‹ Mémoires inédits de Madame la comtesse de Genlis (volume 2)Chapitre 41 sur 63 · CHAPITRE XVÏII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVÏII

Des Romans.

On ne faisoit jadis que des romans historiques , et Ton est tenté d'accorder une grande estime à ce genre, quand on songe que ce fut la lecture de ces ouvrages chevalereâtjues qui exalta et développa le courage et les qualités héroïques d'Alfred le Grand, roi d'Angleterre. On sait que ce prince, encore dans l'adolescence, écoutoit avec avidité les lectures tout haut de ces ouvrages que la reine sa mère se faisoit faire tous les jours.

Richardson, Fielding, Goldsmith, mirent à la mode les romans de famille y et l'on conviendra que Clarisse, Paméla, Grandis son, Tom John, le Vicaire de Wakefield , méritoient bien cet honneur. Je crois avoir renouvelé, parmi nous, la vogue des romans historiques, et afin que le lecteur ne confondît point les traits historiques avec les inventions de l'auteur, j'imaginai, en même temps, de mettre au bas de la page , à chaque détail vrai , le mot historique (ce qui n'interrompt point la

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lecture); et enfin, de renvoyer à la fin de chaque volume des notes instructives , mais qui ne seroient point assez dramatiques pour les placer dans le cours de l'ouvrage. Cette utile innovation a été employée pour la première lois dans les Chevaliers du cjgne , et elle a été depuis généralement adoptée.

De nos jours les romanciers anglois. sont rentrés avec éclat dans la vaste carrière des romans historiques ; ils doivent cette restauration à Walter-Sott : je n'ai parlé que trèssuperficiellement de cet auteur d'une si grande célébrité , parce que je n'ai pu me procurer ses ouvrages en anglois dans les momens où j'aurois eu quelques loisiis pour les lire ; je n'ai donc fait que parcourir à la hâte quelques fragmens de traductions dont j'avoue que le style m'a rebutée; mais puisque les Anglois , si bons juges et nos maîtres en ce genre de littérature , admirent avec enthousiasme les productions de cet écrivain , on doit croire qu'elles ont un mérite supérieur : une telle réputation mérite bien un examen réfléchi , et je compte faire cet examen aussitôt que j'en aurai le temps , ce qui sera sûrement sous trois ou quatre mois.

La foule innombrable des romans dont l'Europe est inondée dans tous les pays , surtout depuis cinquante ans , a dû nécessairement faire le plus grand tort au ^e?ire ; parce que, dans cette multitude, ily a en très-peu de bons, et que la masse Forme une pitoyable collection d'ouvrages, ou plats, ou pernicieux. Il n'y a rien de plus facile que de faire un mauvais roman; et rien qui demande plus de réflexion , de connoissance du monde , du cœur humain , et des principes plus solides, que d'en ftiire un où tout soit vrai , bien conduit , moral et bien écrit , et tel doit être un bon roman. Un Traité sur un point de morale ou sur un sentiment a toujours de la sécheresse et de l'aridité. Les mêmes idées mises en actien seront toujours beaucoup mieux développées et par conséquent plus utiles. Les dissertations les mieux écrites , les discours les mieux faits ne peindront jamais la vertu avec tous ses charmes ; la plus belle pensée n'attendrit point , ne fait point verser de larmes , si elle n'est pas le résultat d'une situation intéressante.

Rousseau a dit qu'il faut des romans à une nation corrompue ; mais que seroit-ce si on lui

tiii donrioit de corrupteurs! Les romans

seront utiles à toutes les nations et dans tous les temps, quand leurs auteurs sauront bien écrire, qu'ils auront de l'imagination, de bons principes et des intentions pures.

La lecture des meilleurs romans a toujours quelques inconvéniens pour les femmes, tant qu'elles sont dans la première jeunesse. Cette lecture doit être réservée pour les délassemens instructifs de leur âge mûr ; mais je la crois bonne pour les jeunes gens , surtout pour ceux qui sont destinés à vivre dans le grand monde. Une tournure d'esprit romanesque est , pour un jeune homme, le préservatif d'une infinité de dangers.

Il existe un roman qui jouit d'une réputation qui me semble bien peu méritée, c'est Manon Lescaut , de l'abbé Prévôt. Comme tous les ouvrages de cet auteur, il est écrit avec beaucoup de négligence , et la conception m'en paroit mauvaise à tous égards. C'est un projet bien ignoble que celui de rendre intéressans un escroc et une fille publique , et d'en faire les héros d'un roman. D'ailleurs, sous le rapport de l'art, cet odieux dessein est mal exécuté. On donne au chevalier des Grieux un

caractère facile et foible, et si peu de principes, que l'on prévoit, dés les premières pages, qu'il cédera sans résistance aux séductions les plus viles. Il falloit, au contraire, lui donner de l'énergie et de grands sentimens d'honneur ; il falloit que, comptant sur sa force, il se crût à l'abri d'une véritable passion pour un objet méprisable, et que, victime de sa présomption et d'une passion violente , il fut entraîné, avec autant d'étonnement que d'horreur, dans l'abîme où l'auteur le fait tomber ; alors on auroit vu des combats déchirans , des situations attachantes, et même un fond de morale dans ce plan. Au lieu de cela, cet ouvrage est sans mouvement : il y a du naturel , mais sans couleur, et le vice y est peint avec une froideur et une espèce de simplicité révoltante. Enfm , le manque de talent se fait sentir au dénoùment, qui est fort tragique^ et qui ne cause pas le moindre attendrissement. Le meilleur roman de l'abbé Fré\ot est le Dojen de Killerine : il y a de la vérité dans les caractères et de l'intérêt dans les situations.

Les contes nioranœ cm nouvelles y qui ne sont que de petits romans très-abrégés , exigent surtout des auteurs les deux qualités qui

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constituent principalement les bons écrivains , la clarté partaiteet la précision sans sécheresse. il est beaucoup plus facile de Taire un roman a/jréable en deux ou trois volumes que de composer une nouvelle intéressante et morale : dans ce dernier ouvra p;e tout doit marcher au but avec rapidité, ou tout doit s'y rapporter; c'est ainsi que la morale est toujours beaucoup plus frappante et par conséquent plus utile dans un conte qu'elle ne peut 1 être dans un cadre plus étendu. On peut dire la même chose de la peinture et de la critique d'un ridicule ou d'un caractère; aussi fait-on généralement beaucoup })lus de romans que de nouvelles, et les épisodes des romans en sont presque toujours la partie foible , tels que ceux de Do7i Quichotte , de Gllhlas, etc., etc. L'histoire de Clémcndno dans Grandlsson n'est point un épisode puiscui'elle forme une des aventures du héros de cet

ouvrage.

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