‹ Mémoires inédits de Madame la comtesse de Genlis (volume 2)Chapitre 7 sur 63 · i É :vi O I R E s · texte numérisé non relu

i É :vi O I R E s

le défunt; il entre dans la salle où tout le monde étoit rassemblé, et attendoit le repas funéraire qui se donne en cette occasion dans la plus grande partie de l'Allemagne ; au bout d'un quart d'heure on se rendit dans la salle à manger; la table étoit servie, et l'on prévint l'étranger que l'on mangéoit à la hâte et sans s'asseoir '. Quelle fut sa surprise lorsqu'én jetant les yeux sur la table il y vit le surtout le plus extraordinaire qu'on ait jamais eu l'idée d'y poser : c'étoit le cadavre du défunt revêtu d'une robe de satin blanc brodé d'or, avec un bonnet assorti. Ce cadavre , avec un visage hideux et découve^t , avoit les mains croisées sur sa poitrine ; il étoit couché et tout étendu au milieu de la table ; comme il avoit préalablement été exposé mort pendant huit ou dix jours, les exhalaisons étoient beaucoup plus fortes que celles des ragoûts du festin. Tous les convives manquèrent à la fors d'appétit , et l'on se hâta de retourner dans le salon. On assure que cette étrange

' Comme le lecteur a pu le voir dans le récit f[ue j'ai fait du repas fanèbrc de M. Plock , où je fus invitée.

( Ndtederaulcnr. )

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coutume ne s'observe que pour les personnages du plus haut rang.

Depuis la publication de mes Mémoires, ce que j'ai reçu de lettres anonymes, ou signées par des personnes qui me sont inconnues , n'est véritablement pas croyable; pour en donner une idée , je dirai que quelques-unes de ces lettres sont affranchies, et que cependant depuis le I *'. septembre jusqu'au 2g , où nous sommes aujourd'hui, j'ai payé quatre-vingt-^trois francs de ports de lettres , et très-souvent je me suis couchée sans avoir eu le temps de lire toutes celles de la journée : ce qui me paroît le plus étonnant, c'est que, dans ce grand nombre, je n'en ai reçu qu'une seule malveillante, mais qui n'étoit point du tout injurieuse ; apparemment qu'on a pitié de la vieilkase, car il y a seulement douze ou quinze ans que l'on me traitoit avec infiniment plus de rigueur.

M. le comte de Chastenay est revenu me voir , et il étoit cette fois avec madame de Chastenay; ainsi il a été doublement bien reçu. Madame de Chastenay est toujours aussi parfaitement aimable ; elle a conservé toute la .;;aieté qui rend sa douceur si piquante. Comme nous avons parlé de l'ancien temps! combien

elle m'a rappelé d'anocdotes que j'avois oubliées , et qui auî oient beaucoup plus de charmes contées par elle que citées par ma vieille plume! M. de Cliastenay m'a donné une petite note qu'il m'avoit promise sur le siège de Sar- 3'agosse; ce trait, que je n'ai vu dans aucun ouvrage, méiitebien d'être raj)porté ; le voici : Durant le siège de Sarragosse, par les François, sous Napoléon, on remarqua que l'église de Notre-Dame d'e/ Pilanl , si fameuse par divers miracles, fut non- seulement la seule église, mais le seul édifice de la ville qu'aucun boulet n'atteignit. Cette espèce de prodige exalta la piété de tous les habitans : ils avoîent perdu tout espoir de se défendre avec succès, mais en même temps ils étoient décidés à ne point se rendre; et, prévoyant que sous quarante-huit heures les François entreroient dans la ville et quiïs y mettroient tout à feu et à sang, ils résolurent à l'unanimité de demander pour eux d'avance un service funèbre, et d'y assister; ce qui s'exécuta comme ils le désiroient. Tous les habitans se rendirent à Téglise d'e/ Pilard, que l'on trouva tendue de noir. Les prêtres commencèrent par dire les prières des agonisans, auxquelles on

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r('|X)ndit avec autant de ferveur que de fermeté; ensuite on célébra rofllee des morts. La piété unie à la vaillance, dans ce qu'elle a de plus beau, la réflexion et le sang-froid n'offrirent jamais une scène plus imposante et plus sublime; enfin, comme le dit si bien M. de Chastenay dans sa notice, ces malheureux habitans, dans cette occasion solennelle, unirent et consacrèrent à la fois la religion avec l'honneur , l'amour de la patrie et le martyre.

Il existe un jeune homme charmant par sa bonne éducation, sa tournure, son excellent esprit et sa modestie, et qui m'inspire un si vif intérêt, que j'ai pris avec lui l'engagement de lui écrire tous les quinze jours; il me répond exactement. Notre correspondance a commencé il y a six semaines; j'espère qu'elle lui sera de quelque utilité; elle est pour moi d'un agrément infmi, et nous attendons réciproquement nos lettres avec une vive impatience: je me flafte qu'il ne trouvera jamais de pédanterie dans les miennes; et je suis étonnée de la raison qu'il me montre constamment dans ses réponses, quoiqu'il ait cependant toute la vivacité qui sied si bien à son âge, lorsqu'on

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sait la contenir dans de justes bornes , et qu'elle ne vient jamais du manque de réflexion.

Les conseils d'un père et d'une mère respectables ont sans doute sur un jeune homme bien né une autorité suprême, et principalement dans tout ce qui a rapport à nos devoirs essentiels; mais les parens qui ne peuvent omettre une seule exhortation de ce genre n'ont pas le temps d'entrer dans une infinité de petits détails minutieux et même frivoles , et qui néanmoins, lorsqu'on débute dans le monde et dans le commerce de la vie, ne sont pas sans utilité : il est à désirer que celui qui possède un esprit cultivé et toutes les qualités véritablement attachantes , ait en même temps les formes agréables qui embellissent la vertu et contribuent à la faire aimer; et c'est ainsi qu'il y a toujours quelque chose de moral à donner des moyens légitimes de plaire. La grâce , en mille choses, vient surtout de la délicatesse des sentimens; et c'est alors que son charme est inexprimable, parce qu'il n'a rien d'affecté, qu'il est toujours naturel , qu'il n'est dû qu'à l'innocence , à la simplicité des mœurs , à la pureté de l'àme : voila de ces choses (ju'une

\neille amie peut développer et démontrer sous mille formes amusantes dans un commerce épistolaire. Je voudrois que les jeunes princes eussent des correspondances de cette espèce sans se douter, en les formant, qu'elles fussent faites pour les instruire , et qu'ils ne les regardassent que comme un divertissement agréable; combien elles seroient utiles, dans un rang surtout où , dés qu'on est sorti des mains de ses instituteurs , on est environné, assiégé par la flatterie, et fatigué des leçons et des sermons qu'on a été forcé d'entendre pendant quinze ou seize ans!.... Je pourrois ajouter beaucoup de choses à ces réflexions, mais j'en ai dit assez pour les pères et les mères de famille qui les trouveront dignes de quelque attention.

On m'apporte à Tinstant une lettre anonyme' si charmante , que n'ayant d'autre moyen d'y répondre qu'en l'insérant dans cet ouvrage, je me décide à prendre ce parti. L'auteur, dans une lettre remplie d'indulgence et de bonté, me dit qu'elle lit ces Mémoires, ainsi elle y trouvera la seule réponse que je puisse lui faire; ce n'est assurément pas par vanité

Signée Adèle de R.

que je vais citer ces jolis vers. Qiii peul ignorer que la poésie autorise et même nécessite les louanges les plus exagérées ; je ne transcris ces vers, ainsi que tanttl'autres dont j'ai orné ces Mémoires, que pour faire valoir le talent du poëte aimable qui me les adresse. Comme je l'ai dit, l'auteur d'abord me parle en prose, ensuite elle termine sa lettre par les vers suivans :

Après avoir charmé nos mères.

Tes écrits simples et touchans Iront, trésors héréditaires, Charmer de même nos enfans.

Ainsi nous suivant d'âge en âge, Comme un astre d'iieureiix présage, A l'enfant lu donnes un cœur, Un Mentor à l'adolescente, A la mère une confidente , A l'aïeule un consolateur; Et la vieillesse rajeunie, Oubliant l'âge et les douleurs , Trouve en toi la dernière amie Qui pour elle embellit de fleurs Les derniers sentiers de la vie.

L'âge accumule en vain les ans Sur ce front qu'Apollon inspire , Les fronts qu'il couvre de sa lyre Ne craignent point la faux du Temps.

La Mort qui de loin nous menace, La Mort que précèdent les pkurs

DE MADAME DE GE\r. IS. yQ

Est sans pouvoir sur le Parnasse; Et te jouant de ses Inrcuis, Au sein (l'une éternelle vie, Tu t'enivreras d'auihroisie.

Avec les Muses tes neuf sœurs.

Sans doute, quand ta main docile Saisit le luth doux et facile Que tant de larmes ont baigné , Tu dis : « Loin des routes vulgaires, Oui, j'irai près de Deshoulières Retrouver Staël et Sévigné. »

Le ciel entendit tes prières.

Et ces vœux , tu nous l'as prouvé.

N'étaient pas des vœux téméraires '.

Après des recherches aussi longues qu'infructueuses f et faites par mes amis et par moi , j'ai enfin trouvé dans un couvent (comme je l'ai dit) un logement qui me convient; j'ai passé quatre mois pleins dans la maison de santé si bien tenue par le docteur Canuet, et j'emporte, en m'en allant, un regret sincère de n'avoir plus pour voisin une famille si vertueuse et si aimable. Me voici établie aux dames de Saint-Michel; j'ai été me promener hier dans leur grand jardin; je voulois faire une visite à madame la prieure, et la dame religieuse qui avoit la bonté de me conduire

' Allusion à Inn de mes ouvrages qui porte ce titre.

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m'a dit qu elle ne pouvoit me recevoir, parce qu'elle étoit malade des suites d'un violent chagrin causé par la mort tragique et touchante d'une religieuse qu'elle aimoit particulièrement; voici le détail de cette mort inopinée : on raccommode, à l'extrémité du jardin , un grand bâtiment qui tomboit en ruines; la religieuse dont il est question , et qui étoit encore dans la force de làge , voulut , par un sentiment céleste , passer dans ces décombres tout le temps de la journée, qui n'est point employé à dire les oflices ; car elle avoit remarqué que les maçons se permettoient dans leurs entretiens des expressions et des chants plus que profanes , et que les pensionnaires , en se promenant, pouvoient entendre. Bien certaine que sa présence contiendroit cette licence , elle alloit s'asseoir sur une pierre dans ces ruines , au milieu d'une épaisse poussière. Un matin , les maçons lui représentèrent que la place qu'elle avoit choisie étoit fort dangereuse; elle imagina qu'ils avoient envie de se débarrasser d'elle et elle resta; tout à coup une grosse solive tomba sur sa tète et la blessa mortellement ; on envoya aussitôt chercher un prêtre et un chirurgien ; elle avoit toute sa

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connoissance , elle n'eut que le temps de recevoir tous ses sacremens et elle expira une

demi-heure après

Quelle piété et quelle pureté d'àme il faut avoir pour exposer sa vie dans la seule intention de prévenir le mal que nous entendons tous les

jours par nos fenêtres et dans les rues!

Quelques propos licencieux!

Le jardin est très-grand ; on y trouve une immense allée bien couverte, le reste du jardin est en potager, contenant quatre fabriques y qui sont quatre chapelles , l'une dédiée à la sainte Vierge , la seconde à saint Augustin , la troisième à saint François de Sales, et la quatrième à saint Michel. Je désirerois qu'aux chapelles de saint Augustin et de saint François de Sales on mit des inscriptions tirées de leurs sublimes ouvrages.

Casimir étoit absent dans ce moment; on lui avoit prescrit depuis long-temps , pour sa santé , de changer d'air et de voyager, il s'y refusoit toujours; mais enfin, une affaire importante l'appelant loin d'ici, il fut forcé de partir, croyant qu'il reviendroit à temps pour mon déménagement; mais , quoique j'eusse dit d'abord que je ne quitterois Ghailiot que le quinze

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