TOME Vin
d'un |>alais tristement enchanté par une fée malfaisante; enfin, j'ai appris que c'est dans ce lieu que s'exerce avec un très-grand succès V Orthopédie , ou l Jrt de guérir les difformités naturelles.
J'ignorois l'existence de cet établissement, dont j'avois pourtant l'idée, puisque j'ai fait promettre, il y a plusieurs années , au bienfaisant duc de Glocester, de former à Londres un hôpital de ce genre, mais gratuit, pour les pauvres petits enfans. On paye dans celui de la rue Saint-Pierre; mais c'est toujours un trèsgrand bien que cet art soit connu et exercé; il me reste toujours à désirer qu'il soit employé dans ma patrie au soulagement des infortunés.
Dans mes rêveries de cette même matinée, je me suis demandé pourquoi plusieurs animaux, et même des plus féroces , sont néanmoins susceptibles d'une vive reconnoissance, et je me suis répondu que Dieu Ta voulu ainsi , afm que, dans la race humaine, les ingrats, audessous des brutes, fussent couverts de honte, d'opprobre et d'infamie.
J'ai lu, dans les papiers, que l'on vient encore nouvellement de découvrir quelques petites îles dont on a rapporté diverses produc-
dons; mais il paroit que les plus utiles et les meilleures sont connues depuis assez lonf^temps; on ne découvre plus maintenant que des plantes sans propriété supérieure, des animaux insignifians, etc., etc.; raison de plus de croire, selon moi, que le plus grand et le dernier des événemens , la fin du monde, n'est pas fort éloigné.
J'ai passé mes soirées de toute cette semaine avec des personnes que j'aime infiniment, et qui m'ont fait veiller un peu sans que j'aie pu m'en plaindre. D'abord, le marquis de Lawoësline et sa charmante fille d'un second mariage, Léocadie , chanoinesse du chapitre noble de Sainte-Anne, en Bavière; cette jeune personne est bien intéressante par la perfection de sa conduite, de son caractère, par son instruction et l'élévation de ses sentimens. Son père et moi, nous nous sommes rappelé avec délices nos beaux jours de Bellechasse, de Saint-Leu et de Lamothe. Dans ce dernier voyage, je lui dis un jour que je désirois qu'il piit du goût pour l'histoire naturelle, et que j'étois étonnée qu'étant aussi adroit et aussi industrieux , il n'eût pas appris, avant de partir de Paris, à empailler des oiseaux, parce qu'il y en avoitde charmans
aux environs du cliàrean de Lamothe. M. de Lawoëstine, sans me rien répondre, partit le lendemain matin a la pointe du jour, se rendit en poste à Paris ; il passa quarante-huit heures pour y apprendre à empailler des oiseaux, talent que lui donna M. Mauduit , le plus fameux empailleur de ce temps; après cet exploit, M. de Lavoëstine revint triomphant à Lamothe , où il empailla avec perfection tous les plus beaux oiseaux de cette contrée. Il me demanda une devise et je lui donnai celle-ci : pour corps, un phaéton tout attelé ; et pour âme ces mots : Prêt à partir pour être utile. En effet, on n'a jamais porté plus loin l'obligeance aimable et constante d'un excellent cœur.
M. de Lavoëstine m'a priée de rectifier, dans mes Mémoires, une petite erreur qui s'y trouve à son sujet : ce n'est pas de la princesse de Guistelle, sa cousine, que M. le marquis de Lavoëstine hérita de la grandesse d'Espagne de première classe; elle étoit héréditaire dans sa propre famille : son père et son grand-père avoient été grands d'Espagne'.
• La famille de Melun possédoit des biens immenses ; le dernier prince de ulelun étant mort sans cnfaas mâles, ses biens fnivent partajvf-s enJre le prince de Sonbise et
DE MADAME DE GEi\LIS. 2 1
Le jeune comte Alexis de Saint-Priest. Nous avons beaucoup parlé de la Russie, de son ma- (jnanime empereur, des deux impéjatrices si di.gnes d'élre admirées par leur bonté , leur bienfaisance, leur goût éclairé pour les arts, la littérature, et les qualités éminentes qui les caractérisent. Le comte de Saint-Priest éjx)usa, en Russie, une princesse Galîitzin, qui joignoit à une grande fortune la plus illustre naissance. Le comte de Saint-Priest s'est toujours conduit , en Russie , de manière à mériter l'estime publique, celle de ses compatriotes et la bienveillance d'une cour aussi remarquable par sa généreuse politique et ses lumières, que par sa prépondérance en Europe.
Le comte de Saînt-Priest doit se glorifier d'avoir été le principal instituteur d'un élève aussi solidement brillant que le jeune comte Alexis, son fils, et il possède assurément le mérite supérieur qui devoit, avec un tel disci-
le marquis de Lawoëstine de Bccelaer, bisaïeul du marquis Charles de Lawoëstine de Beceîaer, mon gendre , qui avoient tous deux épousé des filles de cette maison. Le général comte de Valence, pair de France, mon autre gendre , étoit par les femmes le dernier rejeton de l'illustre maison de Foix.
(Note de l'auteur. )
pie, obtenir un succès si désirable. J'ai demandé des nouvelles de la tragédie dont j'ai entendu avec tant de plaisir la lecture à Mantes. Cette belle pièce sera jouée dans le cours de cet hiver; l'auteur, comme je l'ai déjà dit, n'a point voulu solliciter un tour de faveur qu'il auroit obtenu sans nulle difficulté; s'il eût eu moins de délicatesse, il n auroit pas attendu deux ans ; et, à son âge , débuter deux ans plus tôt dans cette grande carrière dramatique eût ajouté beaucoup plus d'éclat à un premier succès ; se rappeler une semblable modération vaut mille fois mieux qu'un triomphe coinpletde l'amour-propre. Une conduite si noblement équitable est si rare , surtout dans la première jeunesse! cependant c'est l'amour-propre sacrifié à la justice, à la raison , qui produira toujours les plus pures jouissances et les plus doux souvenirs.
J'ai reçu la visite très-inattendue, maïs qui m'a charmée, de M. Henri de Bonald; je ne le connoissois que par ses talens; et sa conversation, remplie de douceur et de vivacité, ajoute infuiiment à Tintérèt qu'inspirent son beau nom , son mérite personnel , et la réputation <jui , à tous égards, honore si bien l'éducation
qu'il a ic(;irc. Qui pourroit ne pas aduiirer dans cette respectable famille la réunion et la parfaite et constante harmonie de sentimens , de goût pour Tétude et le bien public , de pureté de principes et de conduite?
J'ai passé deux soirées entières avec ma nièce Geor(^ette Ducrest; les années ne la vieillissent point, elles ont formé sa raison et son esprit , sans rien changer à son charmant visage; elle mène à Meung, avec son aimable et bonne mère, le genre de vie le plus doux et le plus édifiant; elles y rassemblent chez elles une petite école de pauvres jeunes filles, auxquelles elles apprennent à lire, écrire, compter et à travailler. Ma belle-sœur et ma nièce ont l'une et l'autre une adresse de fée, qu'elles joignent à des talens très-brillans; elles enseignent à leurs élèves une quantité de jolis ouvrages, dont elles ont inventé la plus grande partie. Georgette , qui tient de sa mère une voix ravissante, une excellente méthode de chant, a de plus le talent du dessin et de la peinture à l'aquarelle; j'ai vu d'elle, dans ce genre, plusieurs petits tableaux qui ne laissent rien à désirer. Nos entretiens tète à tête finissent toujours tristement , car nous reparlons
toujours de mon frère que nous regrettons l'une et l'autre avec une égale amertume. Georgette m'a reproché de n'avoir pas assez insisté, dans mes Mémoires, sur le beau sacrifice que fit mon frère à la cause royale, lorsque voyant le malheureux prince auquel il étoit attaché , suivre de pernicieux conseils et s'engager dans une mauvaise route , il donna sa démission de chancelier de la maison d'Orléans , et même avant qu'on eût commis des crimes , il quitta la France et passa en Angleterre. Je ne suis point entrée dans ces détails , parce qu'ils sont très-connus , et qu'à de certains égards il m'eût été pénible de les retracer.
Georgette a une fille ( la petite Coraly ), qui, je l'espère, fera son bonheur. Cette enfant annonce toutes les douces et modestes vertus qui font la gloire des femmes, et elle a un goût constant pour les études sérieuses , qu'on trouve bien rarement dans les enfans de son
âge.
Le jeune duc de Noailles vient me voir quelquefois ; il a fait dernièrement avec sa jeune et charmante compagne ( madame la duchesse de Noailles) un petit voyage en Angle^
terre; il a peu vu, mais bien vu, et c'est toujours beaucoup. Il m'a fait part à ce sujet d'une réflexion qui m'a beaucoup frappée , parce qu'elle me paroit être d'une extrême justesse. Il trouve que le peuple anglois a les plus grands rapports avec l'ancien peuple romain , durant la république ; en effet , ces deux peuples offrent à un degré presque égal le patriotisme , l'orgueil national , le dédain des nations étrangères, l'amour de la liberté, rattacliement à ses lois, à ses usages, le goût du commerce et de l'industrie, et une sorte d'insouciance pour les beaux-arts. C'est la Grèce et non l'Italie qui produisit les plus grands artistes de l'antiquité; et de même, l'Angleterre compte peu d'architectes, de peintres, de sculpteurs, de musiciens nés dans les lies britanniques. On pourroit pousser ce parallèle plus loin; mais on n'y comprendra jamais les sciences et la littérature , car les Anglois y ont excellé dans tous les genres , puisqu'ils peuvent citer Newton , Boyle, Herschell , etc., etc.; Shakspeare , Milton, Addisson, Pope, Savage, Fielding , Ricbardson , Goldsmith ; dans le genre comique, Farquhar, Shéridan , etc., etc., etc.
Mon ancienne amie angloise, madame Chinery, est venue me faire deux visites; j'ai retrouvé en elle les mêmes agrëmens et la même amitié ; j'ai dit , dans ces Mémoires , qu'elle avoit perdu un petit manuscrit de moi , qui lui avoit été confié ; je l'ai cru sur un malentendu qui n'est la faute de personne , et qui fut causé par plusieurs lettres perdues. Madame Chinery a eu le malheur affreux de perdre une fille charmante à tous égards, et un autre enfant qui n'avoit point encore atteint l'adolescence; elle trouve ses consolations dans un mari digne d'elle et dans les vertus d'un fils qui lui reste. Elle a éprouvé d'ailleurs de grands désastres de fortune ; mais que sont de semhlahles revers auprès des peines du cœur? Aussi les supporte-t-elle avec autant de courage que de résignation. J'admire en elle combien la force d'âme ajoute d'intérêt au malheur.
Depuis que j'habite cette maison, j'ai revu plusieurs fois madame Récamier et toujours avec le même plaisir ; on ne se blase point sur le charme du naturel et de la sensibilité. Dans ses conversations les plus intimes , elle ])arle bien rarement d'elle , car les intérêts
de sa vie n'ont jamais été que relatifs. Elle a depuis long-temps des amis justement dévoués qui ont été ou qui sont encore dans de grandes places ; elle n'a point profité pour elle de son influence sur eux ; elle ne s'est jamais servie de l'espèce de crédit que donne l'amitié , que pour proposer des actions bienfaisantes , ou pour être utile à beaucoup de personnes qui avoient recours à elle. On peut dire qu'il n'existe point de femme qui, sans cabales et sans intrigues, ait rendu plus de services; il n'en est point non plus qui , après la perte d'une grande fortune, ait conservé plus de dignité dans le malheur. Depuis ce bouleversement d'existence , elle a pris le parti si noble de ne plus aller dans le grand monde et de se retirer dans un couvent, ne cultivant plus que la société peu nombreuse et choisie qu'elle y rassemble. Dans ce cercle , depuis long-temps toujours le même, parce que le seul bon goût pourroit y fixer, on trouve , entre autres , M. le duc Mathieu de Montmorency, dont l'esprit et les talens sont si dignes d'orner et d'illustrer des vertus et une conduite si exemplaire ; M. le duc de Doudeauville, qui joint à l'austérité des princi-
pes les plus purs, à la sagacité, à la pénétration dans les affaires, le charme et la douceur des manières les plus agréables; M. de Chateaubriand , également célèbre en Europe et cher à ses amis, etc. , etc., etc.
Madame Fiécamier, uniquement occupée de la gloire de ces personnes, n'a jamais congé à les solliciter pour ses propres intérêts. Elle a encore pour amis plusieurs gens de lettres , parmi lesquels on distingue surtout l'estimable auteur du poiime en prose d'^Jitigone (M. de Ballange)% et d'un autre ouvrage intitulé , V Homme sans nom, dans lequel M. de Ballange peint avec la plus grande énergie, toute l'horreur des remords d'un crime affreux. Cet Homme sans nom est un Régicide de l'infortuné Louis XVI, qui par la suite reconnoissant l'énormitéde son forfait, se prive volontairement de toute société , et va s'ense-
' L'auteur à^ Antigonc et do Y Homme sans nom , s'appelle Ballanclie (Pierre-Simon); il est né à Lyon, en 1776; il a publié dans cette ville, où il étoit imprimeurlibraire , un journal intitulé le Bulletin de Lyon. On a encore de M. Ballanclie un autre Traité du sentiment, considéré dans ses rapports ai^cc la littérature et les arts , imprimé en 1 802.
( Hotc de l'éditeur.)
velir dans un lieu presque désert, qui n'est habité que par quelques pâtres qui , sans la religion chrétienne , ne seroient que des sauvages, car ils n'ont ni commerce ni communication avec les autres hommes. Le Régicide, par égard pour sa famille, veut cacher un nom qu'il a déshonoré ; mais dans la crainte d'usurper une bienveillance dont il est indigne , et pour expier son crime, autant qu'il est en lui, il veut que du moins on connoisse son horrible égarement ; il ne recherche le mystère que pour trouver sûrement une solitude absolue: l'oubli ne lui suffit pas, il veut être fui avec exécration de tous les humains; ce n'est point l'orgueilleuse misanthropie qui l'en sépare, c'est, au contraire, le mépris et l'horreur de lui-même. C'est sous le nom épouvantable de Régicide, que dans une chaumière abandonnée il s'établit dans cette contrée sauvage. Un voyageur égaré l'y découvre ; le Régicide lui conte sa déplorable histoire; le voyageur veut en vain le réconcilier avec lui-même. Après un long entretien, le voyageur, saisi d'étonnement et pénétré de compassion , est forcé de le quitter ; quelques années après, le voyageur repassa dans le même lieu;
5o MÉMOIRES
le Régicide n'existoit plus : lorsqu'il sentit sa fin s'approcher, malgré sa longue pénitence , son crime se retraça si vivement à son souvenir, qu'il désespéra d'en obtenir le pardon ; deux prêtres l'exhortèrent avec toute Téloquence que peuvent inspirer la religion et la charité. Voici une partie de ce beau discours bien digne d'être cité.
cr Le respect que vous avez conservé pour )) la mémoire du roi vous impose le devoir )) d'acquiescer au pardon , comme jadis ses » ordres vous auroient imposé le devoir de » mourir pour lui. Toujours la loi du devoir » est inflexible; elle ne se plie ni à nos goûts » ni à nos répugnances. La remise de votre )) crime vous est assurée , à la seule condition » d'accepter ce que nous oserions appeler » votre seconde innocence. Votre victime , qui )) fut votre roi , commande du séjour éternel » pour les choses où le pouvoir lui fût donné )) pendant sa vie, comme les volontés d'un » père qui n'est plus enchaînent toujours ses » enfans
» Le pardon et l'oubli non-seulement sont » [X)ur vous descendus du ciel, mais ils ont
DE IM A n A M K n K G E N L 1 S. 5 î
)) d'augustes interprètes sur la terre ; le frère » du roi-martyr semble être monté exprès sur )) son trône pour vous rassurer. Il étend sur » vous sa royale inviolabilité
» Dieu nous a envoyés vers le pauvre lé- » preux pour achever de le guérir, pour » lui dire qu'il peut maintenant aller sans » crainte au milieu de la foule des peuples; » qu'il a été racheté comme les autres hommes; » que son âme immortelle peut s'ouvrir, dès )j à présent, aux espérances de ceux qui ont » bien vécu. »
Le Régicide y ranimé et fortifié par ces belles paroles, implora du fond de l'âme la divine miséricorde et mourut saintement. L'auteur de cet ouvrage original n'a jamais employé d'intrigues pour se faire louer. Voilà pourquoi, malgré son talent supérieur, il n'est pas aussi célèbre qu'il mériteroit de l'être.
C'est madame Ptécamier qui m'a prêté \ Homme sans nom, et malgré la magnifique reliure de cuir de Piussie, dont l'odeur si forte me porte si violemment à la tête , j'ai lu ce volume tout entier dans le cours de la journée. L'éloge si bien fondé que madame Récamier
:i'?. MEMOIRES
fait de cet ouvrage sufTiroit seul pour inspirer le désir de le connoître. Cette personne, toujours charmante , l'est surtout quand elle parle de ses amis ; elle prend surtout un charme piquant par l'espèce de surprise qu'elle cause , car elle sort de son calme habituel pour prendre subitement toute la vivacité qui peut s'allier avec la douceur , et c'est ce qu'elle est toujours , lorsqu'il s'agit de défendre , de justifier ou de louer ses amis. Pour que rien ne manque à la satisfaction que j'éprouve, en revoyant madame Récamier après une absence de dix -huit mois , je la retrouve sachant par cœur les plus beaux vers du Demie et de la Jérusalem délivrée, et voilà des choses auxquelles la décrépitude même ne peut me rendre insensible.
Je n'ai appris que ces jours passés la mort de madame de Krudener, une personne extraordinaire et intéressante , deux choses qui , réunies, ne seront jamais communes, surtout dans une femme. Je la connoissois quand j'étois aux Carmélites , rue de Vaugirard; elle m'écrivit pour me demander à me voir; j'y consentis avec plaisir; j'avois lu d'elle un très-joli petit roman intitulé Valérie^ qui n'an-
DE MADAME D»; GEÎVLiS. 55
honçoit nullement l'exaltation de sentimens que j'entendois attribiuer à l'auteur. Je fus curieuse de con-noître une personne qui allioit des écarts d'imagination à beaucoup de naturel et de simplicité; et ce fut en effet ce que je trouvai en elle. Elle disoit les choses les plus singulières avec un calme qui les rendoit persuasives; elle étoit certainement de très-bonne foi; elle me parut être aimable , spirituelle et d'une originalité très-piquante ; elle revint plusieurs fois me voir, me témoigna beaucoup de bonté et m'inspira un véritable intérêt ; elle avoit de la sensibilité , de la douceur , d'excellentes intentions ; elle étoit jeune encore, sa mort me fait beaucoup de peine '.
■ La baronne Krudener (Valérie), née en lyôS, étoit fille du comte de Wittenkoff, gouverneur de Riga, et petite-fille du célèbre maréchal Munich. Voici le portrait qu'a tracé de cette lemme célèbre un de ses biographes : « Une physionomie ravissante; un esprit facile et léger; des traits mobiles qui expriment toujours le sentiment et la pensée ; une taille moyenne et parfaite ; des yeux bleus, toujours sereins, toujours vifs, dont le regard pénétrant sembloit vouloir traverser le passe ou l'avenir; des cheveux cendrés, retombant en boucles sur ses épaules ; quelque chose de neuf , de singulier , roMi: viii. 3
A une époque où sans cesse les tribunaux retentissent du récit affreux des crimes les plus monstrueux et des scandales les plus révoltans, on aime surtout à recueillir de ce même temps tous les détails des actions bienfaisantes et tous les traits héroïques; j'en ai cité beaucoup dans mes Mémoires, et je ne dois pas oublier l'infortunée ville de Salins ^
d'imprévu dans ses gestes et ses mouvemens : telle étoit la baronne de Krudener, ambassadrice à Berlin en 1^88. » Le roman de Valtrie^ doût parle madame de Genlis, est fondé sur un fait véritable. Le héros de ce roman ctoit secrétaire d'ambassade et attaché au baron de Krudener, ministre de Russie à Yenise. Ce jeune homme devint amoureux de madame de Krudener, et ne pouvant se dissimuler les longs chagrins dont le menaçoit cette passion sans espoir, il se donna la mort. Cet événement tragique est raconté de la manière la plus touchante par l'auteur du roman de Valérie. ^Jladame Krudener suivit à Paris l'empereur Alexandre : la Sainte- Alliance est, selon beaucoup de personnes , l'œuvre de madame de Krudener.
( Note de lo'diteur.)
^ Ville considérable de France , remarquable par ses belles salines qui fournissent du sel à toute la province et à presque toute la Suisse. Elle est à huit lieues de Besançon et à cent de Paris.
( Nolf de l'aulciir )
Lorsqu'on 1799 l^i ville de Saint-Claude (Jura) fut réduite en cendres, les habitans de Salins s'empressèrent de voler au secours de leurs malheureux compatriotes ; aujourd'hui ceux de Saint-Claude se sont hâtés à l'envi d'acquitter la double dette de la reconnoissauce et de l'humanité ; ils ont envoyé à Salins du pain , des vêtemens , dés la première nouvelle de ce désastreux événement. M. le maire, aidé des membres du conseil municipal , s'est présenté partout avec l'empressement le plus louable, et ce zèle charitable s'est manifesté dans toute l'étendue de la France. On a ouvert des souscriptions , les riches , les pauvres , les vieillards , les jeunes gens , les enfans même ont souscrit avec une égale promptitude ; on a vu de jeunes écoliers à peine sortis de l'enfance sacrifier avec joie aux incendiés tous leur3 menus plaisirs. Un élève d'un des collèges de Paris , à peine âgé de quinze ans , et distingué par son application et ses succès, économisoit depuis très-long-teœps sur l'argent destiné à ses menus plaisirs , afin de se procurer un fusil et un chien bien dressé , pour Fépoque des vacances. Ce vertueux enfant , en apprenant les malheurs de la ville de Salins,
va mystérieusement prier celui de ses maîtres qu'il a fait dépositaire de sa petite bourse, d'aller sur-le-champ porter la somme entière à l'un des bureaux de souscription , pour les incendiés de Salins , à la réserve de vingt francs qu'il veut donner à sa nourrice convalescente d'une longue maladie.
Un notaire , pour sauver un dépôt de quinze mille francs qui lui étoit confié , a laissé dans les flammes une somme assez considérable qui lui appartenoit \
Dans toutes les maisons d'éducation, les jeunes gens et les jeunes demoiselles ont formé à Tanvi des collectes dont l'ensemble du produit a été très-considérable.
Les élèves de l'Ecole polytechnique , de droit , de médecine , ont montré le même empressement et la même charité.
Le gouvernement a d'abord envoyé cent mille francs , et le roi a souscrit particulièrement pour vingt-cinq mille francs; les curés des différentes paroisses de Lyon ont fait une quête qui a produit six mille francs , et mul-
' M. Eugèuc Pradci a tait une heureuse improvisation en vers sur un trait semblab!, il uu^autre notaire.
( Piole do l'auleur.)
titude d'autres curés de différentes provinces ont donné des preuves efïicaces de la même charité; M. Lafitte a souscrit pour dix mille francs. Il s'est établi une généreuse émulation dans toutes les classes et parmi toutes les professions ; enfin , partout le zèle est égal et la bienfaisance infinie.
Ce terrible incendie ne peut être attribué .qu'à une lessive faite dans une cheminée lézardée. Dans cette grande catastrophe , trèspeu de monde a péri ; presque tous les habitans ont négligé de sauver leurs propriétés pour se livrer entièrement aux soins d'arracher aux flammes leurs malades , les vieillards et les enfans.
Qu'à ce touchant tableau on joigne tant d'établissemens de bienfaisance et dans tous les genres, formés depuis la restauration, en grande partie par des ecolésiastiques et par de grandes dames de la cour, et toutes ces boutiques pour les pauvres, si protégés par les princesses (qui daignent même les enrichir de leurs ouvrages ) , boutiques auxquelles les femmes les plus distinguées de la société consacrent leurs talens , leur adresse , de petits ouvrages de tous genres , dont l'emploi
charitable sanctifie la frivolité , et l'on verra combien la religion est utile et touchante, puisque c'est à elle surtout qu'on doit tant de bienfaits.
A propos de belles actions et de beaux caractères , je veux faire mention ici d'un trait bien touchant qu'on m'a conté ces jours passés. Il existe une vieille fermière près de Paris , qui a une petite-fille orplieline , âgée de i6 ans, dont elle prend soin et qu'elle aime passionnément ; mais comme , dans cet état , la brutalité et la violence s allient trèscommunément à la sensibilité, le sentiment de la vieille femme pour sa petite-fille ne l'empêche pas de la battre t:^ês-souvent avec beaucoup de rudesse, ee que la petite-fille supporte constamment avec une douceur inaltérable et sans jamais se permettre une seule plainte. Un jourqu'e la vieille femme, cédant comme de coutume à son- emportement, battoit à coups redoublés la jeune paysanne , tout à coup cette dernière se mit à pleurer avec amertume ; sa grand'mèr^ s'arrêta en s'ëcriant : Tiens ! v'ià du noiiveati , tu ne pleures jamais quand je te bats , et pourquoi donc aujourd'hui ?.... Hélas! i*éf)'ondit son angéli-
Dli MADAME DE GiiINLIS. Zg
que enfant, c'est que vous ne me faites pas du tout de mal , ce qui me fait voir que vos forces s'affoiblissentî.... Nous espérons qu'une telle réponse a désarmé pour jamais l'irascible p^rand'mcre. J'ai lu aussi avec un bien sensible intérêt toute l'béroïque histoire du noble et courageux Véry, qui a reçu promptement , par la touchante bienfaisance de S. A. R. M=^ le duc de Bourbon, la digne récompense de son admirable fidélité. Je ne parlerai point du trait sublime de la femme Rispall , parce que j'ai fait de ce trait une petite nouvelle dont je compte orner la nouvelle édition des Veillées de la chaumière.
Malgré mon goût pour Mantes, malgré la paix, la bonne santé dont j'ai joui dans cette jolie ville , et le bonheur que j'ai goûté au sein d'une famille si vertueuse et qui m'est si chère , je resterai à Paris , ce qui n'est nullement de ma part une inconséquence , car j'ai toujours eu le ferme dessein de m'établir dans un couvent et d'y finir mes jours; je n'allai à Mantes l'année dernière que parce qu'il me fut impossible de trouver un logement dans un cloitre à l'extérieur, ou avec un parloir à moi -, il n'y en avoit point de
4o MÉMOIRES
vacant. Après avoir passé dans la rue Neuves Saint-Roch cinq mois avec Casimir, je ne voulus pas abuser de son affection pour moi en le séparant plus long-temps de sa famille ; perdant Tespërance de m'établir dans un couvent , j'acceptai la proposition que me fit Casimir, avec sa tendresse accoutumée, de partir avec lui pour Mantes, et forcée de revenir ici pour assez long-temps, afin de présidera l'impression de mes Mémoires , chose que , par beaucoup de malentendus et un voyage forcé de M. Ladvocat , je n'ai pu faire jusqu'ici que très-imparfaitement. Jai vu beaucoup de logemens dans les monastères , et celui des dames de Saint-Michel me convenant mieux que tout autre, je viens de l'arrêter. J'irai m'y établir dans trois semaines, c'est-à-dire, au i". octobre de cette année
Ma fille, et ma petite-fille, madame de Celles , sont à Paris depuis peu de jours; elles se disposent à partir pour l'Italie ; elles m'ont demandé Tune et l'autre quelques renseignemcns sur ce beau pays et sur les livres qu'elles doivent emporter. J'ai recherché dans ma tète tout ce que j'ai pensé qui pouvoi^t leur être
DE WADAiVlE DE CE \ LIS. /^l
Utile , et j'en formerai une petite liste que je leur donnerai ; j'y joindrai le détail des petites provisions de bouche que je crois nécessaires dans cette longue traversée où souvent on ne trouve, en voyageant, que du mauvais jambon et d'autres viandes salées. Madame de Celles emmène les deux charmantes filles qui lui restent Elle est venue chez moi aujourd'hui ; je l'ai trouvée bien changée ; sa noble physionomie portoit l'empreinte d'une douleur qui m'a pénétrée ; ses beaux yeux qui parloient si bien, n'expriment plus qu'une morne tristesse; en se taisant ils semblent s'être voilés , ils n ont plus d'éclat , ils ne brillent plus: l'âme occupée d'une seule pensée n'y laisse plus que l'image touchante des regrets et de la mélancolie.
M. de Celles, qui sait et parle l'italien avec perfection, ira les rejoindre.' ui mois après leur départ ; il est retenu ici pour quelques affaires causées par une riche succession sur laquelle il ne comptoit pas. J'aurois désiré que Rosamonde , le général Gérard et le petit Cyrus eussent été de ce voyage; cette caravane de famille auroit donné tant d'agrément à cette longue course! Le petit Cyrus a tant d'esprit et
d'intelligence qu'il en anroit très-bien proilté; c'étoit une jolie manière de le préparer à un second voyage , quand il aura l'âge de le faire avec tout le fruit qu'on en peut retirer ; mais Rosamonde et son mari ne veulent pas confier pour sept à huit mois à une bonne leurs deux autres enfans âgés de quatre ou cinq ans ; j'offre de m'en charger pendant tout ce temps , ce qui me seroit très-possible , restant à Paris , dans un logement que j'ai arrêté dans l'extérieur d'un couvent , aux Dames de Saint- Michel , rue Saint- Jacques , avec un beau jardin , prés du Luxembourg et dans le meilleur air de Paris. Je pourrois très-bien loger ces enfans et leur bonne , et l'on doit être bien assuré que je les surveillerois avec tout le zèle possible ; je ne me suis jamais chargée d'une chose pour la faire négligemment , et dans ce cas la tendresse maternelle seroit un garant de plus de ma vigilance et de mes soins.
Mon ami , le docteur Alibert , m'a envoyé son dernier ouvrage qui a pour titre : Physiologie des passions'; il a beaucoup de succès et le mérite par les belles pensées qu'il contient , la manière dont il est écrit, et l'originalité avec laquelle ce sujet est traité ; comme tout
le monde le lira , je n'en citerai ici qu'un petit nombre de passages :
« Dans le travail de la pensée , toutes les » facultés de l'esprit s'entr'aident réciproque- M ment; elles se vivifient par leur réunion; elles » ne sont rien si on les isole. Que feroit la » mémoire sans l'office de la réflexion , et que » feroit la réflexion sans l'office de la mémoire? » C'est ainsi que dans le corps humain les )) diverses fonctions se prêtent un secours )) mutuel
» Bossuet a énoncé une profonde maxime » en insistant sur la nécessité de rallier la h physiologie humaine à la morale. Il pensoit » que l'union de ces deux sciences étoit la » véritable philosophie ' : la morale, en eflet, » ne prospère, ne s'étend, ne s'inspire que » par le sentiment. Il faut la faire aimer pour » la faire comprendre
)) La philosophie ne doit donner à l'âme >) que des dispositions graves et sérieuses ; » elle doit tendre à la pureté pour mériter la » vénération des mortels ^.
' Traite (h la connoissance de Dieu et de soi-même. ^ C'est pourquoi ce que l'on appelle la philosophie mo-
» Les plus hautes doctrines de la philoso- » phie ont été avilies par des hypothèses men- » songércs ; on a voulu tout soumettre à des » applications mécaniques; on a constamment » méconnu le foyer unique d'où partent toutes » les émanations de Tàme sensible ; on a ignoré » la source de ces facultés divines dont l'ac- » tion harmonieuse excite tant notre surprise. »
» Le phénomène de la peur, considéré dans )) le monde moral, conduiroit aux développe- » mens les plus étendus. Je pourrois la pein- » dre quand elle met à nu l'égoïsme de la na- » turc hu-maine , quand elle imprime à Tâmc )) des mouvemens faux et serviles qui la dé- » gradent, quand elle pélrifie le cœur de l'es- » clave, quand elle étouffe les cris de toutes w les consciences, etc.; mais la plume se re-
» fuse à de pareils tableaux. . .
» La peur, aussi-bien que le courage, a » donc son utilité dans les insititutions de la
dcrne n'est poiril de la philosophie, puis(ju'elle n'oUVe en rien 1 idée de \ amour (le la sagesse.
i' Note «le l'aiileiir.
DE xMADAME DE GENLIS. 4^
M Providence. On triomphe du malheur par
» \e coura{];e , on s'en préserve souvent par
» la peur
» L'émulation dérive de cet attribut natif du
» système nerveux qui le rend apte à s'appro-
)) prier tout ce qui tend à améliorer la condi-
» tion humaine; c'est la loi imitatrice mise en
» action. Cette passion s'élève et multiplie les
» forces de l'àme; c'est par cette passion que
» l'homme grandit, pour ainsi dire, à l'aspect
» de celui qu'il s'est proposé pour modèle ^ . }) »
Le docteur Alibert fait sur l'émulation des observations excellentes qu'il seroit trop long de rapporter ici, mais il achève de prouver victorieusement l'étonnante jouissance de cette espèce de passion , en contant l'anecdote parfaitement authentique de la Servante Marie. Voici , sur la honteuse passion de l'envie , un morceau d'une éloquence remarquable :
' On peut (lire aussi que les rivalités et par conséquent l'orgueil naissent de trop d'émulation , mais que le manque total d émulation vient de l'abrutissement ou le produit.
(( Quelle déplorable passion que celle qui
)) ne s'allume dans le cœur de l'homme que
» pour contester au génie ses inventions, au
» talent ses travaux , à la vertu ses bienfaits ;
» qui cache ou désavoue tous ses subterfuges ,
» qui recèle ses plus odieuses manœuvres sous
» le masque imposteur d'une bienveillance si-
» mulée ! Qu'il est à plaindre celui qui remplit
» volontairement ses jours de peines et d'a-
» mertume , qui s'abreuve lui-même aux sour-
» ces impures de TafFreux venin que sa bou-
» che distille, qui se consume lentement au
» feu des rayons qu'il veut éteindre î . . . . >}
» C'est une idée singulière de l'homme de » vouloir perpétuer son nom par un marbre , » par une pierre , par un livre, par une mé- » daille , par une inscription , comme si toutes » ces choses n'étoient pas la proie du temps , )) comme si les siècles ne se dévoroient point » entre eux. Vous célébrez votre gloire par une » chanson, mais la langue qui vous chante » sera un jour une langue morte : toutes les » traditions se perdent ; nous vivons dans un )) monde où rien ne demeure. Peuples insen- » ses, égorgez-vous maintenant, pour illustrer
)) un fameux capitaine!
» Dans le beau climat de la Grèce , lors- » qu'autrefois un infortuné se trouvoit en proie )) à cette passion dévorante, les prêtres d'Es- » culape lui prescrivoient d'aller visiter les rui- » nés du mont Ossa; son ardeur se calmait )) en contemplant les gouffres épouvantables » où furent précipités les Titans. Il écoutoit » le vain bruit des vagues du Pénée, qui s'é- » lancent avec fracas dans les airs et viennent )) mourir au pied des rochers. Il ne tardoit pas » à se convaincre qu'il faut remplir avec calme » sa destinée, et que les jouissances inquiètes » de la gloire sont loin de valoir le pur bon- » heur que goûte le sage dans une paisible » obscurité
)) On peut s'avancer par la raison , mais on » s'élève par l'enthousiasme \ ....... .
» Les poètes ont comparé l'enthousiasme à » une flamme qui tend à remonter vers le
Quand il est bien placé.
'^Notc do Taulcur.)
» ciel d'où elle est émanée, qui s'élance et )) s'agrandit sans cesse dans le vague de l'infini. »
» Qu'elle est noble et belle cette disposition
» de notre être , qui donne à l'àme plus d'in-
w telligencc pour comprendra , plus d'élo-
» quence pour émouvoir , plus de tendresse
)) pour aimer ! L'esprit saint descendu sur les
*) apôtres est le symbole de cette faculté su-
» préme que les hommes appliquent à tous les
» genres de méditation et de pensée
» Parmi les phénomènes physiologiques qui
» prennent leur source dans l'enthousiasme ,
» aucun sans doute n'est plus remarquable
)) que celui de 1 improvisation. Ce talent ma-
» gique, dont on s'étonne , n'est que la fa-
» culte propre à certains hommes , d'exalter à
» volonté leur cerveau , de manière à lui faire
» concevoir et exprimer, plus ou moins rapi-
» dément , un certain nombre d'idées sur un
'» sujet indiqué
» Les gestes, les regards, le son de la voix, » les accens , etc., etc., contribuent à faire
nr. MADAME Dr CE > LIS. ^Q
•) valoir les parolos prononcéos par les imprn-
» visalcurs, et ajoutent singnlièrcmerit h YvS-
» fet qui en résulte, il est d'if^ne d'observation
» qu'ils s'expriment avec plus de facilité dans
» une assemblée nombreuse que dans un petit
j) auditoire
)) L'auteur dit de la reconnoissance, que si,
» chez l'homme civilisé, elle n'étoit souvent
» altérée, elle seroit la plus douce de nos im-
)) pulsions naturelles
» L'homme coupable d'ingratitude doit être
» comparé à l'homme qui refuse d'acquitter
)) les dettes qu'il a contractées. Il mérite les
» mêmes peines ; il a violé le contrat de rela-
» tion, il a pris le temps et le crédit de son
» bienfaiteur, il en a usé tout à son aise. Ne
» doit-il pas payer ce qu'il a reçu par des sen-
)) timens ou par des offices analogues? .... »
» Les victimes de l'ingratitude excitent du
» reste un intérêt plus vif que celles qui sauf
» en butte à im malheur ordinaire. .....
tomt: Mil. ^
5o MÉMOIRES
n Quelqu'un a dit avec raison que la justice » étoit au corps social ce que la médecine étoit » au corps humain. On a pareillement corn - » paré les crimes aux maladies aiguës et les vi- » ces à des infirmités chroniques. Dès lors les » punitions qu'on établit pour mettre obstacle » aux bouleversemens de l'ordre public , peu- » vent être comparés à des remèdes plus o'i » moins énergiques, qu'on met en usage selon » que l'état est plus ou moins corrompu. Les » lois pénales ne sont par conséquent que des » moyens curatifs plus ou moins salutairement » appliqués aux maux innombrables qui ac-
» câblent la société.'
L'une des anecdotes les plus frappantes de ce livre est celle du Soldat de Louis XIV , qui se retira parmi les sauvages de la Guyane françoise. Il devint là, par son activité, sa bonté , son industrie , le bienfaiteur des sauvages, auxquels il apprit l'art de cultiver mieux les plantes, les arbres et les fruits de ces contrées fertiles; les sauvages, tant qu'il leur fut utile, lui témoignèrent un attachement sans borne; mais quand cet Européen, volontairement transplanté dans ce ])ays agreste , eut at-
DE MADAME DE GENLIS. 5l
teint la vieillesse, il devint aveugle, et alors tous les sauvages sans exception l'abandonnèrent; deux négresses seulement lui restèrent li^ dèles, et le soignèrent constamment jusqu'à sa mort. Ce triste dénouement inspire à l'auteur cette réflexion touchante qu'une femme ne doit pas omettre :
« Il n'y a que les femmes qui ne se détachent » jamais du malheur. La nature a rempli leur » âme de tant de bienveillance et de pitié, » qu'elles semblent jetées comme des êtres tu- » télaires entre l'homme et les vicissitudes du
» sort.
L'auteur, en parlant de l'amour de la terre natale qui produit souvent une dangereuse maladie , termine ainsi ce chapitre intéressant :
« Il est digne d'observation que les habitans » de la campagne y sont en général plus sujets » que les citadins. Le paysan regrette toujours » sa bêche et sa charrue. »
Cette observation est bien morale. Les citoyens des villes ne regrettent en général qu'une dissipation et des amusemens frivoles,
5 2 M r. MOIRES
les habitans de la campagne regrettent des travaux utiles et tous les biens réels offerts par la nature.
L'auteur a recueilli sur ce sujet une anecdote très-singulière ; celle d'un^ sauvage qui , à Tagc de neuf ans , fut trouvée à Cayenne égarée dans une foret; une dame se chargea d'elle, et l'emmena dans la partie civilisée de cette lie. La jeune sauvage reçut une excellente éducation , fondée sur les lumières du christianisme; elle eut des maîtres, et acquit des talens. Elle conserva un tel souvenir de sa mère et de son pays natal , que rien ne prt vaincre sa mélancolie, et à seize ans elle se sauva pour retourner parmi les sauvages. L'auteur, emporté par son imagination et par sa sensibilité, admire cette conduite, qui, je l'avoue , ne me paroît nullement touchante. En effet, cette sauvage, renonçant à la religion, abandonnant sa bienfaitrice, et rendant inutile tout ce qu'on a fait pour elle, ne sauroit me paroitre une héroïne intéressante. Je ne puis m'empècher de croire que la vanité, beaucoup plus que Y amour de la terre natale y la décida à quitter une société, où, malgré sa beauté et ses talens , elle ne pouvoit exciter
cette espèce d'admiration passionnée qui ne peut naître que d'une grande surprise : elle pensa vraisemblablement qu'elle seroit parmi les sauvages l'objet d'une véritable adoration , et elle sacrifia tout à cette idée. En lui supposant cette persuasion, elle auroit dû se dire (pie l'approbation des hommes civilisés est plus flatteuse que l'enthousiasme d'un peuple barbare. Enfin, c'est une opinion bien peu réfléchie , que celle qui fait regarder les sauvages comme les hommes de la nature. Le Créateur n'a rien fait en vain : puisqu'il a doué l'homme de tant d'admirables facultés, il a voulu qu'il en fit usage, et surtout pour démontrer la différence énorme qui se trouve entre la créature humaine et la brute, qui n'a jamais que l'instinct nécessaire à sa conservation, à sa destination, et commun à toute son espèce; ainsi le sauvage nest qu'un homme dégénéré. Au reste, malgré cette petite critique, je n'en pense pas moins que la PJLjsiologie des passio/ts est un bel ouvrage , qui nous manquoit , et que , pour le faire avec autant de succès, il falloit être à la fois un savant médecin, un bon écrivain, un observa Uur éclairé et un véritable philanthrope.
J'ai appns avec certitude une anecdote trèscurieuse sur Napoléon. Dans le temps où Napoléon faisoit la guerre en Egypte , M. Desgenettes ', si justement célèbre par son habileté , étoit médecin en chef de nos armées ; nous avons dans nos climats une fausse idée de la peste , nous la regardons en général comme une maladie mortelle , et très-souvent elle ne l'est pas ; ainsi que la petite vérole , elle est , suivant sa qualité , ou meurtrière ou bénigne , et c'est ce que les grands médecins connoissent parfaitement; une peste de cette dernière espèce se déclara près d'Alexandrie ;
' Le docteur Desgeaettes , néj en ij^'i , dans la ville d'Alençon , n'est jjas moins célèbre par son humanité que par son esprit et sa profonde science. Aux traits que vient de citer madame de Genlis , on doit ajouter la conservation delà maison des Orphelins à Moscou. On vouloit faire de la partie de cette maison , réservée pour l'allaitement des enfans trouvés , une caserne. <( Ne faisons j>as disparoître les seules traces d'humanité qui restent ici, dit Desgenettes à Napoléon; la postérité qui vous l'attribueroit, croiroit que votre majesté eut le cœur d'Hércde. — D'Hérode ? et comment un Hérode peut-il se trouver ici , et à quoi cela peut - il ressembler ? — Au massacre des innocens , » répondit Desgenettes.
Ce médecin célèbre , dont la vie fut si utile , si occu-
Dt MADAME Ut GENLIS. 55
mais rit'ii ne put calmer la terreur des pestiférés, qui regaidoient ce mal comme étant sans ressource ; leurs cruelles inquiétudes augmentèrent leur lièvre ; un grand nombre périt subitement victimes de l'imagination. 7\lors ^Napoléon commanda à M. Desgenettes , de déclarer lui-même , à l'ordre du jour , que la maladie contagieuse n'étoit point la peste ; M. Desgenettes déclara qu'il ne feroit point un (ci mensonge. Napoléon insista vivement; le médecin résista courageusement à toutes ses menaces, mais il céda aux prières faites pour le salut de l'armée; on déclara donc sans délai , que la peste n'étoit point dans l'armée , on le crut , les tètes se calmèrent , et tout ce qui restoit de malades fut sauvé.
pée , et qui , comme l'a dit l'empereur Alexandre dans l'ukase qui rendit la liberté au docteur Desgenettes fait prisonnier de guerre , a acquis des droits à la reconnoissance de toutes les nations , a trouvé le temps nécessaire , au milieu des soins continuels qu'il a prodigués à tant de blessés et de malades , pour composer un assez grand nombre d'ouvrages ; les principaux sont ; ÏJnaljse du Sjslème absorbant ou des vaisseaux lymphatiques ; V Histoire Me'dicalc de l armée d'Orient; et les Eloges des académiciens de Montpellier , pour servir à l'histoire des sciences dans le dix-huitième siècle. ( Note de l'éditeur.,
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Dans cette même campa^rrie , Na|)olêoii lîl le siège de Saint-Jean-d'Acro ; ooiîime il étcit devant cette ville, des vaisseaux de Iransports, chargés de munitions qu'il attendoit, furent pris par le brave Sydney-Smilh ; alors rvapoiéon vit qu'il étoit pressant de lever le siège, mais il falloit un prétexte , son génie inventif le trouva bientôt : il fit encore dans cette occasion appeler Desgenettes ; ce dernier fut confondu en recevant un ordre tout contraire à celui qu'on lui avoit donné précédemment ,• il s'agissoit de proclamer que la peste venoit de se déclarer à Saint-Jean-d'Acre , et que le général , par amour pour ses troupes , se décidoit à lever le siège. Desgenettes se récria avec force contre cette nouvelle fausseté ; Napoléon voulut prendre un ton impérieux et menaçant; Desgenettes lui répondit, avec une vertueuse fermeté .-Faites-moi fusiller, car vous n'obtiendrez jamais de moi de sacrifier une seconde fois la vérité »
Napoléon changea de ton en l'assurant qu'il ne lui demandoit que d'être ime seconde fois le sauveur de l'armée. Car, ajouta-t-il, si vous vous obstinez à me refuser, je me dévoue avec l'armée; je resterai et nous périrons tous.