CHAPITRE XIV
De la Comédio.
En 5564 (du monde), Eupolis, Cralinus et Aristophane ont rendu fort célèbre la comédie appelée ancienne ^ qui a tenu lieu, chez les Grecs , de satire ' .
En 568o, Ménandre fut l'auteur de la nouvelle comédie. On ne lui rendit pas justice de son vivant ; on lui préféra les pièces de Philémon, qui lui étoit fort inférieur.
Tout le monde convient que nos bons auteurs comiques , et surtout Molière , sont infiniment supérieurs à ceux de l'antiquité ; il n'est point de pièces dans ce genre que l'on puisse mettre au - dessus du Mîsan-
■ On y représentoit des personnages exislans et sons leurs noms.
(Note lie r.iuicMn.) '4*
thrope ^, de Z'^t^^re , de V Ecole des maris , des Femmes savantes^ du Tartufe^, etc.;
« Le caractère , le plan et tons les détails de cette comédie sont également dignes d'admiration.
Timon, le Misanthrope àes anciens, n*a rien de commun avec le nôtre : ce Timon est un rustre bien grossier et bien farouche qui dit des injures à tous ceux qu'il rencontre. Le Misanthrope de Molière est un homme de la cour continuellement gêné et mis au supplice par toutes les entraves de la politesse et de l'usage du monde. Il y avoit du génie à le placer sur un théâtre , où l'esprit observateur et droit peut trouver tant de choses à blâmer. Le héros de la pièce est intéressant , parce que son dégoût pour le genre humain vient surtout d'une vertueuse indignation contre le vice, l'intrigue et la fausseté ; d'ailleurs il est si naturellement frondeur, qu'on sent qu'il a dii l'être, même au collège, et que cet esprit de dénigrement est né avec lui , c'est-à-dire avec le développement de sa raison ; enfin , pour que rien ne manque à ce grand tableau , il est passionnément amoureux d'une coquette médisante , frivole , légère , qui n'aime que le monde et la dissipation. Au dénoùment, Alceste , forcé de renoncer à elle, est puni de sou humeur atrabilaire et de son inconséquence ; ce qui complète la perfection de cette pièce incomparable.
( Note de l'autctir.)
"" 'SI. ^lannontel , dans ses Mélanges, dit que le plus beau pUin de comédie, le seul qui bii ait causé un véritable étonnement , est celui du Tartufe. J'ose dire
de /a Mélromanie de Pirori , du Méchant de Gresset, du Joueur de Régna rd, etc.
Assurément on ne citera pas au nombre de nos bons ouvrages dramatiques ceux de M. de Voltaire dans ce genre , par exemple , Chariot ou la comtesse de Gwry^ drame absurde, avec divertissement; le Droit du seigneur, le Dépositaire y C Hôte et V Hôtesse , la Princesse de Navarre , la Femme qui a rai-
que ce jugement est bien peu réfléchi y ear le plan du Tartufe y et son dcnoûmciit ( partie essentielle d'un plan), sont les seules choses que l'on puisse jusTcnient critiquer dans cette belle pièce. Est-il croyable qu'un homme marié en secondes i.occs à une jeune femme vertueuse et charmante , que cet homme , ayant de son premier mariage des cnfans qui ne lui ont jamais donné le moindre mécontentement, les déshérite et prenne sa femme en aversion , parce qu'il s'est entiché d'une amitié foile et passionnée pour un hypocrite qui le décide à lui donner sa maisan et tout son bien, uniquement parce que ce tartufe lui préscntoit de l'eau bénite à l'église et (ju il lui a conté qu'il avoit eu de grands remords , et qu'il s'étoit confessé d'avoir un soir tué une puce avec colère? Je conviens qu'il faut un talent prodigieux.
pnur f.iirc passer de telles invi'aisemblanccs ; aussi les détails de cette comédie sont-ils admirables , niais le plan en est cîiccssivcmcnt défectueux.
(Noie iK raii;Liir. )
son, Trajanoulc Temple de la gloire, première pièce de circonstance du théâtre François , flatterie faite pour Louis XV, et qui , comme nous l'avons déjà dit , déplut également au prince et au public ; Samson , Pandore , Tunis et Zêlide , la fête de Beltebat, etc., opéras que le plus mauvais auteur de nos jours rougiroit d'avoir faits; les Deux tonneaux et le Baron d Otrante , opéras comiques, d'une platitude qui n'est pas concevable , quand on songe au nom de l'auteur. Le baron d'Otrante est un jeune seigneur de dix-huit ans, qui ouvre la scène par ces jolis vers :
Je prétends qu'on me réjouisse, Dès que j'ai le moindre désir ; Holà ! mes gens , qu'on m'avertisse Si je puis avoir du plaisir !
Quand M. de Voltaire n'est pas satirique , voilà, dans le genre comique, son naturel et sa gaieté ; le reste de la pièce répond parfaitement à ce début; et voici, quand il n'est ni tragique tii licencieux , sa galanterie. 11 s'agit d'une belle personne :
Elle donne des lois Aux bergers , aux rois, A son choiv.
DE MADAME DE G EN LIS. 2l5
Qui pourroit rapprocher Sans chercher Ce danger?
On meurt à ses yeux sans espoir ; On meurt de ne les phis voir.
(Divcrlissomcnl de; la Comtesse de r,i\-ii.)
Voici encore de la galanterie :
Vous seule ornez ces lieux :
Des rois et dos dieux Le mnître est dans vos yeux '.
Ah ! si de votre cœur Il ctoit vainqueur , Quel honheur !
Tout parle en ce beau jour D'amour.
Un roi brave et galant, CharKiant , Partage avec vous L'heureux pouvoir de régner sur nous.
( Divorlissomcnl de la Comtesse de Cuti.)
M. de Voltaire a prodigué, dans ses poésies lyriques, cette harmonieuse mesure (des vers de neuf syllables) , comme dans ce chœur de Tanis et Zélide :
Demeurez , régnez sur nos rivages ; Connoissez la paix et les beaux jours ; La nature a mis dans nos bocages Les vrais biens ignorés dans les cours.
^ Agréable inversion.
Ce n'est pas ainsi que Racine et Quinault ont fait des chœurs et des vers lyriques , et tous ceux de M. de Voltaire , en ce genre , sont de la même force. Dans son Trajan ou Temple de la gloire , ouvrage à grande prétention , on trouve cette tirade :
Tout rang , tout sexe , tout âge , Doit aspirer au bonheur '.
Le printemps volage,
L'été plein d'ardeur.
L'automne plus sage ,
Raison, badinage,
Retraite, grandeur.
Tout rang , tout sexe , tout âge Doit aspirer au bonheur.
Si J.-B. Rousseau , M. de Pompignan , Gresset, Piron, eussent fait de tels vers et de telles pièces, comme M. de Voltaire s'en seroit moqué, et qu'il auroit eu raison! Que l'on compare toutes ces productions lyriques au Devin du village, et le vrai talent de J.-J. Rousseau n'étoit pas celui de la poésie.
Quant aux deux seules comédies de M. de
' Ce n'est pas tont-à-fait un devoir^ sui'tout pour le bonheur dont il s'agit; mais, au fond , hi pensée est d'kine inconteslable vérité.
(Nulc lie Pauleiir )
DE MADATVIE DE GEI>(LIS. HIJ
Voltaire, qui soient restées au théâtre (^VEnfaut prodigue et Nanine) , ses admirateurs même conviennent que ces pièces sont infiniment au-dessous des moins bonnes de Lachaussée et de Destouches ; la versification en est très-défectueuse , on y trouve même beaucoup de vers ridicules : c'est dans VEnfant prodigue qu'une jeune personne innocente , bien élevée et non mariée, dit que deux époux qui ne s'aiment pas sont
Sans joie à table , et la nuit sans amour !
On trouve aussi le vers suivant dans cette pièce.
Souffrir n'est rien , c'est tout que de déchoir.
Ce vers auroit beaucoup plus de justesse en le retournant ainsi :
Déchoir n'est rien , c'est tout que de souffrir.
Les caractères de cette pièce n'ont ni vérité ni vraisemblance, et toutes les plaisanteries en sont détestables. Pour Nanine , fauteur n'a du son succès qu'à son nom , ses cabales, et le talent de mademoiselle Gaussin. Toiites les jeunes et jolies actrices aiment le rôle de Naniue, parce qu'elles y paraisscnl
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successivement sous deux costumes, l'un trèsbrillant, et l'autre tout-à-fait champêtre; mais la pièce n'en est pas moins un tissu d'extravagances : il est révoltant que Nanine , qui a été élevée par la baronne , supplante sa bienfaitrice , sans éprouver de remords ni même le moindre scrupule; il est absurde qu'un jardinier bien grossier, qui dit : faisons , je venions , ait la folie de demander en mariage une belle demoiselle richement ha- .billée , couverte de pierreries , admise à la table des maîtres du château. Il est incompréhensible que le comte d'Olban , auquel l'auteur a voulu donner une grande élévation d'âme , un esprit supérieur, prétende se justifier auprès de la femme qu'il trahit et qu'il abandonne , en lui disant que le monde est ii7ie loterie et que l'amour a deux carquois , et qu'ensuite il charge son valet de chambre d'aller, sans délai, acheter à Paris, pour son mariage avec Nanine, les plus belles étoffes d'or et d'argent, les plus beaux diamans de Lempereur ^ , une superbe voiture , six chevaux, etc. Cette commission de deux ou trois
' Fameux joaillfT du temps.
O'ole «k- l'aiileiir.
riE MADA^/E DE GKM.IS. :> I f)
cent mille francs, an moins, est exécntée avec une célérité peu commune : le valet de chambre revient au bout d'une demi-heure, en annonçant qu'il rapporte tous ces magniiiques achats ; et qu'enfin cet amant passionné , sur la seule lecture d'un billet ambigu , mais pour lui seul , car les expressions employées par Naninc annoncent non l'amour, mais le plus profond respect, que cet amour, dis-jè , vainqueur du préjugé ', se persuade que Nanine , amoureuse d'un paysan du villa(];e voisin , lui envoie tous ses diamans, en ajoutant qu'elle se flatte qu'il daignera les accepter. D'après cette lecture , le comte d'Olban , malgré la grandeur de son àme , ordonne qu'on dépouille sur-le-champ l'objet d'une passion si exaltée, que l'on force Nanine à reprendre ses habits de villageoise ( qu'apparemment elle a conservés), qu'on la chasse de la maison, qu'on la conduise et qu'on la laisse toute seule sur le grand chemin; et le style de cette comédie , toujours lâche , diffus , rempli de fautes de langage, et surtout emphatique, ne rachète dans aucune scène ces défauts cho-
' Le second titre de la pièce est le Prc'jugc vaificu.
. ?v'<'1e de r;uj(iiir.>
qiians de vraisemblance, l'immoralité du sujet qui présente la raison et la fidélité tournées en ridicule, et le triomphe du parjure et de l'ingratitude.
Je finirai cet article par quelques réflexions sur nos valets de comédie.
Les Crispins , les Frontins , les Pasquins , toujours très-fripons et trés-gais dans les comédies , les opéras comiques et les mélodrames, ne peuvent avoir qu'une funeste influence sur les mœurs du peuple, surtout quand les spectacles sont multipliés, et que les prix des places et les heures des représentations permettent aux personnes de toutes les classes d'y aller souvent.
Nos valets de comédie, copiés d'après ceux de Plante, n'ont aucune vérité; mais les modèles de ces personnages existoient réellement dans l'antiquité. Des esclaves achetés dans Tenfaiice et élevés avec les enfans de leurs maitres, prenoient une sorte d'éducation et cette finesse et cette souplesse que peuvent donner la foiblesse et la dépendance. Ils devenoient souvent les confidcns de leurs jeunes li aîtres, et clierchoient à se ren Ire utiles en les servant dans leurs intrigues. Telle est sans
DE MADAME DE GE.\MS. 22l
doiUc la véritable origine de nos soubrettes et de nos Crispins; mais il faut observer que, chez les anciens, ces personna,[];es n'avoient pas les inconvéniens qu'ils ont parmi nous. Ces valets représentoient des esclaves , et le profond mépris pour cette classe préservoit de la tentation de les imiter.