CHAPITRE XVII
Suite du précédent.
Outre les fables de l'inimitable La Fontaine, nous en avons un assez grand nombre de trèsbonnes, faites par d'autres auteurs; on en trouveroit même plusieurs dans les ouvrages de Lamothe, si décrié dans ce genre; et, en élaguant, en choisissant avec goût dans les productions de tous nos fabulistes, on pourroit former un excellent recueil beaucoup plus moral que celui de La Fontaine, et peut-être égal au sien en mérite littéraire, mais non de cette sorte de mérite qui caractérise particulièrement La Fontaine : ce naturel charmant, cette grâce piquante, ces expressions originales , et cette naïveté si souvent unie à
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ia fiiicsse, et quelquefois à la profondeur. Quelle élounante variété de tons et de talens dans ses fiibies! quelle vérité de dialogue! quelle critique piquante, ingénieuse et juste, dans la lable des Oreilles du lièvre, dans le Mulet se vantant de sa généalogie , dans le Lion et le Tableau, dans le Loup et la Cii^ogne , et tant d'autres ! quelle ingénuité et que de grâces dans la Bique et le Biquet, le Loup et ï Agneau ^ , etc., etc.! Que de sentiment dans B au ci s et Philénion, dans le Vieillard qui plante, etc., etc.! Quelle belle poésie, quelle noblesse et quelle finesse dans les ylniniaux malades de la peste ! dans le Chêne et le Boseau! et quelle manière de conter et de peindre!... Se peut-il que M. de Voltaire n'ait pas rougi d'écrire que La Fontaine n'avait que le seul charme du naturel^l
' Jai cité, au sujet de cette fable , dans le cours de ces Mémoires , uu mol charmant d'un enfant a[;é de huit ans , mon élève (le jeune Alfredj ; ce mot rendroit cette fable aussi touchante que morale, si l'on supprinioit h*s vers qui la commencent : La raison du plusjort, etc. ; ce que je fais toujours, quand je la récite à. des enfans.
' roj-cz SCS noies à la suite du Siicle de Louis XI Y.
violes de l'aiilriirO
DE MADAME DE GKNLIS. 25 r
Il me semble que plusieurs autres fabulistes ont aussi le charme du naturel. Ce mérite, qui devient tous les jours plus rare, en est un grand sans doute, et nul autre mérite n'en sauroit tenir lieu. Mais un auteur peut avoir du naturel , sans être un écrivain supérieur dans son genre. M. de Florianafait de très-jolies fables; on y trouve du naturel , de l'esprit et de la morale ; ee recueil est en général fort agréable, mais n'offre rien de supérieur : l'auteur écrit foiblement en vers ainsi qu'en prose; son style manque absolument de couleur, de mouvement et d'harmonie; sa narration est quelquefois diffuse et languissante, et souvent il récite froidement ce qu'il faudroit peindre. Enfin La Fontaine étoit poëte, et la poésie se trouve rarement dans les fables modernes.
En général , il me semble que depuis La Fontaine on n'a pas assez profité, pour ce genre, des connoissances si répandues en histoire naturelle et en botanique. Que d'animaux nouvellement connus : la girafe , les gerboises , les sarigues, le pécari , etc. , qui , par la singularité de leur conformation et par leurs mœurs , fburniroient d'excellens sujets de fables! et
quelle multitude de plantes extraordinaires n'a-t-on pas découvertes dans ce siècle !
Les fables de La Fontaine ne sont point , en général, assez morales pour qu'on les puisse placer au rang des ouvrages utiles à l'éducation; d'ailleurs les sujets tirés de l'histoire des animaux présentent nécessairement des tableaux révoltans, qu'on doit éviter de mettre sous les yeux de la première jeunesse. Le loup dévorant l'innocent agneau, le vautour se précipitant sur la colombe, la tyrannie et la cruauté du lion , la férocité du tigre , toutes ces descriptions offrent des images atroces et dégoûtantes qui ne peuvent paroître vraisemblables que pour ceux qui ont le malheur de vivre depuis long-temps parmi les hommes. Les apologues, puisés dans le règne végétal , ne fournissent que des sujets dans lesquels de telles peintures ne peuvent se trouver; cependant les fleurs ont des caractères distinctifs, fixés surtout par leurs propriétés bonnes ou mauvaises ; le poète doit les étudier, les connoitre , y conformer le plan de sa fiction, et il peut en tirer des contrastes aussi piquans et des résultats moraux aussi instructifs que de l'instinct et des mœurs des animaux. Dans ce genre de
composition , une régie dont rien ne dispense, c'est de faire agir et parler suivant sa nature, l'animal , la plante, ou l'être matériel que l'on personnifie. La Fontaine même n'est pas , à cet égard , à l'abri de toute censure. Sa fable du pot de fer et du pot de terre est , dans ce sens, très-mauvaise, car les pots de fer et de terre ne voyagent ni ne marchent ^ Dans la Poule de Caux , de M. de Florian , cette poule quitte la Normandie pour aller à Londres, où un coq anglois lui dit :
Écoute, miss , tu vois en moi ton maître, Mais tu me plais : je suis sultan ici , Et je yeux bien dans mon sérail l'admettre: Viens donc m'aimer, je te l'ordonne ainsi.
Quand les Amans anglois s'exprimeroient de la sorte , ce dont il est permis de douter sans être anglomane , cette déclaration n'en vaudroit pas mieux, car le coq n'est altier et bru-
' La Fontaine, sans la citer, a pris dans l'Ecriture Sainte l'idée principale de cette fable , dont le fond est en effet très-bon, parce que l'Écriture ne fait point voyager le pot de terre et le pot de fer, elle dit seulement, ce qui est très-juste , que si le basard fait beurter l'un contre l'autre ces deux pois , celui de terre sera infailliblement brisé.
( Noie fie l'auleur.)
tal qu'arec ses rivaux. La poule de M. Florian se transporte en Allemagne ; elle y choisit un coq qui , au moment de Tëpouser , lui dit :
Vous savez bien que , dans cette journée, II faut d'abord, pour articles premiers, Que vous puissiez fournir seize quartiers.
— Seize quartiers? dit la poule étonnée.
— Oui , c'est le taux ; rien de fait sans ce point.
— Expiiquez-vous , je ne vous entends point ; Quartiers de quoi? — Mais , vraiment, de noblesse , Nous la cherchons bien plus que la tendresse
Dans nos hvmens , etc.
La poule qui est roturière, et qui n'a pas l'idée de proposer au coq de V épouser de la pâte gauche, quitte l'Allemagne, et se rend en Espagne; un coq espagnol en devient amoureux et le lui déclare ; la poule s'attendrissoit, lorsqu'ils virent passer une pie à r œil hagard: le coq s'écrie qu'il est perdu , parce que cette pie les dénoncera à V inquisition, et qu'on les fera rôtir sur son faux rapport.
Il est inutile d'insister sur le ridicule de cette fiction , dans laquelle les personnages , non-seulement ne parlent point le langage qui convient à leur nature , mais disent constamment les choses les plus opposées à leurs mœins, à leur manière de vivre et k leur ins-
tinct. Une Table ou un conte n'est qu'une allé^- (joi'iequi doit renfermer, outre le sens propre, une allusion ingénieuse; mais l'allusion n'est bonne que lorsqu'elle résulte naturellement du sujet , et qu'elle s'accorde parfaitement avec kî sens propre. 11 faut enfin , je le répète , que le fabuliste ne suppose dans les êtres qu'il fait parler, que des discours qu'ils pourroient raisonnablement tenir s'ils avoient le don de la parole. 11 ne seroit pas plus extravagant ni plus puéril , de peindre dans un conte une femme avec des ailes , pondant et couvant des œufs, et ayant toutes les habitudes d'une poule, que de représenter un coq craignant l'inquisition , ou exigeant d'une poule les preuves de noblesse qui font entrer dans les chapitres d'Allemagne. Comme l'a si bien dit Boileau, la raison et le vrai doivent se trouver jusque dans la fable , et même en faire le principal ornement.
Les plantes ont plusieurs caractères dislinctifs, outre ceux qui résultent de leurs propriétés. Leur genre d'utilité ou de beauté , leur aspect , leur port, les lieux où elles paroissent se plaire, les lictions consacrées par la poésie, les vertus dont elles sont les svmboîes , leur
ont fait attribuer une multitude de qualités emblématiques dont il n'est pas permis de les dépouiller. Par exemple , il seroit absurde de faire parler avec arrogance t humble violette , de donner le caractère de l'effronterie et de Faudace à la craintive et chaste sensrtive. Le cèdre majestueux ne doit point avoir le langage du champêtre et simple noisetier, etc ^
M. le duc de Nivernois nous a donné aussi quelques fables agréables , quoique le style en soit toujours extrêmement prosaïque. L'abbé Aubert , l'abbé Lemonnier en ont fait de trèsjolies.
Je sens toute la médiocrité de la fable qu'on va lire , je ne la place ici que comme variété , et parce que , n'ayant paru que dans un journal , elle n'a point été réunie à mes ouvrages.
' Ce dernier paragraphe est extrait de l'épître dédicatoire de mon Herbier moral ^ recueil de fables tirées du règne végétal.
(Note de Tauleur.)