CHAPITRE XV
De rilistoiro et des Historiens,
Le dix-septième siècle , si fécond en grands écrivains, ne l'a pas été en historiens. Bossuet rouvrit avec un éclat prodigieux cette noble et belle carrière; et devant y conserver toujours la première place, il y resta seul pendant un demi-siècle, comme si l'étendue de ses idées, de son plan, qui embrassoit l'univers entier, tant de force, de profondeur, de majesté, eussent suffi pour illustrer et pour achever de remplir à jamais ce champ si vaste!...
Le dix-huitième siècle a été très-riche en bons historiens, mais les plus estimables ont paru dans les quarante premières années de
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ce siècle. Les idées morales étoient saines encore; les sophistes, qui eurent depuis tant de vogue, n'avoient point encore bouleversé la littérature et gâté l'esprit public.
Quintilien , en pariant des qualités nécessaires à un grand orateur, dit : Je le veux tel quil 7L y ait quun lionnête homme qui puisse rêtre. On en peut dire autant des historiens. Que sont-ils lorsqu'ils manquent de principes et de véracité? Le sage, le laborieux et véridique Piollin offrit, dans ce genre, à la jeunesse et au public, un grand et solide travail qui honorera toujours la littérature françoise. M. de Voltaire a été équitable pour cet écrivain. Dans son Dictionnaire et dans d'autres ouvrages, il loue son naturel et son style. L'abbé de Vertot, l'abbé de Saint-Réal , l'abbé de Yeily, s'illustrèrent dans la même carrière. Un philosophiste cynique aspira à de plus bruyans succès, et n'obtint qu'une honteuse et funeste célébrité, dont tout l'éclat s'est évanoui : ce fut l'abbé Raynal. Son histoire du stathoudérat est ridiculement écrite; et son Histoire philosophique des Indes offre , dans un style boursouflé , des peintures indignes de l'histoire, [des mensonges odieux et
I) E ivi A n A i\i E D i: r. i: m j s . 2 2 j
des erreurs monstrueuses. Il est remarquable que le titre philosophûjue ait été déshonoré par les ouvrages qui , dans ce genre , ont fait le plus de bruit : l'histoire dont nous parlons et le Dictionnaire philosopJiique. Ces ouvrages doivent sans doute contenir de pernicieuses doctrines ; mais il semble que leurs auteurs , par respect pour ce qu'ils appeloient la philosophie , auroient dû naturellement réserver les turpitudes qui s'y trouvent pour leurs pamphlets anonymes ^ Le mépris de toute morale et de toute bienséance dans les ouvrages volumineux qui portent ce titre , est assurément une maladresse incompréhensible dans de tels écrivains.
Tout ouvrage qui n'a pas le ton qu'il doit avoir manque de goût, et ce seul défaut empécheroit M. de Voltaire d'être placé au rang des grands historiens. Outre le ton épigrammatique qu'on s'accorde à lui reprocher, il manque sans cesse, en écrivant l'histoire, aux
' Entre autres infamies consignées dans le Dictionnaire pliilosopliiquc ^ voyez les articles Dejectiofi, Ignorance, Passions ; et dans Y Histoire philosopJiique , les détails sur les Bayadëres, la secte des Budoïstes et tant d'autres morceaux,
(Noie lie l'anlour.)
convenances les plus connues et les plus généralement suivies; par exemple, dans \ Histoire de Charles XII , il se cite lui-même, non en note , mais dans le cours de l'ouvrage et de la narration qu'il interrompt pour raconter ce qu'il a vu et ce qu'il a entendu dans sa première jeunesse. Mais quand son style seroit aussi parfait à cet égard , qu'il l'est d'ailleurs par le naturel et la clarté , il n'en mériteroit pas moins d'être exclu de la liste des historiens estimables ; car nul autre n'a fait des bévues historiques plus étranges et des mensonges aussi audacieux et aussi multipliés; écoutons-le lui-même sur ce point : en envoyant à son ami Damilaville un morceau d'histoire manuscrit, il lui dit :
u Nous étions convenus, malgré la loi de » l'histoire , de supprimer des vérités; par- » courez ce manuscrit, et si vous y trouvez )) quelque vérité qu'il faille encore immoler, )) ayez la bonté de m'en avertir. )) (^Lettres de l^oltaire. )
Ici toute réflexion seroit inutile : nous n'en ferons point.
Un autre philosophe , mais qui avoit un caractère plein de droiture et un fond de respect
pour la religion ( M. Gaillard ) , a (té Fim des meilleurs historiens de ce siècle. \J Histoire de François Z*"'. , la Rivalité de la France et de Uyln^leterre ', Y Histoire de Charleniagne , sont des ouvrages excellens, à quelques erreurs prés d'opinions et de principes , mais en très-petit nombre. L'auteur avoit une belle âme, beaucoup d'esprit, de raison et de sagacité, un très-bon style; il étoit aussi laborieux que véridique; son érudition étoit prodi^^ieuse; enfin, il avoit toutes les qualités qui forment les grands historiens. D'autres écrivains , quoique très-inférieurs à ceux qu'on vient de nommer, se sont néanmoins distingués aussi dans ce genre; entr'autres, M. Desormeaux qui nous a donné une histoire intéressante du grand Condé. Enfin, dans ce moment, nous avons
Les philosophes ne lui ont jamais pardonne d'avoir dit nettement dans cette histoire qu'il falloit reconnoître quelque chose de véritablement miraculeux dans la Vir de Jeanne (VArc. M. Gaillard a vu toutes les horreurs do la révolution; ses yeux s'ouvrirent, il se jeta dans les bras de la religion avec toute la sincérité de son noble caractère. Il se retira à Chantilly, où il mourut au cornînencemcnt de ce siècle.
( >'ote lie l'autelir.)' TOME VIII, l5
eucore plusieurs hisloriens dont les talens et les principes sont également clignes d'éloges.
Je ne dirai qu'un mot des Mémoires historiques. Le siècle de Louis XIV en a fourni plusieurs excellcns, entre autres les Mémoires du cardinal de Retz, aussi intéressons par les faits que par la manière de peindre et de conter. Il est dommage que tant de talent, de connoissance des hommes et des affaires , soit déparé par un esprit factieux et turbulent. Les Mémoires de madame de Nemours prouvent que leur auteur possédoit une sagacité bien rare dans une femme, et ils montrent aussi une impartialité plus rare encore, surtout dans les temps de factions. Je me glorifie d'avoir tiré de l'oubli , il y a plus de trente-six ans , ces excellens Mémoires ; ils entrèrent dans un Cours de lectures historiques que je faisois alors ; j'en parlai avec admiration dans un de mes ouvrages ; on en fit aussitôt une nouvelle réimpression, et ils furent généralement relus '.
' Quiconque aime les lettres trouvera toujours un grand plaisir à ressusciter un Lon ouvrage; j'ai éprouvé qu'il y en a beaucoup aussi à faire connoître un excellent ouvrage étranger dont personne encore n'a fait mention ;
1)E MADAME DE CE N LIS. 0.'>^n
Les Mémoires de Gourville sont très-curieux; ceux de madame de Mottevilîe sont remarquables, surtout par leur candeur et le ton de sincérité qu'on y trouve d'un bout à l'autre. Quant aux Mémoires de mademoiselle de Montpensier, on désireroit qu'une princesse du sang s'exprimât avec plus d'élégance et de pureté; mais , tels qu'ils sont, ces Mémoires fourniront toujours à l'histoire d'utiles matériaux. On pourroit citer encore beaucoup d'auires Mémoires estimables de ce temps.
Il est à remarquer que les mœurs ont une influence frappante sur ce genre d'ouvra^^^es : quand elles sont bonnes, les Mémoires sont toujours écrits avec noblesse, ou du moins avec décence. Quand la religion, et par conséquent les mœurs, tombent en décadence les Mémoires deviennent cyniques et de véritables libelles; ceux qui nous restent du temps de la régence sont une des preuves de cette
c'est ainsi quriyaut lu en anglois , six ans après leur publication à Londres , les P'ics des célèbres poètes anglois de Samuel Johnson, je me liàtai d'en parler dans yJdè/e et Thcodorey et au bout de j)cu de mois j'eus la satisf^iclion d'en voir p^u'oître une traduction françoise.
( Note dp l'Aiilcnr.) l5*
vérité, et cette preuve ne s'est malheureusement que trop multipliée jusqu'à nos jours '.
Une belle idée seroit d'entreprendre de purifier l'histoire (et par conséquent les Mémoires historiques) de tous les mensonges qui la souillent. On feroit un ouvrage très-volumineux, et qui justifieroit une infinité de grands personnages calomniés dans l'histoire.
Un homme de beaucoup d'esprit , qui a passé plusieurs années à Constantinople , voyagé dans les Tndes , et qui possède les langues orientales , a fait , d'après les lectures et les traditions qu'il a recueillies , un Mémoire très-intéressant sur Alexandre le Grand, et dans lequel il entreprend de prouver que ce héros n'a commis aucun des crimes que l'histoire lui impute. Nous ne citerons qu'un trait de ce Mémoire, mais qui, dans le système de l'ingénieux auteur, nous paroit être de la plus grande force.
On a généralement accusé Alexandre d'avoir poussé le délire de l'orgueil jusqu'à vouloir se fiiire rendre les honneurs divins; tous
• Vojcz les Mémoires de J.-.T. Rousseau, ceux de madame d'Épinay, etc. , etc. , etc.
( Note dfl l'auteur.)
Dli MADAME DE GE>{LIS. 22(J
les historiens disent qu'il se fit adorer publiquement en Perse. Voici comment le Mémoire le justifie à cet égard.
« Ce prince, comme tous les conquërans qui » ont connu le cœur humain , s'étoit imposé la » loi de respecter les constitutions politiques » et les coutumes des nations soumises par ses n armes. En arrivant dans une terre con- » quise , informé d'avance des usages du » pays, il les adoptoit sur-le-champ, comme » s'il n'eût fait que suivre ses propres habi- » tudes, et il exigeoit que sa suite et son » armée s'y conformassent ainsi que lui. Or » l'usage universel en Perse étoit de saluer le » roi, et même les princes du sang, en met- » tant un genou en terre; Alexandre, sans » l'exiger , reçut naturellement de tous les » Perses cette espèce de salut que lui refusè- » rent plusieurs Grecs de sa suite. » Et j'ajouterai que, dans l'antiquité, la coutume de l'Orient étoit de dire, par une exagération de langage passée en habitude, qu'on alloit a<^oreî' le roi , pour exprimer qu'on alloit hxï faire sa cour, lui rendre ses hommages , etc. C'étoit uniquement une manière orientale de parler, à laquelle on n attachoit aucune idée
de culte et d'idolâtrie, puisqu'on le trouve dans la Bible et dans la bouche des plus saints personnages ; souvent les prophètes l'emploient en sortant de l'audience d'un roi auquel ils viennent d'annoncer avec autorité les sévères volontés de l'Éternel.
On sait que les Grecs étoient naturellement inconstans et malins. Ceux qui suivirent Alexandre furent bientôt excédés des campagnes de guerre et de la fatigue des conquêtes ; ils vouloient retourner dans leur pays ; ils se révoltoient sans cesse, Alexandre eut plus de peine à les retenir et à les contenir qu'à conquérir l'univers. De retour chez eux , après la mort du héros, il n'est pas étonnant que ces Grecs mutins et mécontens aient rempli leurs récits de faussetés et de fables. Quand ils ont dit qu'en Perse on adoroit Alexandre , et quon ne l'abordoit qu'en se mettant à genoux, et qu'il avoit ordonné aux Grecs d'en faire autant, ils ont dit des faits réels, et cependant ils ont menti, en l'accusant d'avoir exigé un culte parce que ces démonstrations et ces manières de parler n'étoient point une idolâtrie; (pi'il ne les avoit point inventées, et qu'en cela, comme partout ailleurs,, il ne
faisoil que se conformer aux usages du pays où il se trouvoit '. Cependant les seules traditions des Grecs ont formé son histoire , mais tous les livres orientaux le disculpent entièrement sur ce point et sur tous les autres. Ces livres ne parlent de lui qu'avec amour et vénération, et lui donnent toujours les titres de bienfaiteur et de père. Se faire ainsi chérir des nations vaincues , seroit en quelque sorte légitimer les conquêtes , si Tintlexible justice pouvoit jamais les approuver.
Combien d'autres mensonges on pourroit découvrir dans les historiens profanes de l'antiquité ! mais ceux de l'histoire moderne sont innombrables =*. L'un de nos plus véridiques
* Usages moins surprenans chez les païens et des idolâtres, que ceux qui, parmi nous, aulorisent des princes chrétiens à se faire servir iige/ioux, et àpartaj^cr dans nos temples l'encens offert à la divinité. Ce dernier honneur, si bizarre et si scandaleux, ctoit même rendu au plus petit seigneur de j)aroisse.
(îîote dereclileur.)
^ Un homme qui avoit une grande instruction, feu M. Crawfurt, m'a ])rotesté que ses recherches historiques lui avoient posilivemeut prouvé que le maréchal d'Ancre et sa femme étoient entièrement innoceus de tous les
historiens est M. Gaillard; et celui qui, de sou propre aveu , a le plus outragé la vérité est M. de Voltaire'. C'est lui qui a constamment soutenu que le testament imprimé du cardinal de Richelieu n'étoit pas de ce ministre, quoique le maréchal de Richelieu lui eût dit , écrit et répété qu'il n'existoit pas une pièce plus authentique , puisque sa famille possédoit l'original de ce testament. M. de Voltaire n'a jamais voulu se rétracter; c'estencore M. de Voltaire qui a dit, dans leDicù'onnaire philosophique et dans le Siècle de Louis XIV, qu'à la mort de Cromwell la cour de France prit le deuil , et que la seule mademoiselle de Montpensier eut le courage d'aller au cercle de la reine eu robe de couleur; et cependant les mémoires de mademoiselle de Montpensier sont entre les mains de tout le monde , et elle y dit expressé-
ciimes qu'on leur a imputés. M. Crawfuii; vouloit faire une brochure sur ce sujet, mais la mort l'en a empêché.
(Note do l'aulcur. )
' 11 est plaisant que Ton ait comparé M. de Voltaire à un moine. L'illustre auteur de \ Esprit des lois dit que M. de ^ oltaire Ji écrira jamais bien V histoire^ parce que ^ semblable a certains moines , il n écrit cjuc pour son con- \-ent y c'ost-à-dirc la secte philosophique.
(Noie de l'auteur )
menf qu'à la mort de Cromwell on n'eut pas l'iuiiniliation de prendre le deuil pour cet usurpateur sanguinaire, puisque la cour étoit en deuil d'un autre prince, et elle ajoute ces paroles : Sans cela , je crois que f aurais eu le courage de me dispenser ce soir -là dUdler au cercle de la reine. On peut juger que l'historien qui a fait des mensonges si grossiers , si faciles à découvrir, et sans aucun intérêt, en a fait bien d'autres quand il s'agissoit de satisfaire ses passions , ses inimitiés , et d'appuyer ses systèmes. M. l'abbé Guénée, dans son excellent ouvrage intitulé Lettres de cjuel- (jues Juifs à M. de P^oltaire, a relevé une multitude de mensonges inouïs de cet écrivain sur la Bible f et une énorme quantité de fausses citations. Tous les ouvrages historiques de M. de Voltaire en sont remplis; c'est là ce qu'il appcloit immoler des i>ériiés à Uuiilité publûjue^ c'est-à-dire à la propagation de l'impiété et des j)rincipes qui y conduisent. Mais, de tous les mensonges liistoriques et littéraires de M. de Voltaire et de ses amis, le plus odieux et le plus etfron-té est celui dont l'abbé de Caveirac fut l'objet. Jean Novi de Caveh-ac, né à Nimes en i7i5, embrassa l'état ecclésiastique.
et publia beaucoup d'ouvrages estimables relatifs à la théologie, la morale et la politique. L'un des meilleurs a pour titre : L accord parfait de la nature, de la raison, de la révélation et de la politique. Le titre seul annonce la conception la plus morale et le plan le plus étendu. Si cet ouvrage eût eu la réputation qu'il devoit avoir, il eût servi de préservatif aux systèmes philosophiques modernes. Voltaire et ses sectateurs le sentirent; le génie du malheur inspira ce qu'ils dévoient faire dans cette occasion ; la génération qui s'éteignoit connoissoit l'ouvrage et l'estimoit; les philosophes ^/r/i^^///o/>/2^ pour la jeunesse, et, par leurs nombreuses brochures, s'étoient emparés de tous ses loisirs. Il s'agissoit de l'empêcher de lire cet excellent ouvrage de l'abbé de Caveirac : le critiquer étoit difficile et hasardeux , et d'ailleurs c'étoit un moyen sûr de le faire lire. Ou prit un autre parti : les calomnies , ainsi que les délations, ne coûtent rien aux chefs de parti et même à ceux qu'ils font agir.
\ol taire et ses sectateurs , n'osant attaquer le livre de l'abbé de Caveirac , résolurent de déshonorer l'auteur et de le rendie un objet de mépris et d'exécration. L'abbé de Caveirac
avoit fait anciennement un Mémoire sur le mariage des calvinistes , à la suite duquel il avoit ajouté une dissertation sur les journées de la Saint- Bar ihélemj. Le titre n'annonçoit rien qui dût piquer la curiosité; on ne lut point cette brochure qui resta à peu près ignorée ; Tëdition , au bout de douze ou quinze ans, fut dispersée , on ne la trouvoit plus dans le commerce; l'auteur mourut : alors Voltaire s'empara de l'ouvrage pour le travestir, dans un extrait calomnieux , avec la plus impudente fausseté. Il écrivit , répéta dans tous ses pamphlets, et fit répéter par toute sa secte que l'abbé de Caveirac étoit un monstre, qui avoit fait, dans cet ouvrage, la plus injâme apologie de la S aùit-Barthêlemj . On le crut , et Fauteur et ses ouvrages non-seulement perdirent toute réputation , mais tombèrent dans un profond mépris , sur la parole de tant de calomniateurs réunis. Quel triomphe pour la secte d'avoir ainsi couvert d'ignominie un homme plein de talens , qui étoit pieux et qui étoit prêtre, et de plonger dans l'oubli des ouvrages lumineux contre le philosophisme ! Cependant le temps , qui tôt ou tard dévoile la vérité , fit connoitrc à quelques gens de lelties
( mais depuis la mort de Voltaire ) cet ouvrage de l'abbé de Caveirac, et ils virent avec autant d'indignation que de surprise que toutes les déclamations contre cet ouvrage n'étoient que d'atroces calomnies. Le seul but de l'auteur dans cet écrit a été de prouver , en déplorant avec énergie l'horreur du massacre , que la religion n'en fut que le prétexte ; que ces forfaits furent l'ouvrage d'une barbare politique et des haines particulières, et qu'enfin il périt moins de monde dans ces horribles journées qu'on ne l'avoit cru d'abord. Voici à ce sujet comment l'auteur s'exprime :
« Éloip:nés de deux siècles de cet affreux •ij événement , nous pouvons en parler , non » sans horreur, mais sans partialité. On peut » répandre des clartés sur ses motifs et ses ef- » fets tragiques, sans être l'approbateur tacite » des uns ou le contemplateur insensible des » autres ; et quand on enlèveroit à la journée » de la Saint-Barthélémy les trois quarts de i) ses excès, elle seroit encore assez affreuse » pour être détestée de ceux en qui tout senti- » timent d'humanité n'est pas entièrement » éteint. *»
Ajoutons à ceci que les philosophistes n'ont
j«imais parléde la véritable rt/?o/o^'/e de la Saiut- Barthélemy , faite par Naudé , dans son livre intitulé des Coups d'État , dans lequel il loue ce massacre comme l'action de la plus haute sagesse politique, en n'y blâmant qu'une seule chose , c'est qu'on n'ait pas exterminé tous les calvinistes sans en épargner un seul. L'ouvrage de Naudé fit du bruit , et étoit fort connu ; néanmoins Voltaire ei ses amis gardèrent k cet égard le plus profond silence. Pourquoi ? Naudé étoit impie et séditieux; il fut, dans ses ouvrages , le précurseur de la philosophie moderne.
Toute la secte philosophique s'accordoit à mentir avec cette impudence dans les libelles et dans les ouvrages historiques ' ; leur chef le recommandoit sans cesse : non pas tirnidedeuicnt ( disoit Voltaire ) , non pas pour un
temps, mais hardiment et toujours Mentez,
mes amis, mentez, je ^^ous le rendrai dans Voc-
' Quandles amis mêmes de Voltaire le lui reprochoicnt etlui représentoient qu'il etoit sans exemple d'écrire ainsi des livres sérieux d'histoire , il répondoit qu'il falloit aux François non des histoires , mais des historiettes.
(Noie de railleur.)
casion ^ » Ce furent les mensonges inouïs d^un libelle de Voltaire contre M. de La Baumelle, qui attirèrent à M. de Voltaire cette réponse énergique et foudroyante :
« Je suis dégoûtant, dites-vous, pour le pu- » blic ; et qu'êtes-vous à ses yeux? Qu'est pour » les dévots l'auteur de la Piicelle? pour les » chrétiens, l'auteur des Sermons des Cin- » qualité? pour les rois-, l'auteur de ces mots » à jamais odieux : // 7i'êst quiui Dieu et » quun Roi ' ? pour ce roi , l'auteur de sa » vie^? pour les âmes généreuses, l'implacable w ennemi de Desfontaines, de Jean-Baptiste » Rousseau ^? pour des esprits vrais , l'infidèle » compilateur de THistoire universelle? pour )) les cœurs droits, le pâle envieux de Mauper- ); tuis, de Montesquieu et de Crébillon? pour » toutes les nations , l'homme qui a médit de » toutes? pour les libraires, Técrivain contre » lequel tous les libraires élèvent leurs voix ? »
' Lettre à Thiriot, 21 octobre ijSô.
' Le roi de Prusse.
^ Cette Vicpru'c'e du roi de Prusse, par Voltaire, est un vrai libelle.
^ Et depuis, de Fréron et de tant d autres.
Notes de I auteur. )
DE MADAME DE G E % L 1 S. 2 5g
Si rauteùr de cette lettre l'eût ëcrite fniinze ou vingt ans {jIus tard, que de reproches nouveaux et sanglans il auroit pu faire ' !
Admirons en tremblant la providence qui a déshonoré avec tant d'éclcvt cet afTreux philosophisme, en mettant en action et faisant triompher par la terreur ses maximes, ses principes, son impiété, et qui nous a prouvé que de toutes les erreurs qui tendent à égarer l'esprit humain, il n'en est point qui puissent produire un bouleversement aussi complet de toutes les idées morales , des scènes aussi sanglantes, des catastrophes et des crimes plus exécrables et plus funestes.
Les Soui>enirs, qui contiennent surtout des anecdotes, sont des lambeaux historiques ou du moins des fragmens qui fournissent toujours quelques matériaux à l'histoire. Nous devons au siècle de Louis XIV des modèles parfaits
' A l'époque de 1^53 , où La Baumelle écrivoit ces Lettres , Voltaire n'avoit pas encore écrit ses ouvrages les plus horribles contre la religion, tels que le Dictionnaire, philosophique y la Philosophie de l' histoire y etc., ni ses Commentaires sur Corneille , où ïejii^ic se montre avec si peu d'adresse.
( Noie âe l'auleur.)
24o MÉMOIRES
^n tous genres , et inéme dans les plus légers et les plus frivoles. On a écrit de nos jours beaucoup de souvenirs, mais on n'en a point publié de plus agréables que ceux de madame de Caylus.
Les voyageurs sont aussi des historiens et souvent beaucoup plus utiles que ceux dont on vient de parler : s'arracher du sein de sa famille et de son pays pour aller chercher de nouvelles lumières , afin d'en enrichir les arts et sa patrie , c'est montrer le sentiment le plus louable et le goût le plus noble. Il est à remarquer qu'immédiatement avant la révolution, les grands et périlleux voyages les plus célèbres n'ont été entrepris que par des hommes d'une des classes proscrites en France (la noblesse) \
L'illustre voyageur, dont on devoit un jour confisquer toutes les possessions , M. le comte de Choiseul , poursuivant le cours de ses paisibles conquêtes sur l'antiquité, découvroit des monumens oubliés depuis des siècles ; il parcouroit les champs de la Phrygie , et ,
' MM. de Choiseul , de La Pcyrouse , de Chateaubriand, de Forbin.
^Note de l'auteur.)
s'emparant du tombeau de Patroclc et des ruines de Troie, il les dessinoit avec la perfection d'un habile artiste, et les décrivoit avec les talens réunis d'un savant et d'un éloquent littérateur : c'étoit en effet s'approprier ces grands débris de la fortune et de la gloire!.... et cependant, peu de temps après, à Paris , les tribunes révolutionnaires retentirent de déclamations sur l'ignorance et l'incapacité des nobles.
La manière d'écrire des voyages a souffert beaucoup de révolutions. Sur la fm du règne de Louis XIII et sous celui de Louis XIV, les gens du monde , en général , ne sortoient de leur pays que pour faire la guerre ou aller en ambassade ; et , quand par hasard ils voyageoient , c'étoit uniquement pour s'instruire des mœurs , des lois et du gouvernement des nations étrangères. Les voyages alors ne formoient parmi eux que des hommes d'état et d'honnêtes gens. Us ne faisoient point de cours de chimie , de physique, de botanique et d'histoire naturelle; ils avoient peu de connoissance des beaux-arts. Dans ce temps, en France, les missionnaires, les sava.ns et les négocians , entreprenoient seuls de grands