CHAPITRE XIII
De l'Art théâtral, de la Déclamation, etc.
L'art théâtral dans le grand genre, c'est-àdire , dans la tragédie, est composé de deux parties : la déclamation qui enseigne à bien dire des vers; et le jeu, moins susceptible d'enseignement, qui exprime les passions. Par une conséquence très-remarquable aujourd'hui dans les écoles dramatiques, on néglige presque entièrement la déclamation , la seule chose de l'art que des maîtres puissent enseigner, et l'on s'attache à former le jeu des élèves que rien ne peut perfectionner que l'expérience et le talent naturel. La beauté de la déclamation
consiste dans la pureté de la prononciation , Fart d'adoucir et de conduire sa voix, et de donner aux paroles une justesse raisonnée d'inflexions. En général la moitié de tout rôle ti^agique ne demande qu'une belle déclamation ; les récits, le débit, une multitude de scènes n'exigent absolument que cette partie de l'art. Si l'acteur déclamoit mal , quel que fût son talent daAs les mouvemens énergiques et passionnés, il ne rempliroit qu'imparfaitement un beau rôle ; il seroit médiocre dans la plus grande partie de ce rôle , tout le charme des beaux vers seroit perdu dans sa bouche. S'il avoit d'ailleurs de grands succès , il griteroit l'oreille et le godt de ses admirateurs; il seroit coupable d'un attentat que nul poëte et même nul littérateur ne doit excuser; il dépouilleroit Racine de sa divine harmonie.
Lorsqu'on veut apprendre à chanter, on commence par solfier; le maître , avant de songer à donner au chant du charme , de l'àme , et de Texpression , s occupe uniquement à former l'organe de la voix et la justesse des intonations. Il semble de même que , dans l'art théâtral, on devroit commencer par enseigner seulement la déclamation , en- faisant apprendre
à l'élève, non des rùlos, mais des odes et des moiTeaux détachés de nos meilleurs poëmes. Quand il déclameroit parfaitement les odes dv. Rousseau et les beaux vers de la Heniiade , des poëmes de M. Delille, etc. , on lui donneroi t des rôles.
On n'a jamais mieux déclamé que Le Kain , mademoiselle Clairon , et Monvel : l'art de la déclamation a beaucoup perdu depuis trente ans. Mademoiselle Vcstris commença à le gâter par une prononciation vicieuse, que presque tous les acteurs ont imitée depuis. Elle mettoit des e muets au dernier mot de tous les vers maseidins terminés par un r ; par exemple , elle eût dit :
J'ai cru sur mes projets, sur vous, sur mon nmou-re^ Devoir en Musulman vous parler sans déton-re ;
et en appuyant à l'excès sur ce re , qu'elle ajoutoit. Il est inconcevable qu'une prononciation aussi ridicule, non-seulement n'ait pas été sifllée par le public , mais que personne , avant l'auteur de cet ouvrage , ne l'ait critiquée, et que les acteurs l'aient adoptée. Il y a environ cinquante ans qu'un acteur nommé Aufrene débuta avec beaucoup d'éclat dans la
tragédie; il avoit imaginé de jouer la tragédie sans déclamation , avec le ton et les gestes les plus familiers. Il en résultoit qu'il dénaturoit les beaux vers de Racine, de Corneille et' de Voltaire; qu'il déjouoit les autres acteurs qui paroissoient emphatiques auprès de lui , et qu'il gàtoit l'art. Les gens que séduisent toujours les nouveautés bizarres et les lieux communs , furent enchantés de cette nouvelle manière, précisément parce qu'elle étoit excessivement discordante avec la bonne , et ils eroyoient répondre victorieusement à ceux qui la condamnoient , en répétant qu elle étoit plus naturelle, ce qui assurément est incontestable; car on ne peut nier qu'il ji'y a point de héros, de rois et de princesses, qui , par l'extérieur et le langage, soient semblables aux personnages du théâtre. Mais si Ton veut les voir dans la pure réalité, il faut donc aussi les faire parler en prose, ou du moins abolir cette haute et divine poésie réservée pour eux seuls , et ne plus écrire la tragédie qu'en employant les vers (iimiliers de la simple comédie.
Comme il y a de 1 idéal dans le langage de la tragédie, on doit en retrouver dans ton (es le? antres parties du jeu des acteurs; et, sans ert
accord, l'illusion même de la tragédie seroit détruite; c'est l'harmonie de l'ensemble qui la produit; c'est cette nature embellie, mais possible, comme la Vénus de Praxitèle; c'est ce beau idéal , qui, en élevant l'âme, frappe, séduit l'imagination , et qui fait d'une belle tragédie le chef-d'œuvre des conceptions littéraires , et de sa représentation le plus ravissant , le plus noble amusement que l'homme ait jamais inventé.
Combien, depuis les anciens Grecs, l'art de la déclamation a dû gagner et se perfectionner ! L'expression du visage , le jeu muet , la douceur des inflexions de la voix, toutes ces choses qui demandent tant de talent , n'existoient pas pour des acteurs qui jouoient avec des masques, et qui étoient obligés de toujours forcer leur voix pour être entendus; et des hommes qui jouoient des rôles de femmes, de jeunes princesses !
On doit à M. le comte de Lauraguais d'avoir débarrassé la scène françoise des balcons qui obstruoient ridiculement le théâtre; et l'on doit à mademoiselle Clairon d'avoir perfectionné le costume théâtral : elle supprima les paniers, les gants, et elle prit le costume de