TOME VIII. iti
^^2 ^lÉMOIRES
vovagos; ces personnages avoicnt fait de bonnes études ; mais ils ne prétendoient nullement à la gloire de passer pour de bons écrivains : ils pensoient que , pour faire un bon ouvrage dans ce genre , il suffît d'avoir passé assez de temps dans les pays étrangers pour les bien connoitre ^ ; ensuite, d'écrire correctement et avec clarté ; et enfin , de donner une idée juste et précise de ce qu'on a vu. II a résulté , de cette manière de penser, des ouvrages auxquels les botanistes , les naturalistes et les physiciens , ont reproché quelques erreurs, mais qui d'ailleurs sont pleins de solidité et infiniment instructifs. Les auteurs ont tout vu et bien vu , parce qu'ils ont vu sans système et qu'ils ont séjourné tout le temps nécessaire pour s'instruii^e véritablement. Qui ne fait que parcourir un pays étranger, en rapporte une multitude d'idées
' C'est ainsi que pensoient Chardin, qui voyagea quarante ans ; Tavetnier, JXiehbur, etc. , qui ne croyoient pas que , pour bien parler de l'Asie , il put suffire d'y avoir fait un voyage. Tavernicr fit trois voyages en Perse, séjournant long-temps à chaque voyage. Tournefort passa deux ans dans la Grèce.
(Noie lie rauteuv.)
DE M.VDAME D F. CENMS. ^/^^
tausses. Tous ceux qui ont habité lon(;-tonips une terre étrangère, diront quils n'ont jamais conservé, au bout de deux ou trois ans, l'opinion qu'ils en avoient conçue dans les premiers mois , et non-seulement sur les lois , les mœurs et le caractère national , mais sur des choses purement physiques.
L'esprit le plus sain, le plus exempt de prévention apporte toujours dans un pays nouveau des opinions toutes formées , et ces opinions influent prodigieusement sur les premiers jugemens; d'ailleurs l'accueil personnel qu'on reçoit, les gens qu'on rencontre, les aventures qu'on éprouve, Tennui ou l'agrément du voyage , ont encore une grande influence sur la manière de juger. Telle personne dont la santé se dérange en voyageant, en accuse le climat, qui peut-être n'a aucune part à ce malheur. Que ce môme voyageur reste longtemps dans ce même pays, que sa santé se rétablisse et se fortifie, il effacera de son journal la satire du climat pour y substituer un éloge : il en est ainsi de mille choses et de presque tout. Ne trouveroit-on pas ridicule un jeune homme qui, sortant d'une profonde solitude s'aviseroit, aussitôt après son début
dans la société, de faire un ouvrage sur les mœurs , les usages du grand inonde el de son pays? Cependant il en connoitroit parfaitement la langue , avantage qui manque à presque tous les voyageurs, même en Europe, et dont sont toujours privés ceux qui voyagent dans d'autres parties du monde. Les voyageurs modernes, très - différens des anciens, ont , en général , la prétention d'être à la fois grands écrivains, profonds penseurs et botanistes, naturalistes, chimistes, physiciens, connoisseurs distingués dans les beaux-arts , et philanthropes doués de la sensibilité la plus exaltée. Voilà bien des choses, et, dans ce grand nombre , il s'en trouve de nuisibles ; l'enthousiasme et la passion ne valent rien dans un voyageur ; la passion juge toujours mal; l'enthousiasme déclame et ne raisonne point : voilà pourquoi l'on trouve dans nos voyages tant de fragmens d'odes et d'hymnes en prose et si peu de pages instructives et sensées.
On doit encore reprocher à une grande partie de nos voyageurs l'esprit de système, la manie de juger par induction ; et surtout celle d'offrir continuellement des contrastes piquans et
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des oppositions frappantes, ce qui, joint au désir excessif d'être éloquent, produit Temphase, l'aQtîctation, et n'engage que trop souvent à dénaturer les faits, à tracer des caractères à peu près imaginaires, et même à raconter certaines anecdotes, qui ne paroissent là que pour appuyer certaines idées , ou fournir le sujet de quelques tirades éloquentes : de sorte que le voyageur, égaré en nous décrivant avec eftbrt ce qu'il a cru voir, nous entraîne avec lui dans des terres en effet inconnues ; qu'au lieu d'observer avec calme, fatiguant beaucoup plus son imagination que sa sagacité, il cesse d'être historien pour devenir créateur, et nous donne un ouvrage qu'on pourroit appeler un roman ou un poëme, si l'on y trouvoit l'unité d'intérêt, et plus de vraisemblance. 11 fiiut convenir cependant que nous avons ( mais en bien petit nombre ) quelques excellens voyages modernes qui réunissent à l'agrément et à la beauté du style , toute la solidité des anciens '. Tout ouvrage, de quelque
' L'oavraj;e de M. le comte de Choiseul , ceux de M. le baron de Huiuboldt, ïllincraire de M, le vicomte do Chateaubriand.
' iSotc de l'aulcui. )
genre qu'il soit, ne peut être véritablement bon sans un style élégant et pur. Espérons qu'à l'avenir les écrivains de ce genre d'ouvrages tiendront un sage milieu entre l'emphase et la sécheresse, et que, sans se livrer à chaque page aux extases et aux ravissemens sur la cime des montngîies; aux horreurs religieuses , dans les forêts antiques ; aux rêveries mélancoliques y sur le bord des lacs -, aux transports passionnés et poétiques à l'aspect des cascades et des rochers , ils n'auront point la froideur glaciale et l'impassibilité des anciens voyageurs, et quils finiront par se persuader que les qualités les plus précieuses dans un voyageur sont la claité, la simplicité, la raison, l'exactitude et la bonne foi.