tels, par exemple, que Fajel dans Gahiidldy ou Barnewelt dans la pièce de ce nom, de M. de La Harpe. Mahomet, et C/éopdtre dans liodogunc , commettent des atrociics , mais sont représentés comme des monstres; et ce spectacle est aussi moral que terrible. Une autre règle, sinon écrite du moins consacrée par l'exemple de tous les grands maîtres, c'est qu'il faut que la terreur n'agisse que sur l'amie , et que par conséquent elle n'olfre rien qui puisse agir immédiatement sur les sens. C'est pourquoi le dénoûment du Calas de M. Chénier a causé tant d'horreur et d'indignation. 11 faut avoir bien peu réfléchi sur l'art dramatique, pour amener sur la scène un homme disloqué par le supplice de la question. On le répète, jamais les grands maîtres n'ont présenté ces atrocités dégoûtantes. Dans le Philo ctèie grec on voit , il est vrai , un héros soulfrant des douleurs physiques; mais il veut les cacher, et c'est
siii' le soin, qu'il est forcé de prendre, de les dissimuler, que porte tout l'intérêt de la pièce. Lamothe et beaucoup d'autres auteurs ont dit qu'il n'existe point de tragédie dont l'ensemble soit véritablement moral; il en est une, néanmoins, qui est profondément morale d'un bout à l'autre , c'est Britannicus. Dans cette admirable tragédie tous les caractères sont parfiiitement développés et soutenus , celui d'y^grippine est remarquable par son originalité ; avec tous les traits qui peuvent peindre noblement et avec grandeur une femme intrigante et ambitieuse , il offre une infinité de petits détails qu'un mot de plus ou de moins rendroit facilement comiques * , et le mérite infini des détails complète son étonnante vérité. Il falloit tout l'art et tout le goût de Racine pour oser placer, dans une tragédie, un tel caractère avec toutes ses nuances , dont quelquesunes sont si près du ridicule. Cette pièce a le jTiérite d'offrir à la jeunesse les leçons morales
■ ^. Son engouement de la faveur; son indulgence pour ISéron, quand elle croit reprendre -son empire; la mainièrc dont elle vante son crédit, etc. : aucun des commentateurs n'a bien senti la beauté originale de ce rolc.
(Notcdor.iiilour )
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les plus énergiques et les plus fiappanles. Qu'est-ce qui prépare , forme et développe Néron? l'orgueil le plus puéril et la foiblesse de prêter l'oreille aux insinuations peHides d'un vil flatteur : n'5st-ee pas l'hisloire de tous les jeunes gens corrompus? Racine a représenté admirablement un jeune homme pr^^t à parvenir au dernier degré de corruption, uniquement parce qu'il préfère depuis long-temps un complaisant subalterne à un ami véritable; il craint qu'on ne le croie mené par Bunhiis, et il se laisse mener par Narcisse. Que résultet-il de cette foiblesse et de cette inconséquence absurde ? D'abord l'éloignement de ceux qu'il doit révérer et chérir, et par conséquent l'ingratitude; bientôt cette ingratitude, augmentant avec ses déréglemens , devient une haine atroce. Il craint de justes reproches; plus foible à mesure qu'il s'éloigne de la vertu, il ne veut ni réparer ni expier; il s'enfonce dans un abîme : et, au cinquième incic , Néron tout entier produit l'horrible catastrophe du dénoùnient. Que de leçons sublimes dans cette conception î
On pourroit citer encore plusieurs tiagédics, tant nationales qu'étrangères, très-mc>-
raies dans leur ensemble et par leur but; il en est une surtout de Shakspeare , qu'on ne sauroit trop louer sous ce rapport, c'est Richard III, où l'ambitieux usurpateur est peint-avec les couleurs les' plus énergiques , et de manière à inspirer non-seulement de l'horreur pour son caractère et ses crimes, mais un profond mépris pour son extravagance. Le dénoûment est admirable, lorsqu'apiès la bataille de Bosworth que l'usurpateur vient de perdre, il s'avance seul, à pied sur le théâtre , et voulant fuir , s'écrie avec désespoir : lïlon royaume pour un cheval^! Ce mot est véritablement sublime dans la bouche d'un homme qui a commis tous les forfaits pour parvenir au trône* La belle scène des ombres au milieu des deux camps ne pourroit être admise sur notre théâtre françois, mais elle seroit merveilleusement placée à l'Opéra, ou dans un mélodrame. On ne doit pas attribuer à notre siècle le mince honneur d'avoir inventé les mélodrames ; c'est à peu près ce qu'on appeloit , dans le dix-septieme siècle, des tragédies à machines ; le grand Corneille fit les premières.
^Jy kingJom Jnr a horsc !
(iS^ote d'j l'auteur.)
Comme, en général, il n'y a clans ces pièces ni vérité, ni développement de sentimens, ce genre sera bientôt épuisé : mais c'est le spectacle favori du peuple, et il mériteroit toute la surveillance de la police. Ces pièces pourroient devenir très-utiles , si elles ofFroient toujours la morale la plus pure et la plus irréprochable.