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Dcsgenettcs fut vivomeiit louche ; quelques pleurs qu'il répandit furent les {jarres et les >jarans de son obéissance : il annonça que la peste étoit dans Saint-Jean-d'Acre. Le siège fut levé et l'armée reconnoissante bénit la louchante prudence de son général.
En nous promenant dans sa belle cour ombragée et dans son joli jardin , le docteur Caiiuet m'a conté son histoire , dont voici quelques traits qui méritent d'être rapportés. Il apprit l'art de la chirurgie sous le célèbre Dessault^ à l'ouverture de la campagne de 1795, il fut choisi pour être chirurgien en chef de l'armée républicaine que l'on envoyoit dans la Vendée ; il n'avoit que vingt-deux ans ; celte armée fut battue le 6 juin, à Viez , par les royalistes , elle le fut encore le lendemain , à la bataille de Montreuil ; deux jours après les républicains perdirent une troisième bataille qui fut très-sanglante, près de Saumur. Le docteur Canuet , occupé à panser les blessés sur le champ de bataille, fut fait prisonnier; on ne trouva sur lui que les papiers qui allesloient sa capacité et sa bonne conduite. Les Vendéens, charmés de n'y trouver aucun espèce de diplôme de jacobinisme , pas même de
cerlilical de civisme , lui pi o}>oséreut de [jieiidre parti avec eux, parce qu'ils manquoieru de chirurgien. M. Canuet y consentit; dans ce moment , le général Lescure étoit dangereusement blessé, on étoit presque décidé à lui couper un bras; comme on lui porta les papiers qu'on avoit trouvés sur M. Canuet , il voulut le voir, et, frappé de sa vive émotion , il lui dit : Russiirez-vous , mon ami, je ne i'ous aï fait demander que pour vous rendre la liberté pleine et entière, vous êtes ici avec des François. Le docteur examina les blessures de M. de Lescure, il s'opposa fortement à Tamputal'on et lui sauva le bras et le guérit radicalement. Aussitôt après son rétablissement, ?d. de Lescure reparut à la tète de sa division. x\ la déroute de Partlienay, il fut fait prisonnier par trois hussards de la légion républicaine du Nord , commandée par le féroce \\ estermann; ils le jetèrent à bas de son cheval , mirent son chapeau en pièces , parce qu'il avoit une cocarde blanche , ils lui prirent sa valise et tout ce qu'il avoit sur lui; puis ils lui passèrent le licol de son cheval autour du cou , ils serrèrent tellement la corde qu'il crut que ses yeux alloient sortir de leur orbite; heu
reusement que ces nœuds faits à la hâte ne tardèrent pas à se relâcher. Westermann étoit plus furieux que de coutume, parce que Tarmëe presque entière des Vendéens lui étoit échappée par sa faute ; il fit garrotter deux à deux, sur deux files, le peu de prisonniers qu'il avoit faits ; on mit à leur tète, M. Canuet, parce qu'il avoit l'habit brodé d'or, de chirurgien-major, et pendant leur marche , les soldats républicains chantoient à lue-tè(e :
On va leur percer le flanc , Rantanplan tire lire
En plan.
Ah! que nous allons rire!
On se dirigea surSaint-Maxent; à une demilieue de la ville, le général fait faire halte pour rafraîchir sa troupe , mais on ne donna ni à boire ni à manger aux prisonniers, qui étoient exténués de fatigue, de faim et de soif; quoiqu'une partie de Saint -Maxent fut patriote, personne, lorsqu'on entra dans la ville, ne répondit au refrain sanguinaire des soldats. La férocité républicaine la plus exaltée de ce temps sembloit s'être réfugiée dans les camps, parce que les chefs, alors, enivroicnt de fureur les soldats, ivresse beaucoup plus
terrible que celle de Teau-de-vie. On entassa les prisonniers dans des greniers ; un représentant du peuple vint les interroger , et , touché des réponses du docteur Canuet, il leur lit donner du pain et de Feau , et en abondance, ce qui fut pour ces infortunés un banquet délicieux ; après avoir repris des forces, ils récitèrent tout haut et en commun le cliapeîet , ensuite ils se livrèrent au sommeil le plus paisible; réveillés à la pointe du jour, leur premier mouvement fut de réciter encore le chapelet , ils ne l'avoient point encore achevé lorsqu'ils furent obligés de se remettre en marche. M. Canuet rencontra de jeunes chirurgiens patriotes avec lesquels il avoit étudié; ces jeunes gens ne craignirent point de se compromettre en le protégeant hautement avec autant de courage que de générosité ; ils parvinrent à lui sauver la vie.
Le docteur se livra tout entier à la médecine, à la chirurgie, au service des pauvres; il ne se mêla aucunement de j)oli tique; il ne fut dans tous les tenqis que d'uii seul parti, celui de l'humanité souflïante ; il ne brigua ([ue les places dans lesquelles on peut le mieux la soulager. 11 a été successivement adminis-
DE MADAME DE CE IN LIS. Gl
ïratenr de plusieurs hôpitaux; il Test encore aujourd'hui des bureaux de charité de son arrondissement, et donne tous les malins des consultations et des drogues gratis à tous les pauvres qui viennent le consulter pendant deux heures qu'il leur consacre; enfin, il est médecin en chef de l'hôpital de Sainte-Périne. Il est impossible d'avoir mieux employé sa vie entière et fait un plus digne usage de ses talens.
J'ai revu , avant-hier au soir , avec une joie bien sincère, un ancien ami, M. le comte de Chastenay, dont je me plaignois à tort ; depuis quatre ou cinq ans je n'ai pas entendu parler de lui ni de son aimable et vertueuse famille , mais c'est qu'il a passé tout ce temps dans ses terres, où il a établi des forges considérables. ïl m'a conté cjue madame Victorine de Chastenay, sa fille, qui peut tout concevoir et tout entreprendre avec succès, lui a été de la plus grande utilité dans ces entreprises dont les détails sont si ennuyeux pour une femme; mais elle n'a des femmes que la grâce et la sensibilité ; d'ailleurs elle possède en affaires et même dans les choses abstraites, toute la capacité de l'homme le plus actif et le plus intelligent;
elle vient de partir pour aller renouveler des baux de for^e, ce qui m'inspire pour elle une vénération qui va jusqu'au respect; car, avec la plus grande application, j'aurois toujours été bien incapable de faire rien d'approchant. La nature a donné à madame Victorine de Chastenay tout l'art innocent et toutes les lumières supérieures qui sont nécessaires pour être utile. Durant les jours affreux de la révolution , étant encore dans la première jeunesse et par conséquent sans expérience, elle sut échapper à la mort, à l'emprisonnement; et, pour servir ses parens et un nombre infini d'autres personnes qui lui ont dû la vie , on la voyoit le matin dans les bureaux solliciter pour des infortunés; dans le cours de la journée on la rencontroit dans les rues , courant avec une infatigable activité, afin de rendre d'importans services; vers le soir on la voyoit dans les bibliothèques publiques, employant ses loisirs à s'instruire; elle passoit encore une partie des nuits à lire et à écrire. Voilà une vie bien employée; il est bien à désirer qu'elle écrive des Mémoires • personne au monde ne pourroit eh laisser de plus intéressans.
M. le comte de Narbonne-Lara vient de mou-
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rir ; il cloit beau-frère de madame deChoiseul, (jui, avec son cœur incomparable, l'a soigné et veillé trois nuits sans consulter ses forces et Tétat actuel de sa santé, qui n'est pas très-bon depuis quelques mois ; elle a rendu ensuite les plus tendres soins à madame deNarbonne, sa sœur, qui étoit malade d'une manière véritablement inquiétante après la mort de son mari, bien digne en effet d'être regretté de sa famille, de ses amis et de tous ceux qui l'ont connu; aussi est-il mort avec les sentimens religieux les plus touchans : ayant conservé sa connoissance jusqu'au dernier moment, il a demandé lui-même et reçu tous ses sacremens. Madame de Choiseul, qui a toujours été si pieuse, a trouvé une grande consolation , ainsi que sa vertueuse sœur, dans cette mort si édifiante. Les indifférens même n'auroient pu lire sans attendrissement son testament, car on v trouve avec détail toutes les précautions indiquées et inusitées qui peuvent éviter à sa veuve et à ses enfans les désagrémens des scellés , des visites des gens de justice, etc. , etc., qui aggravent et renouvellent nos justes douleurs. Depuis ce triste événement j'ai revu madame de Choiseul , et j'ai été pénétrée de son abattement et du
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changement si subit de son aimable figure. Li y a un ancien vers , digne de passer en proverbe , qui dit :
Qui ne vit que pour soi , n'est pas digne de vivre.
Assurément, madame de Choiseul est bien digne de vivre , car elle n'a jamais vécu que pour les objets de son affection, et il y a en elle tant d'obligeance et de bonté, sa seule bienveillance est si active, lorsqu'il s'agit de rendre un service, qu'elle ressemble souvent à l'amitié.
J'ai eu le chagrin véritable de voir quelque fautes d'impression dans la troisième livraison de mes Mémoires, sur des vers inédits que je cite de madame de Choiseul : je prends facilement mon parti sur les fautes de ce genre qui ne tombent que sur moi , mais je ne puis avoir cette indifférence pour des vers charmans qu'on m'a confiés, et que des contresens ont rendus tout-à-fait inintelligibles, quand ces vers sont d'une amie , et d'une amie telle que madame de Choiseul, on doit, dans ce cas, être inconsolable , et c'est ce que je suis \
• La pajje 65 du tome YI de mes Mémoires doit être remplacée par celle qui se trouve à la fni de ce huitième volume.
( >'<)lo .Ifl'aniriir.)
Je dois ajouter que M. Ladvocat étoit absent pour un voyage de santé , quand on me donna ce fâcheux sujet de plainte, et que son premier mouvement à son retour à Paris , fut de faire exécuter des cartons qui réparèrent du moins le mal pour les exemplaires non encore écoulés. Dans toutes les occasions, comme dans celle-ci , je n'ai eu qu'à me louer des excellens procédés de M. Ladvocat qui a bien voulu , malgré ses nombreuses occupations, me servir de secrétaire pendant quatre mois, et qui joint, à toutes ks connoissances requises dans son état, le caractère d'un homme d'honneur et les manières d'un homme du monde. M. Ladvocat est du très-petit nombre des libraires qui savent apprécier les gens de lettres à leur valeur, et qui ne se croient pas dispensés de reconnoissance quand ils ont acquitté le montant de leurs billets. Je crois même qu'il a consacré à ceux dont les ouvrages ont fondé sa fortune , un petit monument domestique qui n'honore pas moins ses sentimens que son goût. C'est une pendule magnifique et du meilleur style , dans les ornemens de laquelle il a trouvé le moyen d'inscrire, d'une manière fort ingénieuse, les noms des écrivains qui ont le plus
contribué à la réputation de sa librairie. Aussi a-t-il Ta van ta (je de les compter presque tous parmi ses amis, et ce trait suffi roi t à son éloge. A l'exception de Thonnéte et bon Maradan auquel j'ai rendu la même justice ailleurs, je ne me rappelle pas un libraire dont on puisse en dire autant. Je suis d'autant plus inquiète de madame de Choiseul, qu'elle étoit déjà fatiguée du travail assidu de son beau poëme de Jeanne d'Arc ; c'est dans ce genre héroïque qu'elle excelle; elle a des tintemens, des bourdonnemens d'oreilles ; le sang lui porte à la tête , et rien n'est plus dangereux , dans cette situation , que d'être poursuivie par un vrai talent ou par des inspirations qui troublent le repos et le sommeil; c'est alors qu'en ce sens le génie le plus heureux devient un mauvais génie; car il harcelle, il persécute, il tourmente, il enflamme le sang, et •peut causer les maux ph^^siques les plus danp^ereux. J'ai entendu dernièrement plusieurs chants de Jeanne dArc qui m'ont persuadée plus que jamais, que cet ouvrage aura le succès le plus éclatant; je le désire bien vivement , et par affection pour l'auteur et par esprit de corps que je crois avoir à peu près
seule parmi les femmes. C'est comme je suis enchantée qu'une dame ( madame IMaussion ) vienne de donner une traduction de Cicéron , qui, par le style, Texactitude et les notes, surpasse infiniment, en mérite de tout genre, toutes celles qui l'ont précédée ; le siècle de Louis XIV, dans lequel a vécu madame Dacier, avoit une fameuse helléniste , et nous avons une latiniste aussi savante et plus aimable. Madame de Clioiseul me donnera la satisfaction de voir une femme s'élever avec éclat jusqu'à l'épopée, et l'on peut croire que l'auteur capable de faire en vers un excellent poëme épique , le seroit aussi de faire une belle tragédie.
Nous avons encore d'autres muses qui honorent la littérature françoise, mesdames la princesse de Salm, Devannoz, madame Amable Tastu, mademoiselle Delphine Gay dont les débuts sont si brillans, etc., etc. Enfin, si je voulois citer toutes les femmes auteurs qui se sont distinguées en prose , cette nomenclature seroit d'une très-grande étendue^ les dames dont je parlerois ne se fàcheroient pas de voir à leur tète madame la duchesse de Duras, mesdames de Staël, de Rémusat, Cam-
]ian, d'Haiitpoul, Colin, de Souza, deBrady, Simon Candeille ' , etc., etc.
J'ai reçu les adieux de ma fdle et de mes petites-filles, qui partent après-demain pour l'Italie ; je leur ai donné tous les vieux renseignemens que ma mémoire a pu me fournir sur ce long et beau voyage; mais, comme elles reviendront dans six ou sept mois , elles ne verront pas l'Italie dans toute sa beauté. Je regrette vivement pour elles les fleurs du Mont-Cenis , les guirlandes de pampres de Gênes , de la Lombardie , de Naples , et la délicieuse température de cette contrée enchanteresse. J'avoue que ce départ de ma fille, au moment où je m'établis à Paris, me cause un véritable chagrin ; à mon âge , un adieu, une absence de sept mois, qui sera vraisemblablement de dix moisou d'une année , avec une distance de cinq cents lieues , sont des choses bien solennelles et bien tristes. Je n'ai rien montré de ces impressions, et cette contrainte les a rendues plus profondes encore. Je suis aussi , malgré tout ce qu'on peut me dire, très-inquiète des brigands; ma fille et mes petites-filles ne verront ce détail que lors-
' Aujonrd'Jiui madame Perrier.
qu'elles seront au fond de l'Italie , et qu'elles eroiront que leurs lettres auront pu déjà me rassurer ; j'aime à penser que , dans toutes les suppositions, les bénédictions d'une mère, sans craindre l'éloignement et les voleurs , peuvent parvenir à toutes les extrémités du globe, et en portant et conservant tout le bonheur et toute l'efficacité que tous les oracles sacrés leur promettent.
Mon arrière-petit-fils Cyrus , entendant parler sans cesse de la situation des Grecs, s'est tout à coup passionné pour eux, et , sachant qu'il s'est établi un comité pour recueillir et leur envoyer des secours de tout genre, il a déclaré qu'il vouloit leur donner pendant un an tous ses menus plaisirs dont il faisoit déjà un très-bon usage , en les employant depuis long-temps à se former une bibliothèque : ce fut à ses parens qu'il confia son beau dévouement pour les Grecs , et sa grand'mére (madame de Valence) lui dit à ce sujet qu'elle doubleroit ses menus plaisirs. Cyrus, après l'avoir remerciée, ajouta qu'il donneroit de même tout le surplus au comité des Grecs, parce que s'il se réservoit l'augmentation, ce ne seroit plus lui , mais sa
bonne maman qui donneroit aux Grecs; ainsi, à la grande satisfaction de ses parens, il a été décidé qu'il se passeroit entièrement de menus plaisirs : cet enfant reçoit continuellement , il est vrai , des exemples de ce genre ; mais à huit ans il est beau d'en profiter ainsi.
Je vois avec une joie que je ne puis décrire , qu'il y a depuis la restauration, et surtout depuis deux ou trois ans , un élan de générosité presque universel et dans toutes les classes. Sans parler des actions sublimes de Fhéroïque Véry , de la femme Rispall % de madame Rose Perrier, de mademoiselle du Tremblay, des deux femmes de chambre de feu madame la comtesse Amélie de Boufflers, etc., on pourroit citer une infinité d'autres traits aussi touchans ; tout nous présage l'heureuse renaissance des mœurs chevaleresques et de l'urbanité françoise. Voici un trait bien françois que j'ai recueilli de mon amie madame de Choiseul. Lorsqu'aux eaux de Plombières , après avoir passé tant de nuits dans les larmes , et rempli tous les devoirs d'une épouse la plus affL'ctionnée , elle revint à Paris , emportant da!i3 sa voiture le cœur de M. de
• Jai mis cri nouvelle ce li'ait aJuiirable.
DE IVlADiME DE CENLIS. yi
CIloiseul, onrermé dans une boîte de métal, elle fut arrêtée à toutes les douanes pour subir les visites accoutumées et toujours si rigoureusement faites ; mais aussitôt que les chefs des douanes apprirent que cette voiture, dont tous les stores étoient baissées , renfei'moient une veuve accablée de douleur et chargée du dépôt funèbre le plus triste et le plus précieux, leur émotion fut partout semblable , ils crièrent tous du premier mouvement , /riissez passer sans Joiiiller, et aucun d'eux ni de leurs préposés n'ouvrit la voiture.
J'ai cité dans cet ouvrage beaucoup de coutumes du Nord, qui m'ont d'autant plus frappée, qu'elles rappellent d'anciennes coutumes grecques rapportées par Athénée ; mais en voici une, la plus bizarre de toutes, dont je n'avois jamais entendu parler, et qui paroi t être parfaitement authentique , parce qu'elle a été contée avec détail à la table de S. A. R. monseigneur le duc d'Orléans, par un voyageur d'une grande distinction qui revenoit du Danemarck. Peu de temps avant son départ de cette capitale , un personnage d'une éminente dignité mourut, et le voyageur fut invité à ses funérailles. Il arrive dans l'hôtel qu'avoit occupé