‹ Mémoires inédits de Madame la comtesse de Genlis (volume 2)Chapitre 47 sur 63 · CHAPITRE XXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXII

De la Langue françoise.

0:>f se plaint continuellement, et depuis long-temps , de la prétendue pauoreté de îa langue françoise; cependant, depuis qu'elle est fixée par les chefs-d'œuvre de tous nos auteurs classiques, elle est, j'ose le dire, la plus belle des langues vivantes : une des choses qui le prouve, c'est qu'elle est la plus universellement

l'cpandne en Europe et même dans quelques autres parties du monde. M. de Voltaire est le premier, je crois , qui ait dit que le caractère disliiictif de la langue françoise est la clarté, et il pense, avec raison, que cette seule remarque est un grand éloge. Un célèbre critique de l'antiquité (Quintilien ) admet comme un principe incontestable que la première qualité d'un grand orateur est la clarté.

En effet, il est impossible de bien écrire sans précision, et l'on est toujours diffus lorsqu'on est obscur, à moins de se décider à être tout-à-fait inintelligible.

Nous nous plaignons de n'avoir pas dans notre langue assez de synonymes ; les Anglois en ont infiniment plus que nous. Qu'en résulte-t-il ? beaucoup de verbiages et de répétitions, et surtout dans la poésie champêtre et descriptive \ par exemple , un très-bon ouvrage anglois ( les Saisons de Thompson ) est souvent insupportable sous ce rapport : dans une infinité de passages, ses vers sont surchargés d'épithètcs et de répétitions dont l'auteur n'a pu ^'apercevoir, parce qu'il a employé tous les synonymes qu'il a pu rassembler, c'est-à-dire des mots toujours différens pour

286 MÉlvrOIRES

parler du même objet, on pour exprimer la même pensée , ce qui nuit aussi beaucoup à la clarté; car, au milieu de cette surabondance de paroles, le lecteur, outre l'ennui qu'il éprouve souvent , peut bien facilement perdre le fil des idées de l'auteur. Enfin, la multipli cité des synonymes ôte aux grands écrivains le mérite de trouver les tournures heureuses qui peuvent y suppléer.

On nous reproche nos e muets; mais il ne sont, pour les bons écrivains en vers et en prose, qu'une petite difficulté facile à vaincre, et ils produisent des élisions remplies de douceur et d'harmonie; d'ailleurs, par l'orthographe, ils désignent les genres, ce qui est utile à plusieurs égards et surtout à la clarté.

On accuse la langue francoise de plusieurs bizarreries , dit - on , inexplicables qui sont devenues des règles positives , auxquelles nul ne peut se soustraire : on se demande pourquoi on bannit du genre noble les mots pois , citron, etc. , et pourquoi l'on y admet les mots dégoùtans de boue y/ange , fumier. On a conservé ces mots afin de mieux déshonorer, en les employant, tout ce qui est vil est bas; et c'est assurément une pensée très-morale ; on a pro-

DK MADAME DE OENMS. 287

scrit , avec raison encore , l"s mots citron , pois, etc., etc. , parce qu'ils retracent des idées de cuisine , qui, à la honte de la gourmandise, sont toujours très-ignobles. Le. mot rt-goût est de ce genre , et celui de pain ne l'est pas, parce que le pain satisfait seulement la faim , et qu'il n'est point un rafîinement du vice le plus matériel et le plus bas ^ Par les mêmes principes, la langue françoise est aussi la plus chaste des langues, ce qui est généralement reconnu. On peut dire, avec vérité, que plus on a étudié notre langue et plus on ndmire la sagesse, la délicatesse et le bon goût de ceux qui l'ont formée et rixée.

' On pourroit multiplier les exemples et trouver dans les citations la même finesse et la même profondeur de raison ; mais je n'ai point eu le projet de faire une poétique complète, j'ai voulu seulement en tracer une ébauche et surtout combattre quelques lieux communs qui m'ont paru faux et dangei-eux.

( Note de 1 cinlPiir. )

Page 1